CHAPITRE X
Van Ostade partit le lendemain matin pour HutVGate , où , comme on sait , demeurait le général Bertrand.
Après les compliments d'usage, le capitaine aborda brusquement la question, en disant au grand maréchal :
— M. le comte , il faut que je voie l'Empereur. Je ne me suis pas dissimulé, avant même qu'on m'e^ prévînt à Plantation-House , que j'éprouverais beaucoup de difficultés à lui être présenté ; mais, M. le comte, je ne suis point un visiteur ordinaire ; une indécente curiosité n'entre pour rien dans le motî qui m'amène. Au surplus , ajouta Van Ostade en pressant du doigt l'un des coins de la magnifique boite d'or qu'il tenait négligemment à la main , et en tirant du double fond qu'elle recelait des papiers plies de petite dimension, voici des lettres de Madame mère, du cardinal Fesch et de la princesse Pauline , qui prouveront à Sa Majesté que je ne suis point un aventurier. On vous aura dît , M. le comte , que j'avais été reçu chez le gouverneur, et
MTSTàRBS DB SAlHTB-HBliNB. 2. 4
que je lui avais même donné à déjeuner sur mon bord. La sagacité de votre jugement vous fera comprendre dans quel but cette invitation a eu lieu de ma part. Votre attachement, votre dévouement à l'Empereur me font naturellement prévoir que ma démarche ne sera point infructueuse. Il faut absolument que je parle à Sa Majesté. Pardonnez-moi, M. le comte, de ne pas entrer dans de plus longs détails ; mais il est des projets qu'on ne peut développer qu'en face de celui qui les a fait naître et qui doit en profiter.
Van Ostade avait une de ces physionomies ouvertes qui commandent la confiance. On remarquait en outre dans sa voix , dans son geste, ce cachet de sincérité qui distingue éminemment les hommes d'élite. Le grand maréchal, sans affirmer au capitaine que l'Empereur le recevrait, lui promît cependant de faire tous ses efforts pour que la consigne que Sa Majesté avait donnée à l'égard des étrangers fût levée en sa faveur.
— Je serais encore plus sûr du résultat de
€HÀPITRE X. 39
ma négociation , ajouta le général Bertrand , si vous vouliez bien me confier les lettres destinées à TEmpereur. Je ne doute pas , moi qui vous ai vu et entendu^ de la pureté de vos intentions ; mais l'Empereur, en butte aux procédés les plus étranges de la part de sir Hudson Lowe, est devenu soupçonneux; il a besoin de se bien pénétrer , avant d'accueillir les étrangers, même de distinction, qui briguent l'honneur de lui être présentés , des motifs plausibles de leur visite.
— Qu'à cela ne tienne, M. le comte, repartit le Hollandais. Voici ces trois lettres ; elles ont été écrites par des personnes qui , je le suppose, sont à différents titres les plus chères à Sa Majesté ; j'ai été une année entière à les recueillir, et ces épîtres m'ont coûté bien des peines et bien des stations.
Le grand maréchal , se méprenant sur cette évaluation de soins et de temps, reprit :
— L'Empereur, monsieur, saura vous indemniser, qu'il vous reçoive ou non , des sacrifices que vous aurez faits pour venir lui
apporter au fond de son exil des nouvelles de ceux qui lui sont chers.
— Fi donc! M. le comte, interrompit vivement le Hollandais , dont la physionomie s'empourpra tout à coup , je ne suis point un marchand de dévouement. Ce que je viens d*avoir Fhonneur de vous dire n'est ni le texte d'une lettre de voiture, ni un rapport de subrécargue; j'ai voulu seulement vous faire entendre que, pour assurer la réussite de mon projet, j'avais pris de longue main toutes les précautions nécessaires.
— Alors , pardon , monsieur, d^avoir blessé involontairement votre honorable susceptibilité. Attendez-moi ici, auprès de madame Bertrand ; je cours à Longwood , et j'espère en rapporter une réponse favorable à vos désirs.
Le capitaine passa dans le petit salon, où se tenait la comtesse avec ses enfants , et causa avec elle , parlant, en homme instruit, de ses campagnes et de ses courses maritimes , soit comme officier de la marine impériale, soit comme capitaine de bâtiment marchand. Ma-