‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 32 sur 179 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

« Mais, vous le voyez, poursuivit TEmpereur, il a fallu qu'un cocher de fiacre perdit sa femme et eût la vanité , respectable du reste , de lui élever un monument pour que Ton pût saisir les traces de cette affaire. Il a fallu un malheur domestique et vulgaire pour découvrir une multitude de détournements criminels , et qui partaient d'où et de qui? De gens qui devaient tout à la révolution et qui , en récompense des richesses et du rang qu'ils en avaient reçus, la déshonoraient aux yeux de tout le monde par leur cupidité , la bassesse de leurs instincts et le mercantilisme de leurs actions. Ces hommes-là ne rougissaient pas de mettre des brocanteurs ^ dans les confidences de leur avarice et de leur infamie... C'était affreux.

* La plupart des objets provenant des églises et des résidences royales, pillées lors de la tourmente révolationnaire, en 1793, forent retrouvés en grande partie chez les marbriers et les marchands de bric-à-brac de Paris. C'est là que r£mpereor en fit faire les recherches et les fit racheter. Les marbriers, presque tous déprédateurs eux-mêmes, gagnaient mille pour cent sur tout ce qu'ils vendaient au gouvernement; mais de cette façon furent épargnés un grand nombre de morceaux de sculpture et de meubles précieux que le vandalisme aurait détruits tôt ou tard.

(( Je donnai des ordres, poursuivit Napoléon , pour qu'on réintégrât la Vierge de Lorette dans sa chapelle, en Italie. Je lui fis confectionner un nouveau trousseau. On lui fit trois robes magnifiques : une de satin broché d'or, une de velours blanc, la troisième de pourpre. Je donnai , en même temps, au joaillier de la couronne assez de pierreries pour en composer une tiare assez semblable à celle que la madone portait sur sa tète avant sa capture; en un mot, je ne négligeai rien pour rendre à cette sainte statue toute la splendeur et toute la richesse qui avaient fait sa gloire et sa réputation pendant tant de siècles. Son retour à Lorette fut célébré avec pompe, et, à ce sujet , on frappa une médaille dont on me fit hommage. Cette médaille représentait d'un côté la Vierge de Lorette, et de l'autre mon portrait avec une légende tout à fait apologétique. Cet acte de saine politique me valut les suffrages de toute l'Italie ; et, àcette occasion, je reçus des poëmes et des dithyrambes de tous les poètes et de toutes les académies italiennes. Je

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lus quelques-uns de ces vers pour m'amuser ; je remarquai, entre autres, un quatrain de Tabbé Gasti, V^nieuT des j^nimaux parlants, qui comparait mon épée à la lance d'Achille , qui guérissait les blessures qu'elle faisait. Par cette délicate allusion , le poète donnait à entendre que le nouveau roi d'Italie se plaisait à réparer les maux inévitables de la guerre, maux que n'avaient pu tout a fait conjurer les efforts du jeune général en chef de l'armée d'Italie. J'ai conservé de cet éloge, que je croyais mériter, un profond souvenir ; une belle et juste pensée , exprimée en beaux vers , arrive plus sûrement à l'àme que la prose la plus châtiée et la plus brillante. »

Tout le temps que le vaisseau hollandais resta à l'ancre dans le port de Sainte-Hélène, l'Empereur ne manqua pas une seule fois d'aller se promener sur la ceinture de rochers d'où l'on pouvait entendre le son de la cloche du bâtiment qui lui était si agréable. Il choisissait de préférence la tombée de la nuit.

— Nous allons à la chasse aux sons, disait-il à M. de Las Cases.

Et cette chasse aux sons était pour lui un retour vers le passé, vers la famille, vers la patrie.

A peine la cloche avait-elle cessé de tinter, que Napoléon reprenait le cours de ses souvenirs et les exprimait avec cette rapidité de style , ce luxe d'images , ces métaphores hardies qui auraient fait de lui un écrivain original, s'il n'avait été un héros sans égal.

Sa chère cloche de la Malmaison y comme il l'appelait, revenait périodiquement et sans effort dans la conversation.

— Lorsque je fus empereur, dit Napoléon, le curé deRueil me pria de lui faire allouer quelques fonds pour acheter deux cloches, la révolution ayant fondu celles que l'église possédait auparavant.

« — J'y consens , lui répondis-je , mais à une condition : c'est que vous laisserez dans le clocher la vieille cloche fêlée qui y existe... C'est une ancienne amie à moi.

« Le bon curé ouvrait de grands yeux et ne

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