CHAPITRE XIII
de Longwood , et un des compagnons de FEmpereur se prit à dire que l'île serait malheureusement privée de cette race noire. Napoléon ayant dit au conteur de s'expliquer, celui-ci répondit qu'un jeune homme, maître d'équipage sur un bâtiment de la compagnie des Indes , était éperdument amoureux d'Angela , qu'il s'en était fait aimer ; mais que , l'ayant demandée en mariage à mistress Masson, celleci avait mis sa liberté à un prix si exagéré, que ni les moyens du jeune homme ni les économies de la jeune esclave ne pouvaient atteindre le chiffre de cette rançon.
Alors le grand maréchal fit observer que cette prétention de mistress Masson , connue généralement par sa générosité , n'était inspirée que par l'attachement qu'elle portait à Angola, qu'elle regardait plutôt comme son enfant que comme son esclave.
— Il y a peut-être chez elle un peu d'égoïsme, mais à coup sûr il n'y a ni cupidité ni avarice, ajouta-t-il.
— M. le grand maréchal a raison , dit FEm-
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pereur ; il a parfaitement jugé les sentiments de mistress Masson, que nous aimons tous ici. Mais ne serait-il pas convenable de venir au secours de la jeune fille qui aime et qui est aimée? Allons, mon cher Montholon, dît l'Empereur, vous êtes diplomate, voilà une occasion de manifester vos talents; allez de ma part trouver mistress Masson, et tâchez de concilier les intérêts bien entendus d'Angela avec ceux de sa bienfaitrice ; dites-lui que je donne sur ma cassette particulière ( et ITmpereur appuya sur ces mots ] cinquante napoléons d'or à Angela ; c'est l'obole du proscrit ; la déclaration de ce don , tout minime qu'il soit, doit, avec les bons raisonnements que vous suggérera votre esprit, aplanir toutes les difficultés. Je suis sûr que tout s'arrangera à la satisfaction générale.
La prophétie de Napoléon se trouva vérifiée quelques jours après; mistress Masson, chapitrée par l'un des plus dévoués amis de l'Empereur, consentit au mariage de sa négresse avec le jeune maître d'équipage, qui.
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le cœur plein de reconnaissance et de joie , vint lui-même à Longwood remercier l'Empereur.
Cette grande affaire , terminée à la satisfaction de tous , produisit dans la colonie une espèce de sensation ; on portait aux nues la munificence de Napoléon, et on vantait l'influence que cet homme extraordinaire semblait exercer autour de lui par la seule autorité de son nom. Le mariage fut célébré dans l'habitation de mistress Masson avec une espèce de pompe fort rare dans l'île. Quelques compagnons de l'Empereur y furent conviés , et Napoléon, en apprenant de leur bouche les détails du festin donné par mistress Masson , dit en souriant :
— 11 fallait que nous vinssions ici pour que l'ile de Sainte-Hélène eût ses noces de Gamache.
— Oui , sire , repartit l'un des invités ; mais la touchante sollicitude de Votre Majesié a touché tous les cœurs, et vous avez été, quoique absent, le. héros de la fête.
138 MYSTÈRES BE SàlNTE-HÉLÈNE.
— Que voulez-vous, mon cher? il faut bien, dans l'exil , s'amuser à quelque chose.
— Et Votre Majesté, répliqua l'interlocuteur, s'amuse ici, comme sur le trône, à faire des heureux et à semer des bienfaits. Sire , quel roi et quel captif vous êtes !
— Oh ! fit l'Empereur en hochant la tête à
sa manière , je ne vaux guère mieux que les * autres.
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Nul souverain , en aucun temps , en aucun pays, n'a été fêté d'une manière plus générale, plus splendide que Napoléon. En guerre comme en paix, pendant les dix années de sa merveilleuse puissance , peuples et rois épuisèrent toutes les pompes de l'enthousiasme officiel , pour célébrer à l'envi le patron des maîtres de l'Europe : saint Napoléon. Aussi, le 15 août, de l'an 1804 à l'année 1814 , devint-il, partout où la France était représentée par des ambassadeurs, un jour de faste, où les
sentiments d'admiration et de reconnaissance de toutes les classes faisaient explosion , et se traduisaient par des illuminations féeriques , par des Te Deum chantés dans les vieilles cathédrales , et enfin par des distributions de comestibles faites au peuple , qui bénissait doublement la fête de l'élu de Dieu , du continuateur glorieux de Charlemagne et de Henri IV !
Pour se faire une idée de ces fêtes nationales , il faut y avoir assisté , il faut surtout les avoir vues à Paris. Alors la capitale prenait, dès le matin de ce jour si impatiemment attendu , ses atours de fête ; une immense population circulait sur les quais , dans les Tuileries , aux Champs-Elysées , etc. Les églises , les temples, les synagogues étaient pleins de fidèles, et faisaient monter au ciel des flots de prières et d'encens; on n'entendait partout que cris de joie , que clameurs d'allégresse. De cette foule compacte , qui s'agitait sans trouble , les vivat s'élançaient dans les airs , et se mêlaient au son des cloches et aux salves