CHAPITRE XIII
seul Chinois qui fut en France, et dès lors elle avait voulu l'avoir derrière sa voiture. Elle le promena plus tard en Italie ; mais comme il la volait , pour l'en débarrasser, je le pris avec moi dans mon expédition d'Egypte. Ce petit monstre avait au Caire l'intendance de ma cave; je n'eus pas plutôt passé le désert que, cherchant à faire de l'argent, il vendit, à vil prix, deux mille bouteilles de vin de Bordeaux , auquel je tenais beaucoup , dans la persuasion que je ne reviendrais jamais. Quand on annonça mon retour de Syrie, il ne se déconcerta nullement, et courut au-devant de moi pour me découvrir en serviteur fidèle , disait-il, la dilapidation de mon vin, qu'il attribua effrontément à tous ceux qu'il lui plut d'accuser. La fourberie était si peu soutenable, qu'il fut en un instant réduit à s'avouer luimême le coupable. On me pressait fort de le faire pendre ; je ne le voulus pas , parce qu'en bonne justice il aurait fallu en faire autant de ceux qui avaient sciemment acheté et bu le vin. Je me contentai de le chasser et de l'expé-
dier à Saez, où il devint... ma foi! je n'en sus jamais rien.
tt Quand je revins d'Egypte, poursuivit Napoléon , IMazaenée fut bien étonnée de ne point revoir son petit Chinois, son fiancé; elle jeta les hauts cris , mais Joséphine lui fit entendre raison , et elle se consola bientôt de la perte de son nain ; elle recouvra son caractère enjoué, et sa bonne humeur fut, je crois, excitée par cette privation , car, ainsi que je le disais tout à Theure , cette négresse devint le véritable lutin des Tuileries, le vrai démon malicieux des anciens châteaux du moyen âge. Il y a cependant une observation à faire ici : Mazacnée, belle par sa race, aimait réellement le vilain Chinois de Joséphine; elle l'avoua depuis à ma femme, et lui dit qu'elle ne l'oublierait jamais, quelque beauté dont fût doué celui qu'elle épouserait plus tard. Ceci prouve, mesdames, ajouta Napoléon, que, blanches ou noires, vous avez toutes, en dignes filles d*Ëve, de singuliers penchants et de bizarres préfé^ rences.