‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 71 sur 179 · CHAPITRE VI. ai · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. ai

péce de fléau qui produit des maux incalculables, et finit presque toujours par désorganiser et appauvrir Tarmée. Un régiment composé entièrement de pères de famille serait le plus pitoyable corps, et dont aucun général ne voudrait se servir. Un soldat doit être soldat et rien que soldat, »

Lorsque, plus tard , le ^5^ régiment dut quitter Sainte-Hélène pour retourner en Europe sur la flotte de sir George Gockburn, les soldats et les officiers furent dans la joie; déjà ces derniers étaient venus faire leurs adieux à l'Empereur, lorsque le capitaine Poppleton, qui allait partir également, vint lui annoncer que le sergent Sharp, qu'il avait accueilli avec tant de bonté, était mort à la suite d'une maladie de quelques jours.

— Sire , ajouta le capitaine , les dernières paroles de notre pauvre sous-officier vous ont été adressées ; car une heure avant d'expirer il a recommandé à sa femme et à ses enfants de conserver pieusement le présent qu'il tenait de Votre Majesté.

— Le pauvre diable ! fit Napoléon» Voilà ce qui s*appelle échouer au port. Il allait revoir son pays après de longues années d'absence et jouir laodestement du fruit de ses services, de son dévouement à la patrie, et il meurt... Ses os reposeront à deux mille lieues de sa terre natale!... Voilà la vie du soldat ; des fatigues, des blessures, et la mort au bout de tout cela sur une plage déserte , sous un ciel étranger 1

Puis après un moment de réflexion , et peut-être après avoir reporté ses propres souvenirs sur lui-même , Napoléon demanda au capitaine :

— Et à combien croyez-vous que puisse se monter, par an, la pension de sa veuve?

— Sire, à vingt livres sterling tout au plus (SOO francs), répondit Poppleton.

-— Ce serait quelque chose en France , que cette petite somme; mais en Angleterre, objecta Napoléon , où les denrées de première nécessité sont hors de prix, comparativement à chez nous, ce n'est rien. A propos ! reprit-il^

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combien cette femme a-t-elle d'enfants : le savez-vous ?

— Certainement, sire : elle en a six: mais sur ce nombre, je dois le dire à Votre Majesté, deux font déjà partie du régiment. L'ainé est soldat dans la première compagnie, et l'autre fait partie de la musique du régiment.

— Ainsi il reste encore à cette pauvre veuve quatre enfants à nourrir et à élever?

— Oui, sire.

Napoléon se leva , alla à son secrétaire qu'il ouvrit, prit quelque chose dans un des tiroirs, et, s'approchant du capitaine :

— Tenez, lui dit-il, veuillez remettre ceci à la veuve Sharp (c'était un rouleau de mille francs en or), cela pourra l'aider quelque temps : je voudrais être plus riche ; malheureusement...

£t Napoléon s'assit en passant la main sur son front.

— Sire ! s'écria le capitaine profondément ému, je remercie Votre Majesté, non-seulement au nom de la veuve Sharp , mais encore au

nom de tous les soldats et de tous les officier» du 55«.

— Vous êtes trop bon, mon cher capitaine ; c'est en vérité trop peu de chose pour valoir un tel remerciment. Seulement , je vous re^ commande une chose, et ce sera le seul remerciment que j'accepterai. C'est de ne faire remettre cette somme à la veuve du sergent que lorsque vous serez embarqué... Vous m'en* tendez?

— Parfaitement, sire , et j'obéirai à Votre Majesté, dit le capitaine en s'inclinant respec-^ tueusement.

Par cette tifêlicate recommandation , Napoléon voulait échapper aux manifestations de gratitude que cette généreuse assistance d'un roi captif ne pouvait manquer de faire naître 8ans le cœur de ceux qu'il obligeait et aussi dans le cœur des braves soldats du 55^. Poppiéton obéit donc. Mais à peine le régiment fut-il embarqué sut te JVorthumberlandy en partance pour l'Europe, à peine les voiles furentelles livrées aux vents dans la rade, qu'il s'ac-

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quitta de la noble mission que TEmpereur lui avait confiée.

Bientôt tout l'équipage apprit le bienfait de FEmpereur , et officiers et soldats poussèrent un hourra général.

En ce moment le vaisseau doublait File; tout Féquipage sur le pont contemplait une dernière fois ce rocher où il laissait la gloire et Fhonneur du monde. Puis tout à coup on aperçut sur un pic de File un promeneur qui, braquant sur la mer la lunette qu'il tenait k la main, regardait la manœuvre du Northumberland qui , en se balançant mollement , sortait delà rade de Sainte-Hélène, toutes voiles dehors , et fier comme un roi qui prend possession de ses Etats.

Ce promeneur avait une main cachée dans l'ouverture de son gilet ; il portait sur la tète un petit chapeau !

C'était Napoléon, en effet, qui avait voulu adresser un dernier adieu au Northumherland, à ses officiers , à ses marins et aux soldats du 53«.

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âl8 MYSTÈRES DE SAINTE-HÉLÈNE.

— C'est lui ! c'est l'Empereur ! s'écrièrent à la fois marins et soldats , comme si , tous , n'eussent eu qu'une seule voix.

Et les chapeaux et les bonnets de s'agiter en l'air.

Alors les canonniers du iVbrfAi/m6er/a/<(l coururent à leurs pièces et firent retentir les échos de l'île d'une salve complète tirée de la batterie de tribord. Puis l'amiral Cockburn, s'avançant à l'extrémité de la poupe , monta sur un affût et salua le rocher de Sainte-Hélène et son illustre hôte ; tandis qu'à la proue du bâtiment le capitaine Poppleton pleurait comme un enfant, et que sur le tillac , au milieu du pont , la veuve du sergent Sharp , entourée de ses quatre enfants, était à genoux, les mains jointes et les yeux fixés au ciel, disant : «Seigneur, rendez à Napoléon tout le bien qu'il nous a fait. »

Pendant ce temps le vaisseau marchait toujours au milieu des hourras des soldats et de la fumée des canons qui s'exhalait comme l'encens du sein d'un tabernacle. Ces cris d'amour,

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