‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 25 sur 179 · CHAPITRE ir · texte numérisé non relu

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d'abord , puis la superstition et enfin la crédulité.

Lorsque l'Empereur eut achevé de parler, on lui fit observer que sa définition n'était pas absolue et que beaucoup de personnes, qui étaient très-libres et fort peu esclaves y étaient tout aussi superstitieuses et tout aussi crédules. On lui citait à l'appui de cette assertion plusieurs dauies de qualité de l'ile, qui étaient venues tout récenunent encore consulter la science de Tobie. On finit par dire que les faiblesses de l'âme pouvaient se développer dans Tesclavage, quand on avait le germe de ces faiblesses , mais qu'elles n'y étaient point nécessairement annexées.

— Je suis de cet avis, répliqua Napoléon, et vous prêchez un converti.

Et à l'instant même il raconta l'anecdote suivante qu'il assaisonna de ces piquantes observations dont lui seul avait le secret :

u C'était au beau temps de mon consulat , dit-il. Un jour que le conseil des ministres s'était prolongé plus que de coutume aux Tui-

leries, je ne retournai à la Mabnaison qu'à près de neuf heures du soir. Étonné de n'avoir pas vu venir au-devant de moi, sur la route de Nanterre, soit Joséphine, soit Tun de ses enfants, comme ils en avaient l'habitude , inquiets qu'ils étaient toujours sur mon compte, je demandai à un valet de pied, que je rencontrai sous le vestibule, si c'était que ma femme fût malade ou absente.

u — Ni n'un ni l'autre, général ^, me répondit celui-ci.

« — Elle s'est donc couchée , repris-je , croyant que je dînerais à Paris ?

<( — Non, général ; madame Bonaparte ne s'est même pas encore mise à table.

» — Alors où est-elle? demandai-je d'an ton

^ A Pépoque du consulat, les personnes qui faisaient partie de la maison civile et militaire du premier consul n^employaient, vis-à-vis de lui, lorsqu'elles lui répondaient ou qu'elles lui adressaient la parole, d'autre locution que celle de général. La qualification de citoyen premier consul n'était appliquée à Napoléon que dans la correspondance officielle, dans les grandes réceptions diplomatiques ou enfin dans les discours prononcés par des députations. Telle était déjà réliquelte observée dans cette cour naissante.

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qui ne permettait pas d'éluder la question.

« — Madame Bonaparte s'est confinée cette après-midi dans le petit pavillon du parc qui a vue sur la route de Rueil : elle n*est pas encore rentrée dans son appartement.

<c -^ Et que peut-elle faire là toute seule? ajoutai-je.

« — Général, me dît alors le discret serviteur, d'un ton de mystère, madame Bonaparte n'est pas seule : elle est avec mademoiselle Lenormant.

«c Je compris alors ce dont il s'agissait, et je me dirigeais vers le pavillon pour rejoindre ma femme et la nécromancienne, qui était alors à la mode, lorsque Joséphine, toute parée, toute radieuse, vint se jeter à mon cou et m'étreindre tendrement.

« — Tu es bien aimable, lui dis-je, feignant d'ignorer le secret de la comédie ; mais tu l'aurais été davantage si tu étais venue audevant de moi, n'eût-ce été que dans la grande allée du parc.

« — Mon ami , me répondit-elle en faisant

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une petite moue charmante, j'étais oceupée.

« — Ah!... et à quoi?

H — Oh! mon Dieu ! à peu de chose.. • Je mettais un peu d'ordre dans mon grand herbier... Et puis, Redouté ^ m'a donné, aujourd'hui , ma leçon très-tard... Et puis enfin...

«( — Et puis enfin? répétai-je en. jouissant intérieurement de l'embarras que cette bonne Joséphine éprouvait en me faisant ces inno^ cents mensonges.

tt — Et puis, reprit-elle, j'ai reçu quelques visites de Paris.

« —C'est très-bien, ma chère amie : arrange ton herbier, dessine, reçois des visites, il n'y a rien de mal dans tout cela ; cependant, dismoi, ajoutai-je en regardant à. ma montre qui marquait neuf heures et demie, comment il se fait que, lorsqu'il m'arrive de n'être pas rentré a sept heures , tu t'inquiètes , tu pleures , tu

^ Célèbre peintre de fleurs , mort dernièrement. C^était lé mattre de dessin de Joséphine. Le chevalier de Boafflers, dans son langage spirituel mais un peu prétentieux , n^appelait jamais autrement Redouté que le Raphaël det rçiet.

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n*as pas de cesse que tu ne sois venue au* devant de moi, quelquefois même jusqu'à la chaussée de Nanterre qui est si mal pavée (c'était la vérité, fit Napoléon en souriant), et que ïes craintes que tu manifestais hier encore, tu ne les aies pas ressenties aujourd'hui ? Il y mieux : je suis en retard de plus de deux heures, et je te vois rieuse et fort peu inquiète de ma personne. Explique-moi ce contraste , ta me feras plaisir.

u — Oh ! c'est qu'aujourd'hui je savais bien qu'il ne pouvait t'arriver aucun mal.

« — Et comment cela?

« — J'en étais sûre, te dis-je.

« — Ma chère amie, tu deviens pour moi de plus en plus inintelligible.

« — Tiens , Bonaparte , me dit-elle avec abandon, mon secret m'échappe; au surplus, je ne puis en avoir avec toi : à ton insu j'ai fait venir ici aujourd'hui une de mes anciennes connaissances... mademoiselle Lenormant, la fameuse devineresse, tu sais?... Puis nous avons été dans le petit pavillon : je l'ai priée

de me faire son grand jeu, et par ce moyen je t*ai suivi heure par heure dans la journée...

« — Folles billevesées que tout cela, dis-je.

«c — Non pas , repartit ma femme ; ce sont au contraire des choses très-sérieuses : elle m'a prédit que je serais bientôt reine...

<c — Parbleu ! exclamai*je , ne Tes-tu pas déjà? n'es-tu pas la souveraine de ces lieux, la reine du logis?

« — Certainement ! mais c'est reine de France qu'elle a voulu dire.

u — Allons, enfant! dis-je à ma femme en lui donnant une petite tape amicale sur la joue, ces bavardages ne signifient rien, et le plaisir que tu as eu à écouter les sornettes de la tireuse de cartes ne peut entrer en ligne de compte avec le désappointement que j'ai éprouvé en ne te voyant pas venir au-devant de mol comme à l'ordinaire.

«U est de fait, ajouta Napoléon, que dans le fatras des prophéties que mademoiselle Lenormant débitait gravement à ma femme , il se trouvait parfois quelques vérités et surtout

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force probabilités; mais en disant, ce soir-là , que je ne devais courir aucun danger, la devineresse se trompait, car précisément un quart d'heure auparavant les guides qui précédaient ma voiture arrêtèrent deux hommes de mau* vaise mine et armés qui s*étaient cachés dans les carrières de Nanterre. Je ne parlai point de cela à Joséphine ; mais intérieurement je sus quelle créance on devait attribuer aux prédic« tiens de mademoiselle Lenormant.

« Au surplus, poursuivit l'Empereur, José* phine , comme toutes les créoles , croyait aux sorciers, aux philtres et à toutes les niaiseries de ce genre. Peut-être avait-elle plus que toute autre des motifs pour ne pas rejeter tout à fait ces chimères des imaginations vives ou malades. A la Martinique , étant encore toute jeune fille, une vieille sorcière de Madagascar, esclave chez M. de la Pagerie, son père, lui avait prédit qu'elle se marierait deux fois , à deux généraux, mais que l'un serait plus célèbre que l'autre , et qu'elle porterait un jour , sur sa tête, la couronne de France. Quand

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madûmoiselle de la Pâgerie» devenue madame de Beauharnais, fut présentée à la cour de Versailles et à la reine Marie- Antoinette, qui lui fit beaucoup d'amitiés, elle pensa involontairement à sa négresse madécasse , et la taxa d'imposture ; mais lorsque nous nous maria* mes, qu'elle me vit général en chef de Tarmée d'Italie, et, après ma campagne d'Egypte, consul, et consul à vie, les premières impres* sions de Thoroscope de la Martinique lui revinrent, et mademoiselle Lenormant ne contribua pas peu à la corroborer par des prédictions nouvelles, si bien que Joséphine m'avoua que son couronnement ne Fétonua pas du tout.

«c En définitive , poursuivit Napoléon , le métier de devin est aussi bon chez les modernes que chez les anciens* C'est une industrie qui demande peu d'acquis, ce qui a fait dire à Molière qu'il était plus facile de tromper les hommes que de les amuser. De l'effronterie , du verbiage , beaucoup d'aplomb et une sorte de perspicacité qui vous met à même déjuger,

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