CHAPITRE I
ses visites chez M. Balcomb. Ce fut à peine si, pendant le reste de son séjour aux Briars, il parut encore trois ou quatre fois chez ses hôtes.
Peut-être la partie dtt colin-maillard avaitelle déterminé cette conduite nouvelle de Napoléon, qui possédait à un haut degré ce que nous appellerons la pudeur du souverain , ou peut-être se reprocha-t-il intérieurement les familiarités qu'il avait sinon permises, du moins tolérées par son extrême affabilité ; toujours est-il qu'il ne parla plus de cette soirée ; seulement, lorsque M. Balcomb fut obligé de quitter Sainte-Hélène, l'Empereur fit remettre à Betty d** \ mille livres sterling, en accompagnant ce riche présent de ces mots écrits au crayon : pour le buste de Béltsaire.
Mém vUfmoD T0^i^.
La Fontaine, ce naïf philosophe, a dit quelque pari :
Il est aa Mogol des follets Qui font Toffice de valets, Tiennent la maison propre, ont soin de Téquipage Et quelquefois du jardinage.
Si vous touchez à leur ouvrage, Vous gâtez tout.
Il n'y avait point de follets à Sainte-Hélène, mais en revanche on y rencontrait des Indiens, des Malais, des Madécasses, quelques noirs de
la côte de Guinée , et même jusqu*à des Chinois, qui remplissaient dans l'habitation des colons les fonctions attribuées, dans le Mogol , par la Fontaine, aux esprits follets. Ces pauvres esclaves noirs, blancs, jaunes ou cuivrés avaient soin de Yéquipage , qui consistait, chez les plus riches habitants , en un petit cheval du Cap avec une paire de bœufs. Ces individus s'occupaient du jardinage avec une grande ferveur ; ils divertissaient les enfants de leur patron par leurs histoires , leurs chansons et leurs danses, et fabriquaient, pendant le loisir des dimanches , une infinité de petits ustensiles à la mode de leur pays, qu'ils vendaient ensuite aux passagers des navires qui faisaient relâche dans l'Ile. Quelques-uns de ces esclaves se mêlaient aussi de prédire l'avenir, et cultivaient, à peu près comme M. Jourdain de Molière faisait de la prose, sans le savoir, le grand art de la nécromancie et de la chiromancie» Ce3 Calcbas de nouvelle espèce fiaissaient même par acquérir une telle réputation qu'on achetait leurs oracles et leurs prédio-
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lions à prix d*ai^enl. U arrivait quelquefois
qiie ce» bénéfices, au bout d*un certain temps,
les mettaient à même de racheter leur liberté
et de s'établir revendeurs dans la grande rue
de James*Town. D'autres s'embarquaient pour
le Cap, y faisaient du trafic, et parfois deve-
naienjt des marchands opulents. On citait
en iSi6,k Sainte-Hélène, un certain Joseph,
esclave venu de la côte de Malabar, qui, après
six années de séjour dans Tile , s'y était ra-
cbeté, et, de ee qui lui était resté de son pé^
cule, avait entrepris un commerce de cabotage
entre le Cap et Sainte-Hélène , qui lui réussit
si bien qu'en moins de quatre années il était
devenu un des principaux armatf^urs du Cap,
et que sa fortune atteignait plus de deux cent
mille francs. Ce Joseph avait gagné le premier
argent à dire la bonne aventure. C'était une
aisance prélevée sur la crédulité publique,
comme ai| surplus s'acquièrent aujourd'hui
la plupart des fortunes politiques, militaires
ou financières.
M. Balcomb avait un nègre qui, chez lui,
b4i MYSTÈRES DE SilNTE-HÉLÈNE.
était chargé du jardinage : il se nommait Tobie; il était vieux, et on l'appelait le vieux Tobie. Ce bon homme, qui pouvait bien avoir, à l'époque où Napoléon arriva dans Tile, soixante à soixante-cinq ans, était un Indien malais dont les aventures singulières auraient fait pâlir celles de Télémaque et d'Ulysse même. Ce pauvre homme , bien installé dans son pays et père de famille, avait été frauduleusement enlevé à sa terre natale, il y avait une quarantaine d'années à peu près, par un équipage anglais qui l'avait transporté à son bord et vendu à Sainte-Hélène, où il était resté dans l'esclavage. Le vieux Tobie, disonsnous, avait fait bien des maitres depuis quarante ans ; il avait vu se renouveler trois ou quatre fois les habitants de l'iie , il avait assisté à bien des drames de famille et à bien des catastrophes; malgré cela il avait conservé , sous le poids de la captivité , une gaieté parfaite et comuiunicative. Il jouissait parmi les autres esclaves d'une suprématie que lui donnaient non-seulement ses cheveux