CHAPITRE lY
appelaient le Sultan Kibir (le sultan feu). A cette proposition , mes cheiks pâlirent et se montrèrent fort embarrassés. Après une demiheure de silence et une grande hésitation , le cheik Sap-Kar, vieillard respectable, me dit en sMnclinant :
<( — Pourquoi ne te fais-tu pas musulman, ainsi que toute ton armée? Alors cent mille hommes voleraient sous tes drapeaux ; disciplinés à ta manière, ils te mettraient à même de relever bien promptement l'empire des Arabes et de conquérir tout l'Orient !
« L'offre était directe, séduisante et faîte avec toute la gravité et toute la mesure possible. Je sentis qu'il ne fallait pas heurter la dignité toute patriarcale de ce vieillard. J'objectai donc que je ne pourrais soumettre mon armée aux préceptes du prophète, ensuite que la défense faite par le Coran de boire du vin était incompatible avec la façon de vivre de gens nés dans les pays septentrionaux. Après avoir longtemps discuté sur ce sujet , il fut décidé que le grand cheik de Sémil-Azar
se concerterait avec les ulémas qui feraient tous leurs efforts pour trouver moyen de vaincre ces obstacles. Les discussions eurent lieu dans la mosquée de Sémil-Azar et se prolongèrent durant trois semaines, car les théologiens de toutes les religions sont les mêmes : ils n'épargnent ni Tencre ni les paroles pour donner, selon leurs passions, leur autorité ou leurs caprices, une certaine élasticité à la loi de Moïse, à celle de Jésus-Christ ou de Mahomet, Le bruit qui se répandit dans toute TÉgypte que le grand cheik songeait aux mesures à prendre pour rendre l'armée française mahométane fut reçu avec la plus grande joie , et les Français furent bientôt à même de voir que l'esprit public s'était amélioré en leur faveur. En effet , on ne les regarda plus comme des infidèles, et tel musulman qui aurait, quelques jours auparavant, fermé la porte de son logis à un officier, faisait alors toutes les avances imaginables pour l'attirer dans sa maison , et le fêter comme on fête un ami et un frère.