CHAPITRE X?. i
— Est-ce vous, demanda-t-il, qui avez conseillé ce nouvel exercice au général Bonaparte?
Antommarchi en convint. Hudson haussa les épaules en disant :
— Transplanter de jeunes arbres dans un terrain sans humidité, sous un ciel brûlant, c'est peine perdue , ils mourront tous ; vous n'en pouvez douter.
— Vous jugez trop mal du pays, répond ironiquement le médecin, nos élèves viennent à merveille , plusieurs arbustes bourgeonnent déjà.
Hudson Lowe se mordit les lèvres, secoua la tète et s'éloigna.
Napoléon fut instruit de la visite du gouverneur :
— Ce misérable m'envie les instants qu'il n'empoisonne pas ; il veut ma mort, elle tarde au gré de son impatience. Qu'il se rassure , elle arrivera plus tôt qu'il ne pense.
Cependant les travaux avançaient, ils étaient presque achevés ; pour les couronner, Napo-
i9l MYSTÈRES DE SAINTE-HÉLÈNE.
léon avait creusé un petit bassin , et disposé des conduits qui y aboutissaient; on prenait Teau à deux mille pas de distance.
^— Ce sera , disait-il gaiement , mon grand bassin de Saint-Gloud. .
C'était en effet un spectacle singulier et touchant tout à la fois que de voir Thomme qui avait tenu dans ses mains puissantes le sceptre et le globe de Charlemagne, la main de justice et répée de saint Louis, qui avait gagné à lui seul plus de batailles que tous les rois de France ensemble , c'était , disons-nous , un spectacle étonnant que de contempler le colosse, tombé de si haut, se livrer aux travaux de l'agriculture , et circonscrire dans un petit champ ces hautes pensées et ces ardentes combinaisons qui avaient, naguère encore, ébranlé le monde ! Certes, Napoléon jardinier, Napoléon bêchant un coin de terre perdue dans les solitudes.de l'Atlantique, était un phénomène incompréhensible ; c'était un foudre réduit à l'état de glace, c'était un brillant météore éteint pour jamais !