CHAPITRE X
saurait être long , vous n'ayez à vos trousses une multitude de bâtiments légers. Vous vous battrez, c'est bien, et vous vous battrez longtemps , j'en suis convaincu , mais la fortune suit toujours les gros bataillons et les grosses flottes. Vainqueur dans deux ou trois combats, vous serez infailliblement vaincu dans un quatrième, et alors , je ne parle pas de moi , quel sera le fruit de votre noble sacrifice ? quelle sera la récompense de votre courage et de celui de votre brave équipage? Conduits en Angleterre , vous passerez indubitablement devant une cour martiale , à moins que, par une législation plus expéditîve encore, les commandants des forces britanniques dans l'Océan ne vous traitent, vous et vos marins, comme on traitait jadis les flibustiers et les pirates. Voilà, monsieur, comme l'Angleterre honorerait votre rare dévouement pour un captif qui fut votre souverain ; voilà comme elle reconnaîtrait des vertus qui font honneur à l'humanité!... Et vous voulez que, pour disputer à la Grande- Bretagne les quelques années qui me restent à
vivre ou plutôt à végéter sur ce rocher, j'aiile exposer la vie et la fortune de tant de braves gens? A Dieu ne plaise, monsieur, que je consente à un si énorme sacrifice ! Je subirai l'exil, conrnie j'ai subi le trône , avec la même force morale. Ma carrière politique est terminée... Quand même, reprit Napoléon d'une voix émue, je ne suis pas seul ici... Mes amis, que deviendront-ils? Puis-je les abandonner ainsi, eux qui m'ont tout sacrifié?...
— Soit ! repartit Van Ostade , Votre Majesté comprendra pourquoi je n'ai parlé que de son auguste personne; mais j'ai l'honneur de lui répéter que j'ai tout prévu, et que la défaîte n'est point à redouter, même devant des forces supérieures. D'abord , nous ne les attendrons pas, car mon navire n'est qu'une frégate d^uisée, elle file plus de nœuds h l'heure qu'aucun des vaisseaux anglais. Mais enfin , si , par une fatalité hors de toute prévision , nous étions forcés d'accepter un combat désavantageux, nous n'amènerions jamais notre pavillon, parce que j'ai dans la soute de mon bâtiment cent mil-