CHAPITRE VI
péen, en Amérique et dans les Indes avec ce cortège: quelques-uns même de ses enfants sont nës sur les bords de FOrégon. Mais, ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est que tous ces enfants connaissent parfaitement les divers idiomes des pays qui les ont vus naître. Ainsi, l'un des fils de Sharp parle aussi bien le sanscrit qu'un brame ; un autre comprend également bien le langage des sauvages de l'Amérique du Nord ; ce qui ne les empêche pas de parler tous l'anglais comme on doit parler sa langue maternelle.
Napoléon se prit à sourire en disant :
— Ainsi un camp anglais , par la diversité des langues qu'on y parle, ne ressemble pas mal à la tour de Babel !
Le capitaine sourit et ne répondit pas.
— Le génie de la nation anglaise, poursuivit Napoléon, permet peut-être aux chefs de l'armée de tolérer les mariages des soldats. Votre esprit flegmatique, votre nature froide, exclut les abus d'un lien fort lourd pour tous les hommes, et principalement pour les gens
de guerre. Quant à moi, Français et commandant à des Français, j'ai toujours, à de rares exceptions près, refusé Tautorisation de se marier à mes soldats tout le temps qu'ils faisaient un service actif. J'ai remarqué que les hommes qui ont des attachements profonds, et la famille en inspire toujours, finissaient , quoique braves , par devenir de mauvais soldats. Le moyen de regarder la mort en face et sans sourciller, quand on sent intérieurement qu'à son existence est attachée celle de plusieurs êtres, d'une épouse bien-aîmée, d'enfants chéris ! Il faudrait être alors plus qu'un homme pour pouvoir refouler dans son coeur les sentiments, non pas de peur d'être tué, mais d'inquiétude pour les siens. Ceci s'applique non-seulement aux soldats, mais encore aux officiers. J'ai eu de mes généraux qui ont perdu cent pour cent de leur valeur personnelle du moment où ils ont été mariés : leur intrépidité, leur courage ne changeaient pas ; mais , les jours de bataille , ils paraissaient plier sous le faix de pressentiments funestes
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et de pensers lugubres. Ils faisaient leur devoir , mais sans élan , sans cette indifférence qui, auparavant, less accompagnait au plus fort du péril. La poésie de la guerre avait déserté leur âme ; il n'y restait plus que le prosaïsme de la vie matérielle. « Si je suis tué , se disaient-ils, quelle pension aura ma femme ? de quels avantages jouiront mes enfants? que deviendra, ma famille? » Ils ne pensaient plus que j'étais le véritable, le seul père de tous les fils et de toutes les filles de mes soldats : Saint- Cyr, pour les uns ; Ècouen, pour les autres, les attendaient. Peut-être aussi entrait-il un grain de jalousie dans le cœur de ces hommes; la plupart avaient épousé de très-jolies femmes dont ils étaient fort jaloux, et, sans se rendre raison de leurs craintes, il pouvait se faire que ridée de se voir supplantés dans leur affection intime fût le principal motif de leur appréhension et de leur tristesse.
<( Quant à mes maréchaux , poursuivit Napoléon, c'était bien pis : leurs femmes leur inspiraient l'amour du repos, et d'un luxe qui
âiO MYSTÈRES DE SAINTE-HÉLÈNE.
n'avait pas de nom. J'étais souvent obligé de me mêler des affaires de ménage soit pour rétablir la paix, soit pour mettre un frein aux exigences de ces dames, qui, voulant toujours mettre le pied dans les pantoufles de leurs maris, avaient naturellement avec moi maille à partir pour les affaires de guerre, auxquelles certes elles n'entendaient rien.
«cLorsqu'en 1809 je confiai au maréchal *** un commandement important en Espagne , sa femme ne voulut jamais consentir à le laisser partir. Il vint me voir pour me supplier de lui faire entendre raison , « car, ajouta-t-il, sans cela je serai obligé de manquer aux ordres de Votre Majesté. »> J'eus pitié des terreurs de mon lieutenant; je fis appeler sur-le-champ la maréchale*** aux Tuileries, et je la chapitrai vertement pendant plus d'une heure. 11 est vrai que, par forme de compensation , je lui donnai en la congédiant , et comme fiche de consolation , un bon de cent mille francs sur le trésor, ce qui acheva de la rendre douce comme un agneau. D'autres maréchaux encore