CHAPITRE XI
Le gouverneur fit encore un signe d'assentiment.
— Enfin, poursuivit Napoléon, dont la voix s'était animée par degrés , si , comptant mes intérêts personnels pour quelque chose, je me fusse obstiné à les défendre en France, les armes à la main , nul doute que les alliés ne m'eussent accordé par traité une foule d'avantages, peut-être même du territoire.
— J'avoue, monsieur, répondit Hudson, que vous auriez pu, dans ces circonstances exceptionnelles , obtenir sans peine quelque grand établissement souverain. J'étais alors à l'étatmajor des armées alliées commissaire de la Grande-Bretagne , el j'ai pu juger que l'hypothèse que vous venez de formuler était admissible.
— Oui , interrompit Napoléon en souriant ironiquement, pour se réhabiliter peut-être aux yeux de l'Europe ; mais à moi , tous ces objets sont parfaitement indifférents. Ce n'est point une maison , ce ne sont pas des meubles qu'il fallait m'envoyer, mais bien plutôt un bourreau
et un linceul ! Les uns me semblent une ironie, les autres me seraient une faveur.
— Monsieur, demanda avec un embarras visible Hudson, aurais-je moi-même, par ignorance, commis quelques infractions aux convenances que vous êtes en droit d'exiger?
— Non , monsieur , répliqua l'Empereur ; moi et mes compagnons ne nous plaignons de rien depuis votre arrivée. Toutefois un aete nous a blessés : c'est l'inspection que vous avez faite de nos domestiques , en ce qu'elle était injurieuse à M. le comte Bertrand, à M. le comte de Las Cases, à M. le comte de Montholon , dont c'était suspecter la bonne foi et la délicatesse.
Hudson murmura quelques excuses, puis il se leva et prit congé de l'Empereur , non sans lui avoir offert les soins de son médecin, qu'il disait très-expérimenté et très>habile. Napolépn refusa cette offre bénévole, et, saluant du geste le gouverneur, le fit reconduire par son valet de chambre.
A l'issue de ce singulier entretien , où ces
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deux hommes s'étaient carrément posés , Tun comme une victime que les tortures ne pourraient vaincre, l'autre comme un sbire qui ne reculerait pas devant la préméditation d'un crime. Napoléon s'écria en présence de M. de Las Cases :
— Quelle sinistre figure que celle de ce gouverneur! Dans ma vie, je n'ai jamais rencontré rien de pareil. Ce serait à ne pas oser boire sa tasse de café, si on avait laissé un tel homme seul dans son office. Mon cher, ajouta-t-il en frappant légèrement sur l'épaule de M. de Las Cases , savez-vous qu'on pourrait bien m'avoir envoyé pire qu'un geôlier?
L'Empereur avait raison : c'était bien un bourreau.
Un laps de temps assez long s'écoula avant que Hudson Lowe briguât la faveur d'une seconde entrevue avec Napoléon. Cependant il fit demander par le grand maréchal une audience à l'Empereur, que celui-ci accorda volontiers ; car , malgré la fâcheuse impression que Hudson avait laissée dans son esprit lors
de sa première visite, Fillustre captif était bien aise de manifester , en présence de l'homme dont il avait su sonder le cœur et démasquer le caractère, toute la longanimité dont le lion était rempli. Pourtant l'Empereur fut bien aise de prouver, dès le début de la conversation , que lui-même et ses compagnons d'infortune n'étaient point dupes des hypocrites protestations de Hudson.
Napoléon attaqua tout d'abord le fond de la question et se plaignit , en termes modérés, mais pleins de raison , des sourdes persécutions que le gouverneur suscitait aux hôtes de Longwood. Il cita tous les griefs qui s'étaient accumulés pendant les six dernières semaines et fit rénumération des injures gratuites qu'on lui avait faites , notamment en arrêtant un domestique du comte de Montholon sans motif plausible et en décachetant une lettre que lui avait adressée madame la comtesse de Montholon.
Hudson, selon son habitude, écouta ses justes récriminations avec un flegme imper-
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turbable ; puis, quand l'Empereur eut cessé de parler, il s'efforça de se justifier sur tous les points en faisant parade de ses inclinations pacifiques et en affirmant que tout ce qui s'était passé de désagréable pour Napoléon et les siens était le pur effet du hasard et nullement le produit d'une combinaison hostile et calculée d'avance. Il ajouta, en terminant, que pareille chose n'arriverait plus.
Napoléon hocha la tète en signe d'incrédulité ; puis, par un décès rapides retours, qu'il savait employer dans ses entretiens comme dans ses manœuvres stratégiques, il mit sur le tapis la lettre que sir Hudson avait écrite quelques jours auparavant au grand maréchal, lettre dont le fond et la forme étaient d'une insolence rare.
— Votre lettre au comte Bertrand, lui diMl, est tout à fait en dehors de nos mœurs et en opposition avec nos préjugés. Si moi, confondu dans la vie privée , j'avais reçu de vous une semblable épître , je me serais coupé la gorge avec vous. Faites-y attention , monsieur , on
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74 MYSTÈRES DE SiaNTE-HÉLÈNE.
n*insulte pas, sous peine de réprobation universelle, un homme aussi connu et aussi vénéré en Europe que l'est le grand maréchal. A vrai dire, je suppose que vous ne jugez pas bien sainement votre situation avec nous. Le monde entier a les yeux fixés sur ce rocher. Tout ce qui se fait ici est de l'histoire et appartient à l'histoire. Notre conversation même en ce moment est de l'histoire. Prenez-y garde , monsieur, votre conduite blesse, chaque jour , non-seulement votre nation , mais encore le coUége des rois et des peuples ; vous pourriez avoir à vous repentir un jour de cette persistance dans cette voie honteuse. Votre gouvernement vous désavouera tôt ou tard ; car si les ministres tombent , les nations restent debout. Vous aurez été le docile instrument de quelques hommes arrivés fatalement au pouvoir, maïs qui ne pourront pas s'y maintenir ; une fois renversés, vous porterez seul la tache de Gain, et cette tache rejaillira sur vos enfonts... Je ne l'ai pas voulu, reprit Napoléon en se soulevant de dessus son canapé , je me
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suis décidé à descendre du trône, Indigné que j'étais de voir les meneurs de la France la trahir ou se méprendre grossièrement sur ses plus chers intérêts ; j'ai abdiqué, indigné de voir que ses représentants préféraient, plutôt que de périr, transiger avec cette indépendance sacrée. Dans cet état de choses , à quoi me suis-je décidé? Quel parti ai-je pris? J'ai été chercher un asile dans un pays auquel je croyais des lois, chez un peuple dont pendant vingt ans j'avais été le plus constant ennemi. . . Vous autres, qu'avez-vous fait?...
Il y eut un silence que Napoléon rompit bientôt en disant :
— Mais il est une providence vengeresse , tôt ou tard vous en porterez la peine ! un long temps ne s'écoulera pas que votre prospérité, votre prépondérance n'expient cet attentat! Vos ministres, par vos instructions, ont assez prouvé qu'ils voulaient se défaire de moi. Alors pourquoi les rois qui m'ont proscrit n'ont-ils pas osé ordonner ma mort? L'un eut été aussi légal que l'autre. Les Calabrais en
fusillant Murât ont été plus humains , plus généreux à son égard que les souverains et vos ministres ne Tout été au mien ! Je ne me donnerai pas la mort, parce que ce serait une lâcheté. Il est noble et courageux de surmonter rinfortune. Chacun ici-bas est tenu à remplir son destin ; mais si Ton compte me tenir toujours à Sainte-Hélène , vous me la devez, cette mort, comme un bienfait, car ma vie ici est une mort de chaque jour. Ce rocher est trop étroit pour moi , qui faisais chaque jour dix et vingt lieues à cheval.
Le gouverneur, atterré par ces paroles, balbutia quelques excuses en tâchant de trouver quelques palliatifs , et se prit à dire que les instructions ministérielles avaient ordonné ces limites et qu'elles exigeaient même qu'un officier ne perdit pas de vue le captif dans ses
— Si ces instructions , interrompit l'Empereur, doivent être observées de cette façon, et si jusqu'à ce jour elles l'eussent été , je ne serais jamais sorti de ma chambre; si. ces nou-
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velles instructions que vous apportez ne peuvent m'accorder plus de liberté, vous ne pouvez désormais rien pour moi. Du reste , je ne demande ni ne veux rien. Monsieur, vous pouvez transmettre mes intentions à votre gouvernement.
Le gouverneur eut l'air de gémir de la rigi-. dite des devoirs qui lui étaient imposés , et.se rabattit ensuite sur la prochaine arrivée du vaisseau qui devait apporter le palais de bois destiné à Thabitation de l'Empereur, ainsi, que des meubles , les livres et les comestibles qui lui avaient été promis. Puis il ajouta avec une sorte de bonhomie :
— Une fois ce bâtiment arrivé avec tout ce qu'il recèle pour votre bien-être , il me sera facile, monsieur, d'améliorer votre situation.
— Permettez-moi de ne vous point croire , monsieur, reprit Napoléon ; il existe un parti pris de m'être désagréable , pour ne pas dire plus. J'ai déjà demandé à votre prédécesseur qu'on m'abonnât au Morning-Chronicle , et on n'en a rien fait ; j'ai demandé des livres , la
seule consolation qa*un prisonnier puisse recevoir, neuf mois se sont écoulés et je n'ai pas encore reçu un yolume... Enfin, j'avais instamment prié qu'on voulût bien me donner des nouvelles de ma femme et de mon fils, eh bien ! celte réclamation si légitime , si naturelle , si sacrée, est demeurée sans réponse l
Ici Napoléon, comme dominé par les senti* ments qui agitaient son cœur d'époux et de père, passa la main sur son front. Mais ce premier mouvement dompté, il reprit d'un ton
— Quant aux comestibles, aux meubles, au logement, vous et moi, monsieur, sommes soldais; nous apprécions ces choses ce qu'elles valent. Vous avez été dans ma ville natale , dans ma maison peut-être ; sans être la dernière de nie, sans que j'aie à en rougir, vous avez vu toutefois le peu qu'elle était. Eh bien ! pour avoir possédé un trône et distribué des couronnes , je n'ai point oublié ma condition première : mon lit de campagne me suffit.