CHAPITRE U
rer la bonne aventure par Tobie, et, pour tuer le temps aussi, elles rougissaient, elles pâlissaient ou tremblaient, selon ce que le pontife du destin leur annonçait pour Tavenlr. Hâtons-nous de dire que les oracles de Tobie n'avaient rien ni d*effrayant ni de sinistre; ils consistaient tout simplement en phrases fort nettes et fort explicites, quoique banales. <i Miss une telle, vous serez embrassée par un jeune blond avant dépasser sousl'équateur, » disait-il â la jeune fille de bonne maison. «Mis* tress une telle , il y a à bord un jeune homme qui vous sauvera la vie avant d'entrer dans les mers d'Europe, » etc. Tout cela était débité sans considérations préliminaires , sans verbiage , sans paroles ronflantes : le vieux Tobie savait merveilleusement manier Tesprit des adeptes qui venaient à lui déjà subjugués par sa renommée divinatoire. A ces paroles il joignait toujours quelques pratiques secondaires. C'était, par exemple, le mélange de quelques fleurs dans un vase rempli d*eau douce, les cris d'un oiseau de mer, les tours d'un petit poisson dans
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un bocal transparent ; quelquefois, mais seulement dans les occasions solennelles et pour les ladies seulement, il prenait en piain ces cartes de la Chine appelées tarots, qui lui servaient depuis plus de vingt ans dans ses opérations magiques. Les figures hétéroclites représentées sur ce jeu de cartes n'étaient pas peu propres, surtout pour les personnes qui arrivaient d'Europe, à donner à Tobie un certain air de docteur en nécromancie. Ces cartes, enluminées et épaisses comme du carton, représentaient une foule d'animaux , de plantes, de sites, et à ces divers objets se trouvaient mêlées des scènes de la vie publique, militaire et privée des Chinois. Tobie y lisait gravement l'avenir, et après le jardin de M. Balcomb, qu'il aimait comme lui-même, et le the good genikman ( le bon monsieur), — c'est ainsi , nous l'avons déjà dit, qu'il appelait l'Empereur, — il ne vénérait rien tant que son jeu de cartes chinoises. 11 avait raison. Comme le joueur de marionnettes de l'auberge de don Quichotte, avec son singe et son tableau, Tobie
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avait^ depuis plus de vingt ans qu'il possédait ce jeu, gagné tout doucement de quoi , sinon racheter ^a personne, du moins rendre sup^ portable son esclavage. Qu'en sait-on ! peutêtre, dupe lui-même de son art, croyaitil lire dans l'avenir le moment où il serait rendu à la liberté.
On dit un jour à l'Empereur que Tobie se mêlait de prédire l'avenir, et qu'il avait dans nie la réputation de sorcier.
— Lui sorcier? fit Napoléon en souriant, le pauvre Tobie? Allons donc!
Et comme une des personnes présentes insistait sur la véracité de ce bruit. Napoléon reprit :
— Au fait , cela peut être ; la vie plate et monotone fait surgir, de la cervelle de certains hommes, des choses auxquelles, dans l'état de liberté , ils n'auraient jamais songé. Tobie est du nombre de ces hommes-là. Il aura rêvé longtemps à son pays, à sa femme, à ses enfants, à sa vieille mère, s'il l'avait encore; puis, un beau jour, l'âme terrassée par
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toutes ces idées tristes, il aura voulu réfléchir à ce que l'avenir lui réservait. 11 se sera appesanti sur cette pensée, et son imagination lui aura représenté des jours moins mauvais, et peut-être même le retour dans sa patrie. Tobie aura fait des châteaux en Espagne, comme nous tous, messieurs. Les jours, les semaines, les mois , les années se sont passés pour ce malheureux, sans que rien de meilleur soit avenu dans sa position et dans sa fortune, et sou esprit ayant pris ce pli, il a toujours continué à songer ainsi... C'a été pour lui un passe-temps et une consolation ; il a immobilisé l'espérance que les poètes nous peignent fugitive comme l'amour. A-l-il eu tort? Je ne le crois pas. Sa réputation lui est venue , et alors il a consenti à faire pour les autres ce qu'il faisait pour lui-même ; il a tiré des horoscopes avec autant de bonne foi et de simplicité que s'il se fut agi de greffer un mûrier ou de palissader une charmille dans le jardin de M. fialcomb; le pauvre homme! Voilà pourtant ce qu'occasionne l'esclavage : le délire