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blancs, mais encore ses talents et son expérience comme jardinier, et par-dessus tout , faut-il le confesser? sa science de l'avenir. Car le vieux Tobîe était devin , et ne laissait pas que d'être consulté souvent par ses compagnons d'infortune, mais plus souvent encore par les jeunes filles et les vieilles femmes de i'ile. Jeunesse et beauté, vieillesse et superstition marchent toujours de compagnie.
M. Balcomb avait acheté le vieux Tobie depuis deux ans, et loin d'être fâché de son emplette , il se félicitait chaque jour de cette acquisition. Jamais le jardin de l'habitation n'avait été si régulièrement tenu , jamais les fleurs et surtout les fruits n'avaient été si abondants et si savoureux. Tobie avait de Tintelllgence ; il s'était mis de bonne heure à étudier le peu de livres agronomiques qui lui étaient tombés sous la main. Au nombre de ces livres était un almanach de Mathieu Laens* berg de l'année 1779, qu'un mulâtre du Gap s'était ayisé de traduire en anglais. Aussi le mathéfnatickn de Liège passait-il sous les tropi-
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ques pour une autorité bucolique, et ses doctrines étaient-elles accueillies annuellement par le pauvre esclave jardinier comme les oracles qui devaient former la base de ses connaissances agricoles.
L'Empereur, auquel rien n'échappait, ni hommes ni choses, avait été frappé, dans $es pérégrinations matinales, de la franche figure de Tobie, D'abord il l'avait fait questionner par JIL de Las Cases, et le bon Malais ayant raconté longuement son histoire, Napoléon en avait été vivement touché.
— Mon cher Las Cases, lui avait-il dit un soir, il faut parler de ce pauvre hom»^^ à l'amiral (CocLburn) ; unetelle violation du droit des gens et des droits de l'humanilé est indigne d'une nation policée. 11 appartient aux honnêtes gens d'éclairer le pouvoir. •• Ce bon Tobie doit être rendu à la liberté et à son pays, avec des dédommagements suffisants.
Depuis cette première manifestation d'intérêt, Napoléon n'avait jamais manqué, quand il se promenait dans le jardin de M. Balcomb, de
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venir causer avec le vieux jardinier, au moyen de M. de Las Cases qui lui servait d'interprète, car Tobie ne parlait qu'anglais, et l'Empereur ne comprenait pas encore très-bien cette langue : en quittant le pauvre enclave, Napoléon lu! faisait remettre une pièce de vingt francs. Ce dernier, en recevant cet or, regardait de 8^9 deux yeux petits et brillants l'illustre captif, et disait en se signant :
— U^ci, bon mowiiewr, bon Dieu pour vom. C'était tout ce que le pauvre Tobie avait pu
apprendre de français.
De son côté, en entendant ces mots, Napoléon frissonnait intérieurement ; non pas qu'il manquât de cette saine et consolante piété que les hautes intelligences savent si bien mettre à profit, tant s'en faut; mais parce que ce» paroles du pauvre Tobie lui faisaient, malgré loi, jeter un regard sur le passé ; alors il jetait un regard au ciel et ne pouvait s'empécber de murmurer ï
— Oui, Pieu pour moi !... Il Ta été jadis ; mais depuis jji m'a abandonné.
Et après un soupir il ajoutait encore bien bas :
— Qu'il soit fait selon votre volonté !
L'aspect de l'Empereur semblait être une joie pour Toble. Quand il l'apercevait se diriger vers lui , il interrompait aussitôt son travail, s'appuyait sur sa bêche et contemplait le héros désarmé d'un air reconnaissant. Aux premières paroles de Napoléon et de M. de Las Cases, l'esclave souriait et semblait se préparer avec émotion à répondre aux questions qui allaient lui être adressées. Alors Toble devenait véritablement heureux.
La vue de ces deux hommes face à face, un esclave et un empereur, était vraiment touchante et philosophique. Tous deux, placés aux deux extrémités de l'échelle sociale, semblaient se rencontrera la limite du monde pour manifester la perfidie et le mercantilisme britanniques. Le potentat avait été jeté sur ce rocher par le plus inconcevable mépris de la justice et des droits imprescriptibles de l'hospitalité ; l'esclave y avait été amené, lui,
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par Favarice et la cupidité d'un maitre d'équipage. Le peuple anglais, représenté par ses ministres homicides et par ses matelots sans entrailles, avait, d'après les mêmes principes, réduit à la captivité deux hommes libres, le premier obscur et laborieux père de famille, le second puissant empereur et grand capitaine. La mesure était la même, le supplice était identique : Torgueilleuse Angleterre s'expliquait là tout entière, et démontrait dans ce double attentat cette hypocrite philanthropie, cette sensibilité mensongère qui font encore aujourd'hui des dupes et des victimes dans cette vieille Europe restée cependant tout aussi sotte et tout aussi crédule.
L'Empereur faisait presque toujours suivre ses entretiens avec Tobie de réflexions neuves, brillantes et hardies, qui abondaient dans son esprit lorsqu'il était profondément frappé d'une grande idée sociale , politique ou militaire.
— Le pauvre Tobie que voilà, disait-il alors à M. de Las Cases, est un homme effrontément
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volé à sa famille, à son sol, à Iui*inéme ! ^ ce crime est l'acte du capitaine anglais tout seul, ce capitaine est à coup sûr un des hommes les plus méchants de sa nation ; mais s'il a été commis par la masse de l'équipage, ce méfait peut avoir été accompli, après tout, par des individus qui, peut-être, ne sont pas aussi mauvais qu'on pourrait le croire ; car la perversité est toujours individuelle, presque jamais collective. Les frères de Joseph ne peuvent se résoudre à le tuer ; Judas, froidement, hypocritement, avec un lâche calcul, livre son maître au supplice. Un philosophe a prétendu que les hommes naissent méchants : ce serait une grande affaire que de rechercher s'il a dit vrai ; ce qu'il y a de certain, c*est que la masse de la société n'est point méchante ; car si la grande majorité voulait méconnaître les lois humaines, qui est-ce qui aurait la force de l'arrêter ou de la contraindre? C'est là préci-sèment que gitle triomphe de la civilisation, parce que cet heureux résultat sort de son sein et natt de sa propre nature. La plupart
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des sentiments sont des traditions ; nous les éprouvons parce qu'ils nous ont précédés : la raison humaine, son développement, celui de nos facultés, voilà tout le secret du législateur, n n'y a que ceux qui veulent tromper les peuples et gouverner à leur profit qui peuvent vouloir les retenir dans l'ignorance : car, plus ils seront éclairés, plus il y aura de gens convaincus de la nécessité de défendre ces mêmes lois. S'il arrive jamais que les lumières soient nuisibles à la multitude, ce ne sera que quand un gouvernement, en hostilité avec les intérêts du peuple , l'acculera dans une position forcée, ou le réduira à mourir de misère ; car alors il ne se trouvera plus d'esprit assez fort pour défendre le gouvernement.
Une autre fois Napoléon, se promenant les mains croisées sur le dos, s'arrêta devant Tobie et s'écria :
— Ce que c'est pourtant que cette pauvre machine humaine ! pas une enveloppe qui se ressemble, pas un intérieur qui ne diffère ; et c'est pour se refuser à cette vérité qu'on com-
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met tant de fautes ! Mais le pauvre Tobîe n'y regarde pas de si près, lui ; il se courbe et travaille innocemment, tandis que nous autres... Et cependant, continuait-il en marchant, le forfait n'en est pas moins atroce; car cet homme, après tout, avait sa famille, ses jouissances, un avenir...
Puis s'arrêtant court et regardant M. de Las Cases :
— Je lis dans vos yeux, ajoula-t-il, que vous pensez qu'il n'est pas le seul exemple de la sorte à Sainte-Hélène?
Mais soit que son orgueil fût choqué du parallèle qu'on pouvait faire entre lui et le vieux Malais , soit qu'il eût besoin de relever le courage de son compagnon d'exil, Napoléon reprit avec une sorte de dignité :
— Eh bien ! mon cher, vous vous trompez : il ne saurait y avoir le moindre rapport ; si l'attentat est plus relevé, les victimes offrent aussi plus de ressources. On ne nous a point soumis à des souffrances corporelles; et Teuton tenté, nous avons une âme à tromper nos