‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 57 sur 179 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

marchandise, du Belléroplion sur le JVorthumberlandy et , sans lui donner d'autres motifs que des raisons banales de politique conservatrice, on lui annonce qu'il est prisonnier de l'Europe, et que l'Angleterre a pris soin de le garder! Ainsi cette vieille Angleterre, qui au quatorzième siècle apprenait aux nations de quelle manière on devait traiter les rois et les héros captifs, se charge, au dix-neuvième , de montrer à ces mêmes nations le prix qu'elle attache aux antiques traditions de loyauté et de respect au malheur. Pour complaire à la sainte alliance , la Grande-Bretagne foule aux pieds les lois divines et humaines, ces liens de la décence politique et de la foi promise. Elle tient pour prisonnier un homme qui est venu se réfugier sous son pavillon ; elle se consacre, après avoir traité cet homme comme Judas avait traité son maître, à le juger comme Pilale fit du Sauveur des hommes, et à le percer d'une lance comme avait fait un des bourreaux du Golgotha.

L'Angleterre ne possédait-elle pas des chà-

teaux forts dans le pays de Galles, dans le Devonshire ^ dans le comté de Sommerset ? Alors pourquoi n'y retint>elle pas Napoléon ? Le crime eut été moins grand ; elle eût du moins masqué, en le rivant ainsi sur son territoire , tout ce que le parjure avait d'odieux! Mais enchaîner le grand homme sur le rocher d'une lie perdue au milieu de l'Océan, afin de le tuer plus lentement, c'est là le comble de l'iniquité , c'est là le nec plus ullrà d'une implacable vengeance !

Napoléon fit son entrée à Longwood le dimanche 10 décembre 1B16. Il quitta les BHars sinon avec joie, du moins avec un sen-*^ timent d'espérance qui se lisait ftur sa phy* sionomie : «i II allait, disait^il, se trouver plus près de ses compagnons d'exil ; désormais il ne formerait plus avec eux qu'une même famille dont il serait le chef et le père. » Comme si dès ce moment le fardeau de l'exil eût été pour lui ikioins lourd à porter!

L'Empereur franchit à cheval la dislance qui sépare les Briars de Longwood. Il avait

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repris son modeste uniforme des chasseurs de la garde , et sa noble iSgure respirait la confiance et la bonne humeur. L'amiral Cockbum, à cheval à ses côtés, lui prodiguait les attentions les plus empressées; un grand nombre d'officiers anglais s'étaient mêlés à cette espèce de cortège comme pour rendre à l'Empereur déchu un dernier hommage. De tous les points de rtle on était accouru sur le chemin que l'illustre prisonnier devait parcourir, pour jouir de sa vue. Les postes militaires devant lesquels il passa prenaient les armes, et les tambours battirent aux champs. Sur la pelouse de Hut- Gâte, petite maison située à quelque distance de Longwood et que le grand maréchal avait choisie pour demeurer avec sa famille, les marins du Northumberland étaient rangés en bataille, et à :1a porte du logis de l'Empereur une garde d'honneur, composée de deux compagnies de grenadiers anglais , rendit les honneurs militaires à Napoléon, qui répondit par un gracieux salut. Au moment d'entrer dans la résidence impériale , le cheval de Napoléon ,

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effrayé par le bruit des armes et des tambours, se cabra et ne voulut point avancer; Napoléon le piqua de Téperôn, et bientôt cheval et cavalier eurent franchi le seuil fatal, sur lequel on eût pu graver les fameux vers de Dante.

Cette petite scène n'avait point échappé aux officiers anglais qui formaient la suite de TEmpereur; chacun échangea, avec son voisin, un regard significatif qui semblait dire : « Le grand homme doit-il mourir ici ? »

L'Empereur parcourut toute la maison avec curiosité. L'amiral, qui lui servait de cicérone, lui fit remarquer tout ce qu'il avait essayé de faire, avec les moyens restreints mis à sa disposition, pour rendre l'habitation impériale le moins désagréable possible. Napoléon parut satisfait, et au moment où sir George €ockburn prenait congé, il lui dit de celte voix tout à la fois grave et touchante qui exerçait sur ceux qui l'entendaient une espèce de fascination:

— Tout ceci est très-bien, M. l'amiral; je vous sais gré de vos soins et de votre prévoyance.

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