CHAPITRE XT
nos faibles yeux croient apercevoir l'avenir, Napoléon, dans toute autre occasion si placide et si résigné, s'irritait avec un accent de conviction profonde :
— Ne me parlez plus d'avenir et gardez vos illusions pour vous*
On baissait la tète, on ne soufOait plus mot, et l'Empereur, livré à ses réflexions, retombait de toute la hauteur de son désespoir dans la réalité de sa situation.
Le docteur Antommarchi était dans un état difficile à décrire : il voyait les progrès du mal, il suivait le progrès de la maladie; mais, en dépit de ses supplications réitérées^ Napoléon persévérait à refuser les prescriptions que la science indiquait, sinon pour terrasser le mal, du moins pour en retarder l'invasion. Antommarchi professait pour l'Empereur une espèce de culte ; et malgré le matérialisme dont il faisait parade et qui lui valait souvent de la part de Napoléon d'énergiques réprimandes, il possédait beaucoup de sensibilité et un véritable zèle pour l'auguste malade.
iSA M¥STàitES DE SADiTE-HÉLÈNE.
Un matin que l-Empereur l'avait fait appeler, non pour lui demander une ordonnanee , mais pour causer avec lui, la conversation s'engagea par hasard sur Tagriculture et les travaux des champs. Napoléon se laissa aller naturellement à ses souvenirs de jeunesse.
— Tel que vous me voyez, docteur, fit-il , j'ai su ce que pesait une bêche avant de connaitre le poids d'une épée. J'ai été jardinier^ j'ai même fait des essais qui ont été parfois heureux dans ce genre.
— Vous, sire?
— Moi-même. Il y a une quarantaine d'années de cela, et je ne me doutais pas alors que je commanderais des armées : j'avais à peine dix ans.
Et Napoléon s'étendit là-dessus avec cette sorte de gaieté qui ne le quittait jamais quand il racontait les épisodes de sa jeunesse, ses prouesses champêtres dans le jardin de son oncle, l'archidiacre Lucien, et ses joies dans sa profession de jardinier. Puis, par une de ces transitions qui lui étaient habituelles, il
CaiAPITRE xV. 185
passa de la Corse à son petit jardin de Brienne, et énuméra longuement sa méthode de culture et son application de tous les jours à l'ornement de ce petit coin de terre.
— C'était là le bon temps, docteur ! poursuivit Napoléon. Mon ambition ne dépassait pas les limites de mon champ, et ce champ avait à peine quinze pieds carrés , mais j'en étais fier comme d'un royaume, et quand, à force de soins et de fatigues , j'étais parvenu à faire venir quelques épis dont je faisais la moisson avec mon couteau, lorsque ma vigne me rapportait une ou deux grappes de verjus, lorsque mon parterre, car j'avais un parterre, me donnait quelques fleurs qui s'étiolaient , hélas ! bien vite, oh! alors il n'y avait personne de plus heureux que moi. J'ai possédé depuis les plus beaux jardins du monde, j'ai compté dans les apanages de mes couronnes les plus vieilles et plus vastes forêts de l'Europe ; le croirez-vous, docteur ? aucun de ces biens ne m'a jamais attaché autant que mon pauvre petit jardin deBrienne.
En parlant ainsi , la physionomie de Napo-* léon reflétait un rayon de bonheur ; il était évident qu'en ce moment il se trouvait sous l'influence d'un souvenir magique, qui versait dans son àme le calme et la joie.
Une idée traversa le cerveau du docteur Antommarchi. L'occasion de raviver l'énergie de son illustre malade se présentait ; il sut la saisir avec autant d'à-propos que d'esprit.
— Eh bien ! sire , dit-il après quelques instants d'un silence accordé au sentiment' rétrospectif de l'Empereur, Votre Majesté a manié la bêche étant enfant, elle a encouragé l'agriculture étant consul ; empereur et roi , sire, vous l'avez fait fleurir dans vos Etats; qui empêche aujourd'hui Votre Majesté de reprendre ces humbles travaux, qui la reporte* raient à des époques chères à son cœur? Vous ne voulez plus sortir des limites de Longwood, sire ; le cheval et la calèche sont abandonnés, et l'exercice pourtant vous serait bien salutaire. Pourquoi Votre Majesté ne remplacerait-elle pas les promenades équestres, la loco-
GOAPITRE XV. 187
motiaa de la voilure , par de bons travaux de jardinage? Sire, je serais bien trompé si Votre Majesté ne lardait pas à recouvrer une partie de ses forces, SirHudson Lowe n'a rien à voir, lui et sa police, dans le coin déterre que Votre Majesté exploiterait^ et nous narguerons ainsi les suppôts de la tyrannie anglaise.
A ce langage, Napoléon se prit à sourire, et, avec la candide simplicité d'un enfant auquel on vient de promettre un jouet longtemps désiré, il dit avec vivacité :
— Croyez-vous, docteur, que m'amuser à remuer de la terre pourrait remplacer mes promenades à cheval? Vous croyez qu'avec ce régime je pourrais rattraper le sommeil, l'appétit et les forces , les forces surtout , qui m'abandonnent chaque jour?
— Je fais mieux que de le croire, sire, j'en suis convaincu. Si Votre Majesté daigne m'associer à ses travaux, elle pourra se convaincre que cet exercice quotidien déterminera une heureuse révolution dans son organisation. Je suis loin de me bien porter, moi ; le climat de
cette lie maudite commence à mordre sur mon tempérament ; eh bien ! grâce aux travaux du jardinage, je ne mets pas en doute que ma santé ne revienne aussi ferme qu'autrefois. Le corps a besoin, comme l'esprit , d'un aliment actif; il faut à notre machine, pour utiliser ses rouages, un travail permanent. Sans cela, les rouages se rouillent et nécessairement notre machine se détériore.
— Docteur, vous êtes un magicien ; malgré ce que vous appelez mes préjugés, je demeure convaincu par vos raisons ; l'espérance d'améliorer ma triste santé est chose trop bonne pour que je m'applique à vous réfuter. Allons, mon cher docteur, c'est chose conclue , vous et moi allons devenir jardiniers, horticulteurs, tout ce que vous voudrez, et dés demain nous commençons nos travaux.
Ce qui fut dit fut fait. Dés le lendemain , l'Empereur, vêtu d'une veste et d'un large pantalon de nankin, la tête couverte d'un large chapeau de paille , et la bêche sur l'épaule , venait trouver le docteur Ântommarchi, ha-