CHAPITRE I. N
comme des sylphes, comme des farfadets autour de lui; passant sous les arcs de ses longs bras, ils frôlaient son justaucorps de velours noir, et ne lui laissaient ni trêve, ni repos , en lui répétant sans cesse : casse-cou! lorsque, d'une enjambée comparable à celle du colosse de Rhodes, il atteignait les dernières limites du salon. Le pauvre homme suait sang et eau, et s'arrêtait pour reprendre haleine ou rafifermir sa perruque qui ne s'était jamais trouvée h pareille fête. Napoléon eut enfin pitié de lui et se laissa prendre. Sa captivité, — celle-là, du moins, ne pouvait durer longtemps, — fut saluée par les acclamations de tous les assistants.
Betty voulut placer elle-même le bandeau sur les yeux de TËmpereur.
— C*est cela , général , disait-elle en arrangeant coquettement le mouchoir de fine batiste de Valenciennes sur l'auguste front qui s'inclinait pour le recevoir ; n'allez pas au moins nous tricher... Vous ne voyez pas?... n'est-il pas vrai, général? Combien y a-t-il de doigts?
Et Betty plaçait sa petite main étendue
en éventail devant la figure de Napoléon.
— Douze ! s'écria FËnipereur.
— Douze? il n'y en a que cinq, répliqua la jeune fille, vous ne voyez pas.
Et après lui avoir fait accomplir la rotation accoutumée, elle s'éloigna d'un bond, en disant d'un ton de commisération :
— Allez, pauvre aveugle!...
Le génie , l'esprit d'un homme se révèlent jusque dans les moindres actions de sa vie ; il y a, dans le mécanisme impalpable de son intelligence extraordinaire, une tendance permanente h sortir des voies battues, des bornes vulgaires ; Napoléon, plus que tout autre, était un exemple frappant de cette puissante organisation ; et, dans les jeux de son enfance, à Brienne, comme dans les jeux sanglants des batailles , il manifestait toujours ces grandes conceptions qui frappaient le but comme une deche , qui renversaient comme la foudre , et qui ne laissaient jamais au hasard que le moins de chances possible.
L'Empereur colin-maillard n'entama point