CHAPITRE I
une promenade plus ou moins capricieuse autour du saJon : il se recueillit quelques instants à Fendroît môme où Betty l'avait laissé , saisit avec l'ouïe, le seul des sens qu'un aveugle abandonné ait à sa disposition pour connaitre les objets éloignés , le bruit imperceptible des pas, les frôlements inappréciables d'un groupe d'individus sur la défensive, puis, prompt comme l'éclair , il s'élança vers la partie du salon où se produisait ce léger bruissement, et par cette manœuvre audacieuse, par cette charge soudaine et imprévue, arrivant, comme un boulet de canon, au milieu dçses adversaires, au lieu d'un prisonnier, il en fit deux.
C'était là une de ces manœuvres comme Napoléon savait les faire ; il avait percé le centre de l'ennemi comme à Austerlitz, comme à Wagram, comme à Ligny ; le salon de M. fialcomb partageait dés lors la gloire stratégique des champs de la Moravie, de l'Allemagne et de la Belgique ; mais cette fois ce n'était qu'une tempête dans un verre d'eau.
Par malheur, dans cette terrible irruption ,
l'Empereur avait rencontré une console sur laquelle se trouvait un beau buste de Bélisaire que M. Balcomb avait fait venir du Cap pour rinstruction de ses deux filles, qui s'essayaient déjà à dessiner d'après la bosse. La console n'avait pas tenu contre l'effroyable sauve qui peut! qui avait suivi la pointe de l'Empereur; elle était tombée et avait entraîné avec elle le buste en plâtre du général romain, qui fut brisé.
Napoléon, arrachant aussitôt son bandeau , s'aperçut qu'il venait , de même que l'empereur Justinien , de renverser un héros de son piédestal.
— Voyez, follette que vous êtes, ce que vous m'avez fait faire, dit-il à Betty , qui était l'une de ses deux prisonnières, et que, par parenthèse, il n'avait point lâchée malgré le choc ; voyez votre ouvrage, ajouta-t-il en lui tirant l'oreille, car c'est vous, petit démon tentateur, qui m'avez forcé à partager vos jeux... Ce pauvre Bélisaire ! il est né sous une malheureuse étoile : vivant , il est persécuté par un