CHAPITRE II
h la première vue, les gens qui viennent vous consulter , voilà le bagage d*un véritable sorcier. A répoque de mon consulat , Joséphine avait mis mademoiselle Lenormant à la mode. Beaucoup de mes officiers, et des plus braves, allèrent consulter la sibylle du faubourg Saint* Germain, et ma femme me pressa d'aller interroger moi-même le trépied de la pythonisse. <c Un beau matin, pour lui faire plaisir, et aussi par une curiosité que n'exclut pas l'incrédulité , je me rendis incognito , et accompagné seulement de Duroc vêtu en bourgeois, chez mademoiselle Lenotmant. On nous fit attendre environ un quart d'heure dans un salon assez propre , puis on nous introduisit dans le cabinet de la devineresse, qui, à vrai dire, ne répondait pas du tout à l'idée que je m'en étais formée : de la simplicité , une table seulement recouverte d'un tapis vert sur lequel il y avait deux ou trois jeux de cartes de diverses formes, et une cassolette dans laquelle brûlaient quelques pastilles odoriférantes. Du reste, rien de l'attirail du sabbat : point d'ani*-
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maux vivants ou empaillés , point de sablier ou de simulacre de démon. Après quelques paroles de pure politesse , la sibylle me présenta un jeu de cartes pour que je le coupasse, ce que je fis. Mais soit qu'elle eût éventé mon incognito , soit que Joséphine Feùt elle-même prévenue de ma visite, dès qu'elle eut jeté les yeux sur ma coupe , pour me servir de l'expression technique, la demoiselle se leva précipitamment de son siège , et vint sa jeter à mes pieds. Il n'y avait plus moyen de soutenir davantage mon rôle de chercheur d'horoscope ; je me levai , je fis laisser par Duroc quelques louis pour la consultation , et je me retirai avec mon aide de camp, non sans rire de bon cœur de la scène dont nous avions été l'un et l'autre les dupes sans le vouloir. Depuis j'ai su que mademoiselle Lenormant s'était vantée à qui avait voulu Fentendre, et même qu'elle avait écrit dans des mémoires qui n'ont pas le sens commun, que j'étais venu la consulter en différentes circonstances. Il n'en est rien , je vous assure ; mais il est vrai que Joséphine
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persista à se faire dévoiler Tayenir par cette femme » et qu'après notre divorce la pauvre femme ne se faisait pas faute de consulter la py tbonisse qui lui avait prédit sa grandeur et, selon elle, qui lui avait aussi prédit son mal* heur. »
Le vieux Tobie et ses oracles amenèrent plus d'une fois la conversation, aux Briars, sur une foule d'objets qui avaient trait à la science de l'avenir. Dans ces entretiens , Napoléon , qui semblait étranger aux préjugés et aux fai« blesses qui ont atteint plusieurs grands hom* mes de l'antiquité et des temps modernes , développait des raisonnements lucides, admirablement enchainés, et entremêlait le tout d'épisodes singuliers de sa vie, ou d'exemples puisés dans l'histoire des héros de tous les âges. Il admettait les pressentiments; mais il rejetait, comme hors de la marche naturelle des choses, les prétentions de certains individus qui prétendent lire dans l'avenir à l'aide de l'art cabalistique.
— Toutes ces choses ne sont qu'impostures,
n mrSTÊHES DE «àDm-HÉLÈNE.
répétaU*il ; toutes ces divinations prétendues ne sont que le résultat de la fraude, de la folie ou du fanatisme.
M^is FËmpereur admettait pourtant que, dans de rares circonstances, quelques hom* mes privilégiés eussent pu avoir une espèce d'avertissement , de prescience , des événements qui devaient arriver ; mais cela était dû plutôt, soutenait-il, à la puissance du génie qui voit de haut et de loin, qu'au calcul froid et mathématique d'une science qui n'a ni base ni principes invariables.
Un des compagnons d'exil de Napoléon ayant un jour parlé avec éloge du magnétisme et des merveilleuses expériences dont il avait été témoin :
— Le magnétisme, dit l'Empereur, est vieux comme le monde; les prophètes des Hébreux, les magiciens des Pharaons n'étaient que des adeptes de cette science. En France , les con* vulsionnaires du dix-huitième siècle , les disciples de Gagliostro et les adeptes de Mesmer n'étaient que les précurseurs des magnétiseurs
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d'aujourd'hui. Je suis loin de rejeter toutes les cures du magnétisme, car enfin il s'appuie sur la physique et la physiologie , deux sciences bien connues et bien explorées ; mais je persiste à dire qu'il y a au fond de tout cela l>eaucoup de charlatanisme.
L'Empereor ayant prononcé le nom des Pharaons , un des assistants lui dit qu'on arait imprimé en Angleterre et en France que, pen* dant son expédition d'Egypte , il avait eu des rapports , dans la grande pyramide de Gizeh , avec un génie ou un démon qu'on appelait le petit homme rouge.
En effet , cette histoire , accueillie en Allemagne comme tout ce qui est merveilleux , devint, dans les salons même les plus éclairés de TEurope, un sujet intarissable de conversation. En France , le peuple et l'armée s'en occupèrent , et ce conte des Mille et une Nuits, en grandissant,* devint presque une page de l'histoire. De graves écrivains s'en sont emparés depuis et ont môme affirmé que le petit homme rouge s'était présenté à l'Empereur dans
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plusieurs circonstances critiques, notamment la veille de Wagtam ; à Moscou , lorsque Napoléon abandonna le Kremlin ; à la bataille de Montmirail, qui précéda le congrès de Chàtillon ; à Fontainebleau , le lendemain de son abdication, et enfin, dans ces derniers temps, à la Malmaison, après le désastre de Waterloo.
Napoléon s'amusa beaucoup des détails qu'on lui donna sur ses diverses entrevues avec h petit homme rovgCy et surtout de son apparition subite dans la grande pyramide de Gizeh , puis à toutes les époques critiques de sa carrière impériale. Il se prit à rire , en disant qu'il y avait quelque chose de vrai dans tout cela, et que, dans la grande pyramide qqi renfermait le tombeau de Sésostris, il avait joué le même personnage que don Cléofas avec Asmodée, dans le premier chapitre du Diahk boiteux de Lesage.
— Au surplus, ajouta l'Empereur gaiement , Socrale avait son démon familier ; César entendait parfois une voix mystérieuse qui l'invitait à agir de telle ou telle manière , et ce fut
d'appès les confidences de cette voix qu'il passa le Rabicon ; bien avant lui , Numa avait la nymphe Égérie , et Gharlemagne , il y a mille ans, était en commerce régaiier avec l'apôtre saint Paul; je ne vois pas pourquoi, moi qui ' ai tenu une place assez large dans le monde , je n'aurais pas eu, comme tous ces messieurs** là 9 un messager céleste qui m'eût averti et dirigé dans les grandes destinées d«s peuples que j'étais appelé à gouverner.
Mais à ces mots la physionomie de Napo* léon se rembrunit tout à couplet, quittant avec une sorte de précipitation le jardin où la con* versation avait lieu , il se retira dans son pavillon, d'où on ne le vit plus sortir du reste de la jonrnée : était-ce Teiet du souvenir du petU Iwnwie rouge de la pyramide de Gizeh ? Nous ne le pensons pas.
Les habitants de Vile et les matelots ne furent pas seuls tributaires de la science du vieux Tobie. Parmi les serviteurs de la maison de l'Empereur, quelques-uns ne balancèrenl pas à tirer du devin quelques édairrcissements
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sur l'avenir qai leur était réservé. Dans ce nombre fut Gipriani, maître d'hôtel de Napo* léon. Cet homme , superstitieux comme tous les Corses, avait, outre sa crédulité itah'enne, de bonnes raisons pour sinquiéter de l'avenir. Par dévouement pour l'Empereur , il l'avait suivi à l'Ile Sainte-Hélène , mais il avait laissé dans sa patrie une femme , des enfants et une petite fortune assez rondelette , acquise en grande partie dans la place de majordome de Napoléon, qu'il avait précédemment occupée à l'Ile d'£U)e. 11 ne comptait pas moins d'une centaine de mille francs placés partie sur la banque de Toscane, et partie sur le mont-depiété de Milan. La tendresse qu'il portait à sa femme et à ses enfants , l'atlachement qu'il avait aussi à l'endroit de ses capitaux, qui lui promettaient pour ses vieux jours une' existence agréable et tranquille, le portèrent à savoir du vieux Tobie le sort qui lui était réservé. A cet effet, un dimanche matin, pro-> fitant du moment où l'Empereur était allé faire une promenade, il couriit à la case de Tobie^
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et le pria, sans autres périphrases, de lui dire sa bonne aventare.
Le vieil esclave fit d'abord quelques diffi* cultes. Il ne voulait pas, lui dit-il dans un mauvais jargon mêlé d'anglais, d'italien et de français, augmenter la somme de soucis des captifs de Sainte-Hélène dans le cas où les cartes annonceraient à ceux-ci de nouveaux malheurs. Enfin , vaincu par les sollicitations de Cipriani, Tobie finit par consentir à interroger le sort pour le maitre d'hôteU II le fit couper dans son grand jeu, car Cipriani avait exigé le grand jeu, et commença ses opérations nécromanciennes .
Mais le rusé Italien qui avait, comme tous les Corses, une teinture de la science chiromancienne, s'aperçut facilement que maître TobiaSy «comme les personnes de la maison de l'Empereur rappelaient communément , ne lui donnait pas l'exacte explication de ses cartes, explications du reste fort nombreuses ; il le pressa davantage en exigeant qu'il lui dit tout. Tobie hésitait ; enfin , poussé jusque dans ses
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derniers retraBchemeiits par lemaitred^faôtel, il lui dit :
— Vous voulez donc absolument que je ne vous taise rien ?
— Absolument, repartit Cipiiani.
— Mais si ce que je veux vous cacher est capable de vous faire de la peine ?
— N'importe , riposta Ciprlani ; allez votre train, maître Tohie*
— £h bien ! fit/fobie, en étouffant un soupir^ que votre volonté soit faite..* Je: lis dans vos cartes, ajouta-t-il, que tous les Français qui sont dans cette iie reverront leur patrie, excepté deux.
— Deux ! exclama le maitre d*faètel saisi d'un frémissement involontaire.
— Oui, deux, r^ta froidement Tobie.
— Et quels sont ces deux qui doivent mou-* ' rir ici?
-*- Je ne sais, fit Tobie.
— Oh! vieux moricaud ! s'écria Cipriani avec impatience, tu dois connaître ces deux-là, il faut que tu me dises leurs noms*
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— Je ne puis, «n vépité.
. «-^ Tu le peux, tu le dois- et tu parleras, ajouta Cipriant d'une voisc qui effraya le vieux Malais.
— Eh bien ! répUfua alors Toble , puisque votre curiosité veut tout ssdvoir et tout enten*< pre, apprenez donequeles deux hommes, pri*sonniers ici, qui ne reverront jamais , du moins de leur vivant , le soleil de l'Europe , sont...
Et Tobie s'arrêta en baissant la tête.
— Sont?... répéta le maître d*h6td en faisant nn moofvement. .
— Vous, le premier, dit le Malais en regardant fixemmt Cipriani.
A cette révélation inattendue, le fidèle ser-* viteur resta un moment confondil ; mais affec* tant bientôt un air oalme que la contraction des mifôdes de son visage démentait suffisamment, il se leva, et mettant dans les mains de l'esclave uive "pièce deimennaie de Frabee :
—i Merci, M. Tobie', lui dit-il; mais quoi qull en soit ,^fespère[ que tMt'ndir que vous
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êtes, vous n'êtes pas tout à Mi sorcier, et que TEmperear et moi reverrons un jour noire famille et nos enfants ans» bien que vous , M. Tobie.
— Je le souhaite, répondit le Malais tristement ; mais il y a li^baut (et il leva les yeux au ciel ) un grand esprit qni ne permettra ni à votre maître , ni à son riche maître d'hôtel , ni même au pauvre Tobie , de baiser encore une fois la terre qui les a vus naître. Nos fers à tous tomberont, mm c'est la mort qui nous en délivrera !
Clpriani se contenta , pour toute réponse « de hausser les épaules en signe de doute et s'éloigna ; mais cette prédiction fit une forte et profonde impression sur son esprit. Depuis lors, la vue de Tobie lui était devenue impor* tune , il le fuyait ; et, autant Napoléon , ainsi que ses compagnons d'exil , le recherchaient , autant Gipriani mettait de soin à l'éviter.
Plus tard , TEmperear, voyant un jour son maître d'hôtel faire un grand circuit dans le jardin de M» Baleomb pour ne. point passer
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devanl le vieux jardinier, lai dit au retour :
— Cipriani , pourquoi sembles^tu fuir le pauTre Tobie? T*aurait-il vendu de mauvais fruits ou de méchants légumes?
—Non, sire, repartit Cipriani , mais je n'aime pas les oiseaux de mauvais augure , et Tobio en est un.
Ni Cipriani, ni Tobie ne se vantèrent de l'entretien mystérieux qu'ils avaient eu ensemble. Le Malais ne le raconta à M. Balcomb, sous le sceau du secret, que peu de jours avant le départ de ce colon pour l'Europe.
Quelques années après cette singulière prédiction , le maitre d'hôtel Cipriani mourait à Sainte«-Hélène d'une de ces fièvres pernicieu* ses si communes dans ce climat, et se rappelait, en mourant, l'horoscope du vieux Tobie, dont le nom se mêlait , dans son délire , au nom de son maitre qu'il idolâtrait et qu'il avait servi avec un dévouement sans bornes.
La tombe du malheureux Cipriani fut la première page de l'oracle de Tobie ; la seconde, plus illustre, s'ouvrit le 5 mai iSSi , et justi-
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fiera , sinon la scâenoe, du moing les lugobres pressentiments du vieil esclave.
£n 1824, M. Charles David, capitaine d'un bâtiment marcband rev^ant d*iin voyage amx Indes, aborda i Sainte^Hélëne. Gomme tous ceux à qui la gloire de la patrie est chère, le premier soin de M. David, en mettant pied à terre, fut d'aller visiter pieusement le tombeau du grand homme à Hut's-Gate. M. David s'y rendit seul comme à un acte de dévotion. Après avoir gravi les rochers qui défendent oe labyrinthe mortuaire, il arriva enfin devant le tombeau du héros ! ... Un soldat en habit rouge était là en sentinelle devant la large pierre tumulaire. L'aspect de cet uniforme anglais dans ce lieu lui fit mal; mais à côté de ca soldat un tableau touchant fit couler ses larmes : c'était une espèce de nègre, courbé par rage, qui arrosait le gazon avec un soin admirable , et qui arrachait en même temps les herbes parasites qui croissaient dans les interstices des rocs et sur les plates4>andes char-» gées de fleurs d'£urope qui servaient d'enca->