CHAPITRE VIII
désir, et si je puis la décider à faire une exception en votre faveur, soyez convaincu que je vous en porterai moi-même la nouvelle avec plaisir.
Deux jours après, le grand maréchal rendait sa visite à l'ambassadeur.
— Je viens vous annoncer, lui dit-il , quelque chose de fâcheux. L'Empereur est sérieusement indisposé et hors d'état de recevoir qui que ce soit ; mais il m'a ordonné de vous témoigner tout le regret qu'il éprouvait de ne pouvoir point vous voir.
Le gentleman, à cette communication, à laquelle il semblait loin de s'attendre , sembla très-peiné.
— Je ne saurais vous exprimer, M. le comte, répondit-il au grand maréchal, combien je suis chagrin de ce contre-temps. Le désir qui me conduisait à Longwood n'était point une vaine curiosité ; j'y étais amené par un sentiment d'admiration et de déférence pour un héros captif. En vérité , ajouta-t-il , j'aurais donné une année d'existence pour passer un quart
HYStÈrCS ne 9SAI!«TE-HBLèNB. 1. 22
d'heupé avec Tenipepeur Napoléon... Maïs, puisque ce bonheur ne m'est point réservé, soyez assez bon, M. le comte, pour devenir mon interprète auprès de Sa Majesté. Diteslui bien que lord Amherst n'a relâché à Sainte- Hélène que pour lui , et qu'il va s'éloigner de ce triste séjour avec le regret de n'avoir point réussi à terminer ce pieux pèlerinage»
L'ambassadeur prononça ces paroles avec tant de sensibilité , sa figure inspirait une si noble sollicitude , que le grand maréchal , presque attendri du désappointement profond qu'il paraissait éprouver, lui répondit :
— Milord, tout n'est point encore désespéré. Je vais retourner, de ce pas , à Longwood , et je vais faire tous mes efforts auprès de l'Empereur pour qu'il lève la consigne en votre faveur.
Effectivement, l'ambassadeur et quelques personnes de sa suite descendaient le surlendemain chez le grand maréchal, qui, sur les trois heures, les introduisit dans le salon de l'Empereur; ceux qui accompagnaient le noble
CHi^PlTRE YIIU 255
lord restèrent dans la salle de billard en compagnie du grand maréehal et des généraux Montholon et Gourgaud.
Napoléon accueillît lord Amherst avec cette affabilité qui subjuguait tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher. Il parla longtemps des afifaires de l'Angleterre dans l'Inde , et s'enquit de la situation des Européens qui se trouvaient en Ghine% Lord Amherst répondit à toutes ces questions avec clarté , et acheva ^insi de donner à Napoléon la meilleure opinion de son esprit.
— La Chine , dit l'Empereur, est appelée à jouer un jour un grand rôle dans l'histoire du monde. C'est dans ce pays que se rencontreront les deux forces rivales européennes , la Russie et l'Angleterre. Tandis que les Anglais aborderont les côtes , les Russes perceront la grande muraille, et feront invasion, par la Tarlarie, dans le Céleste Empire. Voilà > M. Tambassadeur, où se décidera la destinée de votre puissance dans les Indes. Au maître , au vainqueur de la Chine, reviendront de droit les
provinces arrosées par le Gange. Le sort de l'Europe sera donc souverainement fixé par une bataille donnée sous les murs de Pékin ou sur les rives du iQeuve Jaune. Ce sera , pour l'Angleterre , Pharsale ou Waterloo , mais je crains que ce ne soit Pharsale.
Lord Amherst fit alors observer à Napoléon que , dans la supposition même que la Chine devint un champ de bataille entre les Anglais et les Russes , il était permis de croire que toutes les chances de la lutte seraient pour les preniiers , puisque, outre une marine formidable, ils auraient encore les sympathies des populations chinoises.
— Détrompez-vous, interrompit l'Empereur avec vivacité. Les sympathies d'une nation chancelante ne peuvent ajouter aucune force à une armée. D'ailleurs, les Chinois ne voient dans les Anglais que des marchands armés qui leur vendent de l'opium et des produits fort peu nécessaires à leur existence. En outre, l'Angleterre, en s'épuisant d'hommes et en admettant qu'elle néglige la garde des posses-