CHAPITRE XII
sauf quelques exceptions , on ne dépassait guère cette heure dans le salon : seulement, lorsque Napoléon voulait avoir une conférence particulière avec quelqu'un de ses compagnons , son premier valet de chambre , Marchand , faisait passer le personnage dans le cabinet particulier de Napoléon , où ce dernier, après avoir congédié ses hôtes, venait le retrouver, et causer avec lui jusqu'à une heure du matin et quelquefois plus tard ; mais , nous le répétons , ces aparté n'étaient pas communs , et la règle de Longwood était de rentrer chacun chez soi à onze heures; c'était ce que Napoléon appelait en badinant , Vheure du couvre- feu, et souvent il en donnait lui-même le signal en frappant sa tabatière contre la pincette , dont il était toujours armé lorsqu'il s'asseyait au coin de la cheminée.
On variait les lectures dans une même soirée ; ainsi , par exemple , on commençait par lire, soit un fragment du Petit-Carême de Massillon, soit un chapitre de Montesquieu ou
iOO MYSTÈRES DE SAINTE-HÉLÈNE.
de Coodillac, ou de Rousseau, ou même de Buffon; mais on terminait toujours par un poète, un acte de Nicomède, quelques scènes du Cid on de Tartufe^ ou bien enfin une fable de la Fontaine , ou bien encore un chant de l'Enéide, traduite par Delille, achevaient la soirée. C'était ce que l'Empereur appelait plaisamment le dessert.
— L'esprit gagne, disait-il , à changer d'aliment. La diversité dans la lecture plait à l'imagination, comme la diversité des accords plaît à l'oreille. Et puis, ajoutait-il en clignant de l'œil et en regardant mesdames Bertrand et Monthoion, nous pourrions bien, à la rigueur, nous autres hommes, nous contenter de la lecture des historiens , des philosophes et des moralistes ; mais les dames ne s'accoutumeraient pas aisément à cette manne intellectuelle , et elles se lasseraient bien vite d'histoire, de philosophie et de morale, qu'elles n'aiment guère dans les livres. D'ailleurs , je dois déclarer que je suis moi-même un peu femme sur ce point : je professe un très^grand