CHAPITRE XIV
qu'on leur abandonnait de larmes et de respectueux baisers. Napoléon jouissait intérieurement de cette ivresse que , il faut le dire , au temps de sa splendeur et au faite de sa puissance, il n'avait jamais éprouvée. £n effet, ce n'était plus ici le potentat , étincelant de couronnes et de lauriers, qu'on aimait, c'était le héros proscrit et malheureux; c'était le sublime soldat qui, comme Bélisaire, n'avait conservé de sa grandeur et de sa fortune éclipsées que le casque que la victoire avait si souvent transformé en diadème , et que , chez Napoléon, la perfidie anglaise avait métamorphosé en couronne d'épines.
— Fétez-moi , mes amis , fétez-moi, dit Napoléon ; je vous le permets d'autant plus, que c'est probablement la dernière fois que vous célébrerez la Saint-Napoléon , du moins à Sainte -Hélène, reprit-il, car je sens que mes forces s'épuisent; dans un an, j'aurai vécu.
Un cri négatif s'échappa de toutes les bouches.
— Non , mes amis , poursuivit l'Empereur , je ne me trompe pas ; je sens que le terme approche et que l'heure fatale sonnera bientôt pour moi. Dans un an, vous dis-je, vous serez en France, et dans un an, à pareil Jour, vous fêterez , non plus Napoléon , mais son souvenir, car aucun de vous, j'en ai la conviction, ne sera infidèle à ma mémoire , n'est-il pas vrai?
Personne ne répondit , parce que chacun dévorait ses larmes. Napoléon comprit ce silence et continua :
— Mais où ai-je la tête de vous affliger au moment même où votre attachement se produit avec tant d'éloquence? Allons, mes enfants , ne m'en veuillez pas ; prenez que ce que je viens de dire est le rêve d'un cerveau tenaillé par la fièvre ; les malades, voyez-vous, sont sujets à de singulières préoccupations ; demandez plutôt au docteur (et il désigna du regard Antommarchi], il vous dira que battre la campagne est un des privilèges de l'homme quand son moral ne jouit pas de tout son équi-