‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 28 sur 179 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

maità se livrer à cette contemplation des cbo* ses célestes. Les liens secrets qui unissent rint^Ugence de Thomme à cette grande intelligence qui régit le monde devaient être chez lai plus forts et plus complets. Empereur brisé et captif, Napoléon n'en avait pas moins été, sur la terre , le représentant de la puis»since divine et l'exécuteur des immuables décrets de la Providence. Comme David, Dieu l'avait fait sortir des rangs de Juda pour l'asseoir sur le trdne de son peuple et le rendi*e dominateur des nations qu'il avait vaincues par les armes. Comme David, il avait senti sur son front couler Fhuile sainte qui fait la sainteté et l'inviolabilité des rois ; mais , comme David aussi, Napoléon n'avait pu marquer la place dé sa sépulture dans la Jérusalem française , et lé vent de l'adversité, en déracinant de son soaffle puissant son sceptre d'or , l'avait lui^iuême jeté sur un rocher où il ne devait pvoîr pour tombeau qu'un cercueil de, pierre surchargé de la terre de l'exil !

Pendant son séjoar aux Briars, un des plàisii^s 1. 9

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de rEmpereiir était, dans ses nuits d*insoBinie, d'abandonner la petite chambre de son payillon et de se promener sur les rochers à pie qui for-maieni la ceiiiUire de l'oasis dé M. Balcomb. Le dos un peu voûté, les mains croisées sur le dos, lé pas lourd mais résolu, on le voyait gravir circulairemeht la chaîne des rochers qui étreignaient son logis, s'arrêter sur la crête la plus élevée, et de cette place contempler les profondeurs de l'Océan ou Timmensîtédu ciel, les vaisseaux de la rade et les étoiles du firma* ment. Les regards calmes du héros formaient un contraste étrange avec le formidable appareil de flottes et de soldats qu'on avait entassés siir ce petit point du globe pour garder l'im* périal prisonnier. Quant à Napoléon, au mi- Ueil de cette nature morte et de ces rochers abrupts , il seihblait être encore sur le plateau d'AusIerUtz, ou dans le carré de sa garde à Waterloo, il regardait tout ce qui l'entourait sans émotion ,^ sans colère, sans indignation. Ce n'était point Marius méditant sur les ruines de Carthage ou répoussant la mort dans les

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marais de Minturnes; ce n^étalt pas âon plus Dioclétien dans les jardins de Salone; prêtait plus que Marias 9 plus que Dioclétien ^ C'étai^ rémule de César, d'Alexandre, de Charlemagnei de Louis XIV. C'était Napoléon sur le calyaire de sa gloire!

Un Jour qu'appuyé sur le bras d'uB de ses fidèles, il plongeait ses regards sur la rade dç Sainte-Hélène, encombrée en ce moment de navires marchands qui arrivaient des Indes ^ le tintement d'une cloche vint frapper son oreille» Ce bruit de cloche partait d'un gros navire hollandais à Tancre dans le port ; il an* nonçait que l'équipage rassemblé sur le pont allait faire la prière du matin et écouter les ^hortations quotidiennes du ministre ^ âcq

* Vûtûônr da gain n'a point étonffé chez les HollandaU les Îdée9 reUgieuses et jes croyances chrétiennes. On trouve sur tous leurs bâtiments marchands et sur tous leurs vaisseaux de guerre un pasteur qui distribue fo nourriture fpiritèellé aux matelots et aux officiers de T^uipage. Matin et soir on fait la prière en commun, sur le pont, où tous les rangs sont confondas ; chacun est à genoax et prie. Sur W vâisseaul dé guerre^ i^heure de la prière est annoncée par un coup de canon ; sur les navires de commerce, c'est le tintement d^une l^^sle 4loeiit ^ riAdhpie. .

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son, qui lui rappelait la Corse et la France catholique, Napoléon tressaillit; sur sa belle physionomie, éclairée en plein par les pre<miers rayons du soleil , on pouvait lire une émotion douce, une satisfaction intime, et les reflets de ses souvenirs les plus chers.

— On dirait la cloche que j'entendais à la Malmaison! dit l'Empereur d'un ton de voix indéfinissable. Oui, c'était bien là le timbre de cette pauvre cloche de Rueil... ce son me fait du bien.

Napoléon pencha la tête et écouta jusqu'aux derniers et mourants tinlements de cette cloche avec l'anxieuse sollicitude d'une mère qui compte , à travers les rideaux d'un berceau , les soupirs cadencés de son enfant qui s'endort.

Quand roreille de l'Empereur eut absorbé jusqu'au dernier écho de cette lointaine voix de bronze, il dit à son compagnon :

— J'ai commandé dans vingt batailles où plus de quinze cents pièces d'artillerie étaient en jeu ; ces épouvantables explosions ont bien aussi leur poésie ; eh bien ! ce fracas ne m'a ja-

GHAmRB BI. toi

mais causé là moindre émotion, tandis que le tintement d'une cloche produit toujours sur moi un effet qu'il me serait impossiUe d*ana* lyser. Quand ce bruit parvient à mon oreille, il suspend chez moi tous les sentiments amers* Si j'eusse été enclin à la colère , à la vengeance, le bruit d'une doefae aurait suffi pour me rappeler à la modération, à la clémence. La cloche de l'église aurait été pour moi ce que la harpe de David a été pour Saûl : elle m'aurait calmé.

«( Mon grand plaisir quand j'étais consul, je dirai même un de mes bonheurs , poursuivit Napoléon, était, lorsque je revenais le soir à la Malmaison, chargé des soucis du gouvernement, de me promener seul dans le parc après mon dtner. Je laissais Joséphine faire les hon>neurs du salon, et je gagnais les allées les i>ltts désertes du parc. Il pouvait être alors huit heures du soir, et la cloche fêlée de l'église de Rueii sonnait Vjéngdus. Alors j'abandonnais bien vite et les idées qui me préoccupaient l'esprit et l'allée où je me trouvais, peur me

Mt IIT8TÈBES »E 8AnitK<»HÉLÈKE.

ftittfiier dans la pénombre d'un hâltter ;.eli Ik^ appuyé Gonl^e un arbre , j'àspiraia dâioiettse* ment cette musique , qui avait pour moi une hanbonie >bien autrement séduisante que Tor* diestre de ma chapelle ; puis , le dernier coup de Vjéngduê étant sonné, je sortais de ma cachette pour continuer ma promenade, ayant toujours le eceur ému et souvent des larmes dans les y^ix. Je laisse aux psycfaologistes à expliquer ce qui s'opérait en moi et à assigner la cause à Teffet. Cependant je crois que les impressions qui prennent leur source dans des ionvenirs.d'enfiance ou dans les croyances du toit paternel influent presque toujours d'une manière victorieuse sur les hommes même le moins endins aux faiblesses du vu%aire. n

Un autre jowr , Napoléon, passant en revue toutes les richesses qu'il avait eues en son pouvoir pendant les denx campagnes d'Italie, rl^ chesses qu'à l'exemple de Turenne il n'aviiit pas voulu s'approprier, s'arrêta sur deux faits qui ont au moins le mérite de n^tre pas connus , attendu que nous les tenons de feu

M« le comte de Las Cases père luitiméme « et qifte cet iUuatre coiopagaon de rEmperenr.ae les cooslgoa jamais dans son Wimmal deSainU* Jfféline.

Le lendemain de l'entrée des Firançaia à Mi? lan, le trésorier du général en chef Bonaparte , le citc^en IfaUer ^ fureta dans tous les édifices publies de cette capitale , pour commencer à fonder la fortune de son maître, qui était parti de Paris avec deux mille lonis en or pour toute ressource. jHaller avisa tout d'abord la fameuse chapelle souterraine de Saint-Cbarles Borromée, pratiquée sous la nef de la cathé* drele de Milan. La capture était belle. Au fond de la chapelle , dans un cercueil de cristal transparent^ reposait le corps du saint patron 4 Les ornements et les vases sacrés de cette chapelle étiùent d'or massif; le ciboire se^l, orné d'un onyx de grand prix, entouré de brillants, était estimé .cinquante mille écus. HaUer s'a* boucha avec les magistrats de Milan pour qu'ils lui comptassent une rançon équivalente aux richesses métalliques enfouies dans ce souttr*

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rain. Les municipaux hésitèrent et manifesté-* rent une répulsion fort naturelle à la demande de Haller ; enfin , quand ils virent que le tré* sorler du général en chef ne se contentait plus de demander , mais qU*il exigeait , ils se décidèrent à faire estimer les objets que recelait la chapelle par des experts respectivement choisis. La victoire devait néeessairement peser dans la balance ! la chapelle fut évaluée deux mUUonSj qui furent immédiatement versés dans la caisse paHicitlière du général en chef, moitié en or et argent monnayé , et moitié en lingots.

Bonaparte n'avait pas été mis dans le secret de ces tripotages ; mais il en eut bientôt conf* naissance. 11 fit venir son trésorier Haller, et, selon son expression, lui lava la tête d'impor* tance ; puis, sans écouter les raisons qu'il donnait pour essayer de se justifier, il lui ordonna de verser sur-le-champ ces deux millions dans la caisse du payeur de l'armée, et d'en tirer un reçu motivé, ce qui fut fait non sans soupirs et sans murmurés. Quant à Napoléon , il

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ne voulut jamais encaisser dans ses propre^ eoffres d'aulre argent que eelui qui était pré^ levé sur les octrois et sur les douanes ; toute autre manière de s*enrichir ou plutôt de jouir des drdtë j*econnus de la guerre lui paraissait immorale et dangereuse. 11 ne rapporta pas un million personnellement de ses deux campagnes d*ItaUe. « Et cependant, ajoutait-il J'aarais pu , sans faire de tort ni à Farmée ni à. la république » m'approprier facilement huit ou dix millions, le gouvernement directorial ne me denândant jamais de comptes. Loin de là , j'ai envoyé au trésor public de Paris plus de vingt^inq millions, et je n'ai cessé de nourrir, de vêtir et de solder Farmée qui m'était conGée tout le temps que dura mon commandement. Jamais on n'avait vu avant moi une .armée nourrie la patrie et par-dessus le marché l'enrichir des chefs-d'œuvre des arts et des merr veilles du génie antique^ n

La seconde anecMtote citée pair FEmpereur fut celle-ci :

« Après la prise de Mantoue, dit-*il, Mar-

*f06 MYSTÈRES SB GyMTfe»lIÉLàNE«

mont enleva la célèbre madone de Notre-Dame de Lorette, et la fit transporter à mon quartier général. C'était une petite statue de bois noirci, de trois pieds de hant, et conyertede vêtements éttncelants d'or et de pierreries. Marmont Tavail liait déshabiller et m'avait fiiit parvenir thiBS trois caisses Inen fermées les iiombreux atours de cette vierge, car à tontes les fêtes solennelles on changeait sa toilette. Je gardai les trois coffres et j'envoyai la statue au Direc* rectoire.

<( Précisément le jour où elle arrivait à Paris, Barras donnait un grand diner à ses collées, à quelques membres des conseils et à plusieurs généraux. Au dessert, la vierge noire fut ap« portée sur la table , et Tarafriiitryon dit en riant :

<( -^ Le général Bonaparte nous a envoyé la statue miraculeuse, mais il a eu grand soin de garder ses vêtements*

i «t MIasséna, qui était au nombre des convives, répondit alors :

« — Vous setiétbien étonnés, citojéns, si

la madone allait $*enleYef tout à coup pour retourner à Lorette.

« Les directeurs plaisantèrent alors sur moti compte; mais, i trarers leurs quolibets, On s'aperçut qae les cinq rois commençaient à me craindre.

fc — Je connais le caractère de Bonaparte , reprit Barras , il veut ce qu'il veut. Peutiétre nn jour voudra•^il nous soumettre et nous» dira*Ml , à l'exemple de Cromwell : « Je votis u déclare que vous n'êtes plus un directoire; tf retirez«-yous. Le Seigneur a ohoi$i d'aiutres iu- « struments. . ,» Alors il nous fera bhasser par ses soldats, fermera les portes du Luxemboui^ et en fera déposer les clefs au château des Tuileries * pour les remettre un peu plus tard à un sénat conservateur qui n'aura pas le talent de se con< server lui-même.

« Barras, ajouta Napoléon, avait deviné, an milieu de cette orgie, le dix^^htiit brumaireé Peut-être fut-ce l'aspect de cette pauvre vierge de Notre-Dame de Lorette qui le fit projpthétiser ainsi ; peut-être cette sainte image , qu'A an*

lOft MYSTÈRES I^E SAIHTB-BÉLÈNE.

rait dû au moins respecter s'il n*y croyait pas, mil-elle dans sa bouche cet oracié terrible. Toujours est-il que ce diner fut pour le Directoire le festin de Balthazar ; et ce qu'il y a de singulier, c'est que sa perte ne fut point écrite par une main invisible sur la muraille comme au souper du monarque babylonien, mais proclamée par la bouche même de celui qui en était le chef suprême , par Barras, qui croyait plus que ses collègues à la durée de leur puissance et de leur autorité directoriale.

«c Quoi qu'il en soit , poursuivit FEmperenr, je me suis toujours senti une répugnance invincible pour tous ces dépouillements de lieux consacrés à un culte quelconque ; mais les in* étructions que le Directoire m'avait données en me confiant le commandement de l'armée d'Italie étaient positives , et il n'y avait guère moyen de les éluder : elles portaient qu'il fallait à tout prix déposséder les églises de leurs richesses et des objets qui nourrissaient la superstition et l'aveuglement des peuples. Je n'ai point , Dieu merci , suivi ces instructions à la

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