‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 47 sur 179 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

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celle de toutes ses maîtresses que le roi aima davantage, et cependant elle n'était pas belle, sa taille était petite, elle avait la peau trèsbrune, et souvent sa toilette était plus que négligée; mais, comme j'avais Thonneur de le dire à Votre Majesté, elle chantait comme une fée et dansait comme une sylphide. Or, pour nous autres Anglais, ces deux talents sont de première qualité.

— Quand même, fît Napoléon en souriant, la femme qu'on aime est toujours la plus belle de toutes, serait-elle bossue et affreusement laide.

Le brave amiral contait bien. Napoléon l'écoutait avec attention. Cependant l'Empereur jeta les yeux sur sa petite pendule de campagne posée sur la cheminée de sa chambre, et les aiguilles marquaient minuit et demi.

— Mon cher amiral, dit Napoléon en désignant l'horloge de l'index, nous avons fait ce soir de rudes excursions, et l'Irlande ainsi que la fameuse Nelly Gwyn nous ont 'menés trèsloin. Voyez, il est près d'une heure du matin. . ,

Il est temps de quitter votre rôle de conteur pour reprendre votre trident d'amiral et moi mon rôle de captif... n'est-ce pas?

L'amiral se leva aussitôt ; il était loin de se douter de la longueur de la visite qu'il venait de faire, parce que les heures avaient passé aussi rapidement pour lui au coin du feu du pavillon des Briars que naguère auprès de Napoléon, lorsqu'il était sur le pont du Nùrthumberhnd. Sir George prit donc congé de son hôte illustre, non sans s'excuser de la maladresse de sa conduite.

— Eh ! bon Dieu ! mon cher amiral, lui dit Napoléon, ne vous excusez pas tant; n'ai-je pas partagé le plaisir que vous me dites avoir goûté, et me suis-je montré moins enclin que vous à raconter des histoires du temps passé? Revenez, mon cher amiral, me rendre de semblables visites ; elles me seront toujours trèsagréables.

Le coin du feu des Briars fut souvent le théâtre de causeries pareilles entre Napoléon et ses compagnons de captivité. Pour lui, ces

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charmants entretiens où l'on effleure, où Ton approfondit tour à tour les questions les plus diverses, où Ton touche d'une aile légère les arts, les sciences et la politique, où Ton revient par le cœur plus que parla mémoire aux jours heureux et calmes de la jeunesse et même de l'enfance, pour l'Empereur, disons-nous, ces conversations attachantes couronnaient dignement ses journées consacrées à la mise en ordre des matériaux de ses campagnes. Il attendait le soir avec une sorte d'impatience, et sa noble physionomie rayonnait d'une joie pure quand, approchant son fauteuil de l'âtre où pétillait un feu clair et ardent, il disait à M. de Las Cases : « Nous avons bien travaillé aujourd'hui, amusons-nous, causons. »

Scipion, le vainqueur de Numance, confiné dans sa modeste maison du mont Aventin à Rome, devait aussi dire à son ami Térence^ quand, la nuit venue, le héros et le poëte quittaient l'un le Gapitole, l'autre les portiques de la porte du Peuple : Causons.

C'était surtout sur la France , sur les pre-^

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miers événements de sa vie , suf sa famille et sur ses illustres compagnons d'armes , que de préférence Napoléon aimait à parler. Ces saintes affections étaient le pivot sur lequel tournaient ses épanchements les plus doux et ses causeries les plus intimes. Or, dans Tune de ces soirées des Briars, où M. de Las Cases père avait été admis, à ce cénacle de rame , Tentretien fut tout à fait rempli par ces réminiscences de souvenirs de famille. Madame mère, le cardinal Fesch, le père de Napoléon, le vieil archidiacre Lucien, son oncle, ses sœurs et ses frères furent tour à tour passés en revue, et sur chacun d'eux Napoléon raconta des anecdotes pleines de sel , d'intérêt et de sensibilité. Lorsque vînt le tour de l'ainé de ses frères, il s'exprima ainsi : — Joseph, dit-il, est un parfait honnête homme , qui ne manque ni de lumières ni de capacité , mais c'est un tempérement lymphatique, une âme un peu paresseuse ; il n'y avait pas chez lui assez d'étoffe pour faire un roi , ei cependant je lui ai mis successivement deux

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belles couronnes sur la tète : celle de Naples et celle d'Espagne ; 11 ne sut pas tirer parti de la première et laissa choir la seconde. Joseph, quoique brave personnellement, a toujours manqué d'énergie. L'Espagne a été pour le moins aussi bien perdue par sa faiblesse que par les rivalités de mes lieutenants , rivalités que mon frère aurait pu maîtriser avec un peu plus de vigueur de caractère et d'adresse. J'ai en le tort, le connaissant ainsi, de le laisser à Paris en 1814 auprès de l'impératrice. Dans la position que je lui avais faite , dans le rôle important que je lui avais confié, il aurait pu conjurer les événements ; loin de là , il s'est montré au-dessous du médiocre., et finalement il a perdu la tète. Marie-Louise a fait comme lui et tout a marché de travers, généraux, ministres, conseillers de régence, etc. Joseph n'était cependant pas un lâche et encore bien moins un traître, tant s'en faut; mais il n'avait pas cette volonté ferme, ce calme d'esprit qui fait regarder face à face le péril sans pâlir, et qui finit souvent par

rappeler la fortune et la fixer à son char. « Louis, sans avoir un caractère plus décidé que Joseph, possédait néanmoins dans les idées une opiniâtreté, une persistance qui lui en tenait lieu. Modéré en tout, bon, très-porté à la retraite et aux douceurs du foyer domestique , il eût fait un bon bourgeois et un citoyen utile. Je lui donnai le trône de Hollande, et il s*y comporta beaucoup plus en père de famille qu'en souverain. A Theure qu'il est, son nom est encore en vénération en Hollande. U s'était si bien identifié avec les in^ téréts et les instincts de son peuple, qu'il ne voulait pas admettre les conséquences nécessaires de mon blocus continental. Je fus obligé de lui montrer les dents et de lui dire qu'en le faisant roi de Hollande je n'avais pas prétendu le faire Hollandais , qu'il devait constamment se considérer comme Français et n'agir qu'en conséquence , c'est-à-dire pour la gloire et les intérêts de la France. Louis ne répondit à mes instructions que par une abdication, et en déposant son sceptre, il dit que

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