CHAPITRE lY
de ses sacrifices d'hommes, n'a reçu de son implacable dominatrice que des flétrissures. On prend le plus pur de son sang, et on lui refuse du pain; elle implore, elle conjure, et l'Angleterre la repousse du pied comme ferait un satrape d'une courtisane impudique ! Âh ! M. l'amiral, exclama Napoléon, croyez-le bien, le temps approche où l'Irlande reprendra son rang, et, ce temps venu, malheur alors à votre oligarchie ! malheur à l'Angleterre ! L'Irlande sera appelée à ébranler le colosse, et sa masse libératrice vengera, d'un seul coup, toutes les atteintes portées au droit des gens. Depuis Spartacus, le monde n'aura pas été témoin d'une si sublime réaction. C'est alors que le cri de liberté ne sera pas un mot vide de sens comme il est aujourd'hui !
Napoléon avait prononcé ces paroles avec une verve entraînante : c'était une prophétie sous l'influence d'un souffle divin. Sir George, dominé par cette voix sonore, par cette éloquence si persuasive, avait écouté sans mot dire ces oracles du héros captif, qui lisait
à travers les pénombres de Favenir, et qui y lisait avec la seconde vue des élus de Dieu.
Après un moment de silence, qui avait quelque chose de solennel, la figure de l'Empereur, naguère illuminée comme la face de Moïse au mont Sinaï, se rasséréna graduellement; puis, donnant à sa voix un timbre tout à la fois grave et doux, il reprit, en posant sa main blanche sur le bras de l'amiral :
— L'Irlande, dit-il, nous a jetés bien loin dans le champ des conjectures : une fois qu'on se trouve emporté dans le domaine des probabilités, il n'est guère possible d'arrêter l'imagination. Abandonnons donc l'Irlande, mon cher amiral, pour nous rabattre sur un sujet moins sérieux et moins important.
Puis, par une de ces heureuses transitions qu'il savait si bien ménager, Napoléon parla des arts, de la littérature et du théâtre en Angleterre. Sur ce chapitre, comme sur tout ce qui était du ressort des arts, des sciences et de la politique, il s'exprima avec cette. rectitude mathématique qu'il mettait dans toutes les