CHAPITRE vir
ainsi qu'il passa tour à tour en revue et Cambronne qu'il nomma le lion , et Drouot dont l'admirable et brillante valeur , dont l'intelligence forte et développée se cachaient sous une apparence de froideur et de simplicité; Oudinot qu'il appela le premier grenadier de France ; Lauriston, Mouton (Lobau) , Lariboissière, etc. ; puis il en revint encore une fois à ses maréchaux, et dit en parlant de Brune, si lâchement assassiné en 1815 dans le midi de la France :
— En voilà un, certes, qiiej'ai fort mal traité. Rien de plus naturel, sans doute, que de penser qu'il a dû m'en vouloir beaucoup. Eh bien ! chez lui ça a été tout le contraire ; j'ai appris avec un vrai plaisir, en arrivant ici, qu'après ma chute il est demeuré constamment bien pour moi; il a montré par cette conduite cette élévation d'âme qui honore l'homme: du reste, il fut toujours excellent patriote : c'est une réponse à bien des choses.
« Parlerai-je de Masséna? continua Napoléon ; c'était un homme d'un grand courage et
âii MYSTÈRES DE SAINTE-HÉLÈNE.
d'une ténacité inimaginable ; chez lui le talent croissait par l'excès même du péril : quelquefois vaincu, il était toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur. Et Suchet , chez qui le caractère et l'esprit s'étaient accrus à surprendre ! Et Moncey, un honnête homme dans toute l'acception du mot ! Et Poniatowski que j'allais oublier : c'était bien là le véritable roi qu'il aurait fallu à la Pologne , car il réunissait tous les titres et possédait toutes ]es qualités qui font un monarque. »
Napoléon se tut. Toutes ces fines et courtes biographies, burinées de la même main qui avait fourbi tant de couronnes et qui avait façonné les dix-huit bâtons du maréchalat , avaient été écoutées par les assistants avec une indicible curiosité... Le temps s'était écoulé avec rapidité; l'Empereur demanda l'heure au grand maréchal, car la petite pendule qui ornait la cheminée du salon n'était pas encore réglée.
Bertrand allait consulter sa montre, lorsqu'il s'aperçut qu'il l'avait oubliée.