‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 17 sur 179 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

sur Justinien , dont les rois goths étaient les ennemis naturels. Triste destinée des princes ! ajonta Napoléon ; de leur vivant même ils sont en proie à la rage des folliculaires , et quelles que soient leurs grandes actions et souvent même leurs vertus, ils n'apparaissent aux yeux de la postérité qu'avec le cortège des tyrans : c'est un malheur attaché à la puissance souveraine, et nul, parmi les monarques, ne peut s'y soustraire. De nos jours , Tinvention de l'imprimerie et la diffusion des lumières rendent les calomnies historiques un peu moins dangereuses; la vérité finit toujours par se faire jour, mais qu'elle est lente à paraître !... Et encore lui faut-il, la plupart du temps , un tombeau pour s'asseoir !

Napoléon avait prononcé ces derniers mots avec un sentiment d'amertume ; le ministre ne s'en aperçut pas, et, heureux d'établir une espèce de controverse avec l'Empereur, il reprit aussitôt :

— Cependant, général, d'autres historiens que Jornandès parlent dans les mêmes termes

de Tinfortune de Béiisaire. Les arts eiiSL-mémes ont adopté cette version ; et , au moyen âge, comme dans les temps modernes, la peinture , la sculpture ont célébré rillustre Infortune du général romain , et reproduit à l'envi les glorieux baillons qui avaient remplacé, sur sa noble poitrine , la pourpre des patrices et la cuirasse élinœlante des princes de la milice. Tous les grands artistes, depuis le sixième siè^ ele, ont donc menti avec le pinceau , avec le ciseau et avec le burin, comme Jornandès avait menti avec la plume?

— Les historiens sont comme les moutons de Panurge, répliqua TËmpereûr en souriant, ils copient ce que leurs devanciers ont écrit , à moins que leurs opinions ou leur intérêt personnel ne s*y oppose, sans s'inquiéter de la raison, ou même des probabilités. Voyez Tacite : pour venger la famille de son beau -père Agricola, qui avait éprouvé quelques persécutions, il a déshonoré trois empereurs. Les historiens qui sont venus après lui ont , sans s'en douter, je le suppose, épousé des rancunes

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en reproduisant ses calomnieuses accusations, e( tout cela le plus innocemment du monde. Qu'est-dl résulté de tout ceci? G*est que trois princes^ qui pottvaient|avoir de grands défauts, des vices même , mais qui , après tout , firent beaucoup pour la grandeur et la prospérité du peuple romain ^ soBt venus jusqu'à nous avec les attributions de la plus épouvantable tyrannie; les noms même de quelques-uns sont devenus les synonymes de lâcbe cruauté, de perversité politique, de folie sanglante; et tout cela pourquoi? Parce qu'il a plu au gendre d'Agricola , à un écrivain «ubliiue , je l'avoue, mais passionné à l'excès , à Tacite en un mot, d'attacher Àu poteau, non pas de l'his* toire, mais des v^igeances domestiques, l'effigie de Tibère, de Néron et deDomitien; et wUd comnrn on écrit l'histoire.

Tout le monde était silencieux ; on craignait d'interrompre Napoléon, on retenait presque sa respiration. Cet homme, qui avait lui-même commandé au monde , développant en termes rapides et pittoresques ses pensées intimes sur

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rhistoire telle qu'elle existe , et sur les historiens tels qu'ils sont pour la plupart, était luimême un feuillet d'histoire qu'on se gardait bien de retourner , dans la crainte qu'il ne s'envolât comme les prophéties de la sibylle de Cumes.

Après une pause de quelques secondes , l'Empereur reprit :

— Vous me demandiez, M. Jones, si l'art et les artistes ne s'étaient pas rendus complices des historiens? A cette question , je vous répondrai oui; mais les arts, dans tous les âges, ont eu pour patrimoine le mensonge ; c'est sur ce terrain qu'ils fleurissent et qu'ils s'illustrent ; le patrimoine de l'histoire ne doit ou ne devrait être que la vérité : c'est par là qu'elle est respectable, et digne de servir aux hommes d'enseignement perpétuel. Malheureusement ceci n'est guère compris par le vulgaire des écrivains, car il est plus facile de bâtir des suppositions et de coudre des hypothèses que de narrer simplement et de marcher toujours avec les faits en mains ; mais l'homme, et

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