‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 176 sur 179 · SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE · texte numérisé non relu

SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE

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DE

lABMCATlON DE FONTAINEBLEAU.

C'était au commeneement du mois d'avril

Dans une des rues sombres et étroites du faubourg de Fontainebleau , au premier étage d'une petite maison dont la façade était peinte en rouge et conservait encore quelques lettres mal effacées de sa vieille enseigne : A la Bonne Fax, qui devait être celle d'un cabaret, un

bomme de quarante à quarante-cinq ans eoviron, au visage basané, et sur lequel une blessure avait tracé un profond sillon, était debout devant une table, occupé i nettoyer un fusil de munition. De temps en temps cet homme interrompait son travail pour entr'ouvrir la fenêtre, qui ne laissait parvenir qu'une clarté douteuse dans l'intérieur de la chambre dont les murs étaient nu^ , et regarder ce qui se passait au dehors ; puis il se mettait à l'ouvrage en murmurant des paroles qui semblaient témoigner d'une vive impatience et d'une extrême anxiété. Mais, quand le bruit lointain du tambour venait à retentir à ses oreilles , quand le vent lui apportait les sons affaiblis d'une faniare de cavalerie, alors il s'élançait hors de la chambre , se précipitant dans la rue, et courait aux grilles du château examiner les scènes dont il était chaque jour le théâtre; ou bien il interrogeait les soldats qu'il rencontrait, pour tâcher d'apprendre ce qu'ail lui importait de connaître; puis, enfin ,. quand sa curiosité était satisfaite, il s'éloignait

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en disant, à part lui, avec un gros soupir : «< 11 est encore là ! » et reprenait lentement le chemin de sa demeure.

Quel était cet homme? Personne ne le connaissait. Il habitait Fontainebleau depuis quelques jours seulement. Arrivé dans cette résidence impériale presque en même temps que l'Empereur y était venu lui-même, il avait pris un logement dans un des endroits les plus retirés de la ville , et ne sortait guère que le soir, à moins que quelque mouvement extraordinaire ne se manifestât du côté du château ; habitant seul cette maison presque isolée, il savait échapper ainsi aux investigations d*une curiosité qu'il semblait craindre.

Et cependant le logis de cet homme mystérieux recevait de nombreux visiteurs, qui, eux aussi , n'y pénétraient que de façon à ne pas éveiller l'attention sur leurs démarches. C'était à la nuit close que ces visites avaient lieu : à un signal convenu, la porte s'ouvrait et se refermait aussitôt sur le nouveau venu , qui , quelques instants après, s'en allait de même

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pour faire place à un autre. Toute la nuit , la lueur douteuse d'une lampe qui brûlait se faisait remarquer à travers les vitres du logis, et annonçait suffisamment aux passants que là on veillait toujours.

Cependant, vers le 15 avril, une nouvelle extraordinaire avait ému toute la population guerrière de Fontainebleau , qui chaque jour se pressait autour de son Empereur, et semblait implorer le bonheur de mourir pour le défendre. De vieux grenadiers erraient dans les rues, avec tous les signes du découragement, et s'ils venaient à rompre le silence, ce n'était que pour échanger entre eux quelques paroles, expression de leurs sympathies et de leurs regrets. Il était facile de présumer que le dénoùment d*un drame solennel approchait , et

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qoe le sacrifice annoncé à l'Europe par la sabllme résignation de Napoléon allait s'accomplir.

Les commissaires des puissances coalisées choisis pour escorter TEmpereur jusqu'à l'ile d'Elbe étaient arrivés à Fontainebleau; ils venaient le sommer d'exécuter le traité du il avril, et de quitter la France où son nom régnait encore. Les souverains vainqueurs, quoique commandant à un million de soldats , tremblaient en pensant que Napoléon n'était séparé d'eux que par un espace qu'il pouvait franchir en quelques heures; et cependant Napoléon n'avait plus d'armée !

Le 18 avril, les commissaires ayant sollicité l'honneur d'être présentés à l'Empereur, ceuxci se montrèrent pour la première fois dans la cour du château. En reconnaissant les unl^ formes étrangers, les sentinelles détournèrent les yeux.

— Voilà Jes gendarmes ! s'écrièrent-^Ues.

Et un frémissement accompagna cette excla;* mation de mépris.

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Napoléon parcourait les pages da Momtmr, lorsque le grand maréchal Bertrand vint le prévenir de la demande des commissaires.

— Que me veulent ces messiejirs? demanda-t-il à son tour, en rejetant loin de lui la feuille officielle; qu'on t-4ls à me dire?

Bertrand s'attendait à ce premier mouvement de l'Empereur ; aussi n'en parut-il pas étonné.

— Sire, répondit^il, Votre Majesté ne saurait voir dans leur démarche qu'un acte de simple étiquette ; en manquant à ee devoir...

— Ils ne me doivent rien, général; je les remercie de leur intention; je ne veux pas les recevou*.

— Mais 9 sire, Votre Majesté me permettrat*elle de lui faire observer...

— - N'insistez plus, je vous prie, interrompit Napoléon ; n'est-ce pas assez d'avoir ces messieurs pour compagnons de route à travers la France?

Le grand maréchal se préparait à aller trans-

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mettre la réponse de r£mpereur aux commissaires, lorsque ce dernier le rappela.

— Un moment, lui dit-il, est-ce qu'il y a parmi eux un Prussien?

— Oui, sire,

— Un Prussien ! Je ne pourrai jamais supporter la vue d'un uniforme de cette nation. Et c'est peut-être un Yorck * ou quelque autre de cette espèce qu'ils ont envoyé ici.

— Sire, le général Yorck est cantonné avec ses troupes dans les environs de Paris : le commissaire prussien est M. de Waldbourg- Truchsen. Je crois que cet officier appartient à l'état-major de Blîicher.

— Un de ses aides de camp?

Pour toute réponse le grand maréchal fit un geste de doute.

— Au surplus, que m'importe? reprit Napoléon , qui semblait réfléchir sur la demande des commissaires.

Puis se levant avec vivacité :

* Le même qui vendit son corps dVmée à la Russie et provoqua la défection de la Prasse en 1812.

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— Eh, bienî soit, général, ajouta-t-îl, je recevrai ces messieurs, puisque cette démarche n*est de leur part, ainsi que vous me rassurez, qu'un acte de convenance.

En effet, quelques moments après, les cammissaires étrangers furent admis en audience particulière; mais Napoléon ne leur adressa que des paroles insignifiantes. Le commissaire anglais seul n*eut point à se plaindre de Tacceuil de l'Empereur, qui, lorsqu'il sut qu'il était Écossais, lui parla d'Ossian et de ses poésies. Napoléon avait conservé la prédilection de son jeune âge pour les beautés sauvages de ces chants belliqueux qui ne respirent que l'enthousiasme de la gloire de la patrie. Quant au comte de Waldbourg , le Prussien , à peine daigna-t-il répondre à son salut; et comme s'il ne se fût souvenu ni de son nom, ni de renonciation de sa qualité, faite par le grand maréchal au fur et à mesure qu'il lui avait présenté les visiteurs, il lui demanda brusquement :

— Qui étes-vous, monsieur?

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Le commissaire , troublé par cette brusque <Iue$tion, hésita à répondre.

— Comment vous appelez -vous? répéta l'Empereur.

— Je suis le représentant de la Prusse, sire, Tune des puissances qui...

— Qui n'existe encore que par moi , interrompit Napoléon, car je ne pense pas que son roi, Frédéric-Guillaume, puisse jamais oublier ce que. j'ai fait pour lui et son peuple.

— Sire, les Prussiens ont été malheureux... mais...

—M. le commissaire, interrompit encore une fois Napoléon, y a-t-il des troupes prussiennes échelonnées sur la route que je dois parcourir?

— Non, sire.

— Alors, pourquoi venez-vous ici? je n'ai que faire de vous.

— Mais , sire , Votre Majesté me permettra de lui faire respectueusement observer que. d'après les traités, la Prusse doit avoir, elle aussi, un commissaire pour accompagner votre auguste personne.

-— Alors, pourquoi Bade, Dannstadt, la Bavière, le Wurtemberg et les autres puissances de la confédération germanique, qui ont fourni leurs contingents contre moi, ne m'ont-ils pas envoyé des commissaires? Répondez, monsieur?

Le comte de Truchsen garda le silence : il était immobile et comme fasciné par le regard et la parole brève de l'Empereur. Napoléon lui tourna le dos et rentra dans son cabinet. Le commissaire prussien s'empressa d'expédier à son maître un courrier, pour l'instruire de la ré« ception faite à son représentant. Mais Frédéric- Guillaume fit répondre au comte de Truchsen qu'il aurait dû prévoir un pareil accueil.

C'était, en effet, une leçon de résignation et de philosophie que Napoléon lui donnait. Il dut se soumettre aux éventualités de la mission délicate dont il était chargé; mais plus tard les dédommagements et les récompenses l'attendaient à Berlin, car son nom, qui serait demeuré inconnu, devint historique, grâce à celle circons lance.

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Il est neuf heures du soir : le plus profond silence règne dans le château de Fontainebleau ; au dehors seulement le calme est interrompu par les pas des patrouilles qui circulent en échangeant le mot d'ordre : c'est la dernière nuit que Napoléon doit passer dans cette résidence témoin de toutes les grandeurs de Fempire. Il est seul, et semble impatient d'être au lendemain. Tantôt il parcourt à grands pas la longueur de son cabinet ; tantôt il s'assied pour se livrer aux réflexions qui l'absorbent; enfin, voulant faire diversion aux pensées qui l'assirent, et jetant machinalement les yeux sur un amas de journaux épars devant lui, il en prend un au hasard : c'est encore le Montleur y cette feuille naguère la confidente de ses projets, l'interprète de ses volontés ; \e Moniteur y où quelques mots dictés par lui exerçaient sur le monde la puissance d'un arrêt suprême!

Aussi ne le rejette-t-il pas , parce qu'il va lui apprendre sans doute de nouvelles défections; mais à peine y a-t-il jeté les yeux , qu'il voit une proclamation qui commence ainsi : k La France tout entière s'est prononcée contre le despote Bonaparte : il n'a pas trouvé un seul homme pour le défendre , Paris l'a repoussé avec horreur... n Napoléon s'arrête après avoir lu ces mots , la feuille lui échappe des mains.

— Les misérables! s'écrie-t-il ; ils osent parler ainsi de la France, attester son opinion qu'elle n'a pas fait connaître ! Mais a-t-elle été consultée, cette France? Et Paris?... Est-il vr^i que Paris me repousse? Non : c'est un mensonge odieux ! Ma bonne ville de Paris recèle une population généreuse ; il s'y trouve encore de mes vétérans d'Italie et d'Egypte, et il n'est pas un d'eux qui ne soit prêt à se ranger sous le drapeau de son ancien général. Cette proclamation est une insulte faite à l'honneur national... et les gens qui écrivent de pareilles infamies espèrent imposer à la France ! Ce ne

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sont pas leis Parisiens qui ont ouvert leurs portes aux étrangers, je le sais...

Et Napoléon , la tête appuyée sur ses deux mains, cherche à résoudre le problème qui lui cause une anxiété si douloureuse , lorsque tout à coup un léger bruit se fait entendre à la porte de son cabinet : il écoute , il croit s'être trompé; mais plus de doute, un colloque s*est engagé , il y a quelqu'un qui demande avec instance à le voir ; il se lève et court vers la porte :

— Qui est là ? demande-t-il à haute voix ; que me veut-on?

Tout se tait. Napoléon renouvelle sa question avec impatience.

— Mon Empereur, répond enfin une voix émue, c'est un enfant de Paris, c'est un de vos anciens soldats.

A ces mots, Napoléon hésite; non pas qu*il craigne un piège ou une surprise , il sait que sa personne est trop bien gardée, mais parce qu'il entend une voix qui lui est inconnue. Cependant , posant la main sur le boutoik

de la porte , il répète une troisième fois :

— Qui est là?

— Un enfant de Paris , mon Empereur, répond de nouveau la même voix, un de vos anciens.

Napoléon entr'ouvre doucement la porte : un soldat, vêtu de la capote des grenadiers de la garde, s'offre à sa vue.

— Que me veux-tu? lui demande aussitôt l'Empereur, sans lui permettre d'avancer. Comment as-tu pu pénétrer jusqu'ici , malgré la consigne?

Et ces paroles sont dites avec l'accent de la mauvaise humeur.

— Mon empereur, il n'y a pas de consigne qui tienne... quand il s'agit de vous.

— Qu'y a-t-il donc? Voudrait-on attenter à ma vie?

— Il n'est pas question de cela.

— Alors de quoi s'agit-il? Parle !...

— Vous allez le savoir, mon Empereur... et quand vous m'aurez entendu, vous me pardonnerez d'être venu vous déranger.

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Cette assurance singulière , ce ton de franchise décidèrent Napoléon à laisser pénétrer le soldat dans son cabinet.

— Voyons, lui dit-il, explique-toi maintenant.

— Mon Empereur, vous ne partirez pas!

Napoléon regarda le grenadier avec surprise.

— Gomment! je ne partirai pas! Et qui m'en empêchera? Serait-ce toi, par hasard? reprit-il en souriant avec amertume.

— Mon Empereur, ce ne sera pas moi; mais vous ne partirez pas... vous resterez au milieu de nous.

— Parbleu! fit Napoléon en joignant à cette exclamation un geste qui lui était familier, je le voudrais bien ; mais je m'y suis engagé, j'ai signé... tu le sais bien, ou du moins tu dois le savoir, ainsi que tes camarades.

— Je sais tout, mon Empereur, et les camarades aussi ; si vous avez signé, c'est parce que vous vous êtes cru abandonné , trahi par tout le monde... excepté par nous autres cepen-

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dant; mais la France n*a pas signé, elle!... eC sa signature était indispensable à la chose.,* aussi est-ce pour ça qu*on vous attend à Paris.

— A Paris ! on m'y attend ? cria l'Empereur avec un geste d'étonnement ; mais dis-moi, mon brave , d'où sais*tu cela? Gomment, toi qui ne m'as pas quitté , peux-tu connaître ce qui se passe à Paris?

Jusqu'alors Napoléon avait cru, d'après le costume et le langage de cet homme, qu'il faisait partie des grenadiers de sa garde , qui , depuis le commencement de cette funeste campagne de 1814, ne l'avaient quitté que le 28 mars , à Saint-Dizier, et étaient venus le rejoindre, à marches forcées, à Fontainebleau, où ils n'étaient arrivés qu'après l'entrée des alliés à Paris, c'est-à-dire dans les premiers jours d'avril; mais Napoléon se trompait, car le grognard lui répondit en hochant la léte :

— Pas quitté, pas quitté!... c'est-à-dire, mon Empereur, que... mais n'importe; pardon, excuse, ce n'est pas de cela qu'il s'agit

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