CHAPITRE XII
l'heure inévitable où les maîtres de la terre vont rendre compte au souverain du ciel , des actes de leur puissance éphémère ; mais il n'en était pas ainsi de Napoléon : ce n'était pas le dégoût des affaires publiques, ce n'était pas la lassitude des batailles qui avaient fait descendre du trône ce nouveau Charlemagne ; quand les boulets anglais et prussiens de Waterloo vinrent briser le sceptre dans ses mains, il était arrivé à cet âge où César commandait à l'univers , à cet âge où Charlemagne , son modèle, plantait sur tous les points du monde connu l'étendard de la France. L'esprit de Napoléon était encore accessible à toutes les entreprises , et son génie brillait toujours du plus vif éclat. Il fallait donc à cette prodigieuse organisation , qui se dévorait elle-même , des aliments qui pussent lutter contre les assauts incessants d'une imagination comme la sienne. L'Empereur trouva cette pondération dans la littérature qu'il avait cultivée dans les beaux jours de sa jeunesse, il l'appela à son secours, et cette littérature vint à lui comme une fée
bienfaisante, pour apaiser ses douleurs et conjurer ses ennuis.
En e£fet, il ne se passait guère de semaine sans que Napoléon consacrât une ou deux soirées à une lecture, faite à haute voix, des grands écrivains de notre langue. D'ordinaire, c'était M. le comte de Montholon, le grand maréchal, ou même M. de Las Cases, tant qu'il demeura à Sainte-Hélène, qui faisait cette lecture. Puis Napoléon prenait la parole pour faire des remarques sur le texte qu'on lisait , et ses commentaires étaient tous marqués au coin de la raison et de l'originalité. N'était-ce pas un admirable spectacle que celui d'entendre l'Empereur rendre hommage à Bossuet, à Corneille, à Molière, à la Fontaine, et incliner son front, naguère chargé de tant de couronnes , devant les princes de la littérature?
Ces réunions littéraires commençaient vers les neuf heures du soir, après le diner de l'Empereur, et se prolongeaient souvent jusqu'à minuit ; c'était l'instant de la retraite, et.