CHAPITRE XII
encore qu'enfant , et un enfant né dans une île sauvage , je compris la nécessité de bien m'instruire des mœurs d'une société au milieu de laquelle j'allais être appelé à vivre. Je m'appliquais donc à connaître les mœurs des hommes par les livres avant d'entrer en contact avec eux. Molière et la Fontaine, le premier par ses comédies divines, le second par ses fables inimitables, étaient certes deux excellents mentors ; mais les traits profonds de Fauteur du Misanthrope et les traits si fins du fabuliste devaient échapper nécessairement à une intelligence qui n'était pas encore initiée aux délicatesses de la langue française» Je dus chercher des auteurs placés sur une échelle inférieure, et je pris Lesage et la Bruyère , dont je dévorai les romans et les portraits. Ces deux hommes furent donc mes écrivains de prédilection ; et à cette occasion, je crois me rappeler que le premier ouvrage que j'achetai en arrivant à Paris fut un exemplaire de Gil Bios. A Brienne, le père Patrault, qui n'avait de minime que l'habit, et de moine
que le nom , m'avait bien prêté quelques volumes dépareillés de Gil Blas et de la Bruyère ; mais ce ne fut qu'à mon arrivée à l'école mili^ taire de Paris que je me trouvai en possession de ces richesses intellectuelles. Vous dire ma joie en lisant ces délicieuses pages serait impossible. Je me bornerai à vous déclarer que mes plus douces heures de récréation se passaient avec les personnages du roman de Lesage. Je les voyais , je leur parlais , je les aimais , et plus d'une fois rêvant à l'avenir, rêvant au bonheur d'être réuni avec ma famille sur ma terrenatale, j'inscrivaisavec déiireet en imagination , au-dessus du logis que je voyais en songe, cette sentence charmante que Gii Blas traça au fronton de sa petite maison de Lirias: «( J'ai trouvé le port : adieu , espérance et for- «( tune ; vous m'avez joué longtemps, jouez- « en d'autres maintenant. »
«< Ainsi, jusqu'à l'âge de dix-huit ans, je n'ai connu le monde que par Lesage et la Bruyère , et j'ai si bien conservé le souvenir des ouvrages de ces deux chers amis de mon