CHAPITRE IV
avait fait trembler tous les rois de l'Europe. L'Empereur possédait à un haut^ degré le sentiment des convenances ; la visite de l'amiral lui sembla ce qu'elle était en effet, une visite de cœur : aussi ne voulut-il pas soulever des questions politiques ou personnelles dans la causerie qui allait infailliblement s'engager; il évita donc avec soin tout ce qui pouvait tendre directement ou indirectement à rappeler des souvenirs pénibles pour l'un comme pour l'autre; et, avec cet aimable artifice d'entretien dont il possédait si bien le secret, il plaça tout d'abord sir George sur un terrain <iui devait lui être familier, en lui disant :
— Yous êtes resté longtemps en Irlande, n'est-il pas vrai, M. l'amiral?
— Oui, sire, répondit celui-ci; j'ai commandé, de 1802 à 1805, le King-George^ vaisseau de 74 , qui faisait partie de l'escadre chargée de s'opposer à la descente présumée des Français sur les côtes de cette partie de notre royaume.
— Alors, si vous commandiez un vaisseau,
VOUS ne pouviez guère connaître les Irlandais ; il me semble qu'on ne peut juger un peuple d'après la population de ses côtes ou de ses extrêmes frontières ; il faut, pour le bien connaître, le fouiller au cœur, visiter ses villes, parcourir ses diverses provinces.
— Sire, c'est précisément ce que j'ai fait, repartit sir George. Notre station nous mettait à même de visiter tous les points du littoral ; quand même, nous avions de longs loisirs dont nous autres, jeunes officiers, savions profiter ; car dans ce temps-là, sire, ajouta l'amiral un peu gaiement, je pouvais encore passer sinon pour un jeune homme, du moins pour un homme jeune encore.
— Et moi aussi, fit Napoléon de même ; c'était le bon temps pour vous et pour moi.
— Pour vous, sire, interrompit l'amiral en s'inelinant ; l'Europe l'a appris par le canon d'Austerlitz.
L'Empereur sourit imperceptiblement , et reprit :
— Eh bien ! mon cher amiral, parlez-moi