‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 167 sur 179 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Parfois, au milieu de ses travaux rustiques, quelque grande pensée, quelque grand souvenir, venaient traverser l'esprit de Napoléon. Peut-être était-ce celui d'une victoire échappée, peut-être était-ce la souvenance du berceau de son fils, de ce roi de Rome, qui ne vit jamais les remparts de la ville éternelle, et qui, pour son malheur et pour le nôtre, fut arraché par des traîtres des remparts de Paris! Cédant alors à Tattrait de ce drame de bataille ou de politique de famille , qui se déroulait dans son imagination , l'Empereur cessait son travail, et, s'appuyant sur le manche de sa bêche, il laissait reposer ses idées dans le tabernacle de son àme. Ce flot de réflexions chères ou amères, de^ probabilités fausses ou possibles, cette espèce d'hallucinations délicieuses ou fiévreuses une fois passée , il reprenait sa besogne et ne la quittait plus que «f sur l'ordre du soleil, » disait-il en badinant, c'est-à-dire au moment où l'astre du Jour dardant ses rayons sur la tête des travailleurs, la chaleur ne leur permettait plus de continuer.

196 irrsTÈRES de sainte-hélène.

Napoléon, qui sentait renaître ses forces peu à peu, devenait causeur et communîcatif. Entre deux pauses, il s'arrêtait parfois, et les moindres objets qui frappaient ses regards, les mots les plus insignifiants prononcés à son oreille, suffisaient pour lui rappeler unefouledefaitsou d'anecdotes que nul mieux que lui ne savait raconter. Une fourmi, un oiseau, une plante, un meuble, un ustensile, suscitaient dans sa mobile imagination des rapprochements et des comparaisons qu'il avait le secret de rendre intéressants en les rattachant, soit à des personnages de sa cour, soit à des événements inconnus du vulgaire. Ces retours sur le passé étaient toujours parsemés de remarques ingénieuses, d'aperçus originaux, et quelquefois de maximes nettement exprimées au point de vue philosophique ou historique.

Cependant la maladie , assoupie mais non vaincue par ces exercices salutaires mais fati^ gants, ne tarda pas à reprendre toute sa puissance. Napoléon sentit bien qu'il ne pourrait prolonger cet amusement et qu'il serait

Page 1