‹ Les mystères du blason, de la noblesse et de la féodalité: curiosités, bizarreries et singularitésChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De même que l'histoire d'un peuple n'est pas tout entière dans ses annales, celle de la noblesse française ne saurait êfre exclusivement contenue dans ses fastes héroïques.

La noblesse de cour ne manqua pas d'historiographes ; adulée, fêtée, conviée à toutes les faveurs, admise à toutes les dignités, elle s'élevait sans cesse et croissait en puissance et en éclat sous le regard fécond du souverain, qui dispensait ses grâces et ses bienfaits avec une prodigalité toute magnifique, sur des courtisans habiles à plaire, et plus habiles encore à accaparer tout ce qui tombait des

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mains royales, qui ne s'ouvraient que pour donner.

Il n'en était pas de même de la noblesse de province, une noblesse dévouée, fidèle, non moins brave, mais plus fière, et qui, toujours prête à prendre les armes pour défendre la patrie menacée ou le roi en danger, n'était jamais disposée à rien demander, et se contentait de posséder le privilège d'envoyer ses fils se faire tuer pour l'honneur du drapeau.

Aussi, cette noblesse provinciale, qui vivait à l'écart, loin des rayons du soleil de Versailles, était-elle, aux derniers siècles de la monarchie, infiniment peu considérée par les élégants gentilshommes enrubannés, qui traitaient les hobereaux avec un dédain semblable à celui professé par la noblesse militaire envers la noblesse de robe.

C'était pitié que de voir avec quelle superbe était accueilli un mince seigneur campagnard ayant quitté sa gentilhommière du Poitou ou de l'Auvergne pour venir apporter au pied du trône ses doléances ou ses griefs'. Il avait mille peines

à se faire jour au milieu de la brillante cohue qui obstruait les avenues de Versailles, et plus d'un eut la mortification de s'en retourner dans sa province, sans avoir pu seulement parvenir à se glisser sur le passage de la Majesté qu'il était venu implorer pour obtenir justice.

On comprend facilement, que placée dans de telles conditions, la noblesse de province ait été souvent exclue du partage, ou plutôt de la distribution des louanges adulatrices que les historiographes de la cour prodiguaient à Tenvi à la noblesse titrée et ayant charge auprès du roi.

C'est aux travaux des généalogistes provinciaux qu'il faut recourir pour reconnaître son existence, et on est frappé, quand on se livre à des recherches particulières aux fiimilles nobles des diverses provinces de l'ancienne France, du nombre considérable de faits curieux et ignorés qui les concernent.

Mais d'abord, avant "d'en venir aux détails particuliers, nous demanderons aux lecteurs la permission de rectifier quelques opinions erronées,

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touchant diverses questions, que la tradition a faussées et qui se sont enracinées dans l'esprit public avec cette force qui s'attache opiniAtrémcnt h l'esprit de routine, et lui fait considérer comme articles de foi les erreurs les plus grossières.

On a tellement dénaturé le sens de certaines expressions, qu'elles ont fini par avoir une signification tout à fait opposée à celle qui leur est propre. Nous allons tacher de substituer la vérité h l'erreur, quitte à passer pour un démolisseur aux yeux des gens qui préfèrent croire de confiance une inexactitude adoptée que de renoncer à un parti pris.

Nous commencerons par les gentilshommes verriers.

C'est un tort de supposer que les verriers fussent nobles par le fait niéme de leur industrie: l'exercice de cette profession n'anoblissait pas, mais il permettait au noble qui s'y livrait de conserver sa noblesse, c'est-à-dire de ne pas déroger. Il existait autrefois, en France, une verrerie dans laquelle travaillaient un plus grand nombre peut-

être de gentilshommes que dans toutes les autres, c'était celle de la forêt d'Eu ; on y fabriquait spécialement des tubes de verre qui passaient ensuite dans les mains des habitants d'Aubermesnil, qui les divisaient à l'aide de fourneaux placés dans la cheminée de chaque maison. Une fois partagés, on les destinait à faire des patenôtres avec lesquels les chevaliers de Malte entouraient leur écu.

L'emploi tout spécial de cette verroterie donnait à son industrie une sorte de relief qui plaisait aux nobles pauvres, obligés de travailler pour vivre, et la leur faisait rechercher de préférence à d'autres du même genre.

Le privilège de la non-dérogeance s'étendait au commerce maritime, au commerce de gros, à Texploitation de ses terres, au fermage des terres des princes et des princesses du sang, à la médecine, et enfin aux charges d'avocat au parlement, et de procureur à la cour des comptes.

Et les nobles bretons étaient plus privilégiés encore, puisqu'ils ne dérogeaient par l'exercice d'aucun commerce.

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Quant au prétendu anoblissement des bourgeois de Paris, en 1371, c'est une fable dont l'invention remonte à Tun d'eux, mais qui n'a rien de sérieux.

Au resfe, cette question d'anoblissement est encore de nos jours une question brûlante, et des écrivains de mérite discutent à cette heure la coutume champenoise : a le ventre anoblit, » bien que, selon nous, cette coutume ait été depuis longtemps abrogée, si toutefois elle exista jamais régulièrement.

La noblesse utérine fut parfois accordée, nous , le savons, et le plus bel exemple qu'on en puisse / donner, est celui de Jeanne d'Arc, anoblie par y Charles VII, qui étendit l'anoblissement à Jacques son père, à Isabelle Roméc sa mère, à Jacquemin, à Jacques et à Pierre Perrel ses frères, « ensemble leur lignage et leur parenté, leur postérité née et à naître en ligne masculine et féminine. »

Nous laissons à penser ce qu'un pareil ensemble eût produit avec le temps qui multiplie les générations, si la noblesse utérine eût été accordée à beaucoup de familles.

Aussi au mois de juin 1614, Louis XIII mit-il un terme à cet anoblissement qui menaçait de s'élendre à l'infini, en le supprimant à l'avenir.

Il fut une qualification nobiliaire sur le sens de laquelle on se méprend généralement, c'est celle d'avoué.

Bien qu'il n'existe aucune espèce de ressemblance entre la charge d'avoué au tribunal civil ou à Ja cour impériale — et celle d'avoué qui était jadis exercée par des têtes couronnées et des nobles de race, — il y a cependant un vague lien de corrélation entre elles, ainsi qu'on le verra tout à l'heure.

Les avoués, en roman advoyer^ en allemand vogtj en latin advocati, avaient la garde et la protection des églises.

Charlemagne se qualifiait avoué de l'église de Saint-Pierre, l'empereur Frédéric P"" fut avoué de l'église de Besançon.

La plupart des abbayes étaient placées sous le protectorat d'un avoué, qui était ordinairement un comte.

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L'avouerie de Saint-Yaast d'Arras fui une charge héréditaire de la maison de Béthune.

Parfois, les églises et les monastères se croyaient plus en sûreté en se mettant sous la garde de plusieurs avoués, qui dépendaient alors d'un seul appelé grand, principal, ou souverain avoué.

Le devoir d'un avoué consistait à faire justice des insolents, des larrons et des tyrans qui ravissaient les biens de son église; il devait affermir le repos des ecclésiastiques, augmenter leurs revenus, et recouvrer par procès ceux qui étaient dépéris par nonchalance, d'où vient qu'on les appelait parfois causididj c'est-à-dire plaidant pour autrui.

On voit qu'en cela ils se rapprochaient de nos avoués.

Hais quand l'occasion se présentait, ces avoués faisaient armer des vaisseaux et conduisaient en guerre aies hommes du monastère. »

Ici tout point de comparaison disparait.

Nous avons parlé des devoirs, parlons des droits .

Dans chaque maison de son avouerie, Tavoué recevait un denier, une poule et un septier d'avoine.

Nous trouverons des avoués dans le cours de ce travail, passons aux vidâmes.

Les vidâmes ont disparu, c'est un titre dont on connaît peu la véritable signification, et que bien à tort on regarde presque comme une appellation ridicule.

Le vidame fut cependant un puissant personnage ; c'était un officier d'un évêché qui exerçait la justice temporelle du prélat.

Les plus importants étaient ceux de Reims, d'Amiens, de Chartres, du Mans, de Châlons, de Laon, de Cambrai, de Tulle et de Gerboroy.

Parmi les titres peu communs qu'on trouve encore comme ayant été portés par des familles appartenant à la noblesse provinciale, il faut citer celui de comtor. Il paraît être particulier aux provinces du Rouergue, de l'Auvergne et de la Guyenne; il venait immédiatement après celui de vicomte.

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Celui de satrape ^ titre qui fut porté par la maison d' And use.

Celui de Soudan^ qui appartenait à la famille de Preissac.

Celui de captai, que portaient les seigneurs de Buch, et qui était le titre d'une sorte de capitainerie.

Et enfin celui de mistral dont se qualifièrent quelques familles du Dauphino chargées de percevoir les droits du Dauphin, et de faire exécuter ses jugements.

Les titres, en général, étaient beaucoup moins répandus parmi les bonnes familles de la province que dans celles qui hantaient la cour, et eela se conçoit, car, s'il fut toujours possible aux rois de France d'anoblir un roturier et de faire un comte, un marquis — voire même un duc — du premier venu qu'il leur plaisait de titrer, il ne fut jamais en leur pouvoir d'en faire un gentilhomme, puisque cette qualité ne pouvait être régulièrement prise que par les nobles d'extraction, tandis que les litres s'obtenaient parfois par le seul fait de

l'admission aux honneurs de la cour, l'usage permettant à la personne présentée et non titrée de choisir une qualification ad libitum parmi les titres de marquis ou baron, et de le garder toute sa vie.

Un certain marquis de ce genre, ayant eu une discussion avec quelqu'un, s'emporta et le menaça de l'aller chercher dans quelque endroit qu'il se cachât,

— Je connais cependant un endroit où vous ne sauriez l'aller trouver, lui dit une personne présente.

— Et quel peut être cet endroit, monsieur?

répondit l'autre.

— C'est votre marquisat.

Donc, les gentilshommes campagnards, dont une longue suite d'aïeux illustrait le passé, se bornaient à la possession de leur état de noble, et l'on voit les membres des meilleures familles désignés sous leur nom patronymique, suivi de la nomenclature des seigneuries qu'ils possédaient.

Il en était ainsi pour la famille de Monte^quiou ;

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les membres de la branche de Marsan se contentèrent longtemps de s'appeler seigneurs ; puis l'un d'eux prit le titre de comte de Marsan, et un autre, celui de comte de Montesquieu. Un paysan qui passait un acte avec ce dernier se qualifia seigneur, et comme M. de Montesquieu en. manifestait son étonnement :

— Je suis seigneur comme vous êtes comte, répondit le villageois.

Le fait ne peut être contesté, puisqu'il est consigné dans V Histoire de la maison de MonlesquioUj publiée par M. le duc de Fézensac.

Mais si les titres étaient moins nombreux en province qu'à la cour, les surnoms abondaient, voire même les sobriquets, et nous trouvons bon nombre de vaillants gentilshommes porter fièrcment les qualifications de gueulard^ de louche^ de dissimulé, de tête d'étoupe, d'ampoulé, de chien, de fil étoupe, de fesseux, de vacher, de courte tête, de renard, de fier-àrbras, de piteux, etc., etc.

Il est inutile d'ajouter que toutes ces appellations

bizarres étaient empruntées soit aux défauts physiques ou moraux de l'homme, soit à quelque événement dont il avait été le héros ou la victime.

Mais il était rare que celui qui se trouvait gratifié d'un sobriquet grotesque, le prît en mauvaise part; il préférait l'accepter franchement et le faire connaître à tous, en le rendant célèbre par quelque action d'éclat.

Ils avaient bien raison nos devanciers: un nom n'est jamais ridicule quand il est entouré de gloire !

il ne s'agit que de lui en procurer.

Ce fut ce que pensèrent les neuf frères Porcelets.

Ces braves gentilshommes virent le jour dans des circonstances assez singulières.

Leur mère, une sage et honnête personne, récemment mariée, eut une querelle avec une matrone qu'elle ne craignit pas de qualifier de femme de mauvaise vie.

Celle-ci, blessée par cette accusation injuste, comme on le verra bientôt, prit le ciel à témoin

de son innocence, et, forte de la pureté de sa conscience, elle dit à la jeune dame en lui montrant une truie qui passait :

— Je prie Dieu, pour la défense de mon honneur, qu'il vous donne autant d'enfants que cette truie qui passe a de petits.

Dieu exauça cette prière et prouva ainsi l'honnêteté de la matrone.

Neuf mois plus tard, jour pour jour, la jeune dame mettait au monde neuf enfants mâles, qui acceptèrent résolument le nom de « Porcelets, » qu'on leur donna en mémoire delà truie, et formèrent les diverses branches de la famille Porcelets de Maillane, une des bonnes de la Provence.

Ils vécurent tous et s'élevèrent pour devenir de grands capitaines, dit la chronique.

Ce fut en considération du prodige de leur naissance que les neuf frères prirent pour armes : d^or^ à la truie de sable.

Les courtisans ne se montraient pas toujours d'aussi bonne composition, et la première faveur que demandait un commensal de la maison du roi,

i5U SINGULARITÉS NOBILIAIRES.

porteur d'un nom malsonnant, était d'obtenir Tautorisation, non de le changer, mais d'en prendre un second précédé d'un titre.

Nous le répétons, pendant des siècles, la noblesse de cour sut profiter de son influence sur le pouvoir royal pour se faire adjuger maints bénéfices, au détriment des pauvres gentilshommes de la province, que les dépenses, alors considérables, occasionnées par les voyages, et celles non moins élevées du séjour dans la capitale, retenaient dans leurs terres.

Non que la vie de plaisirs, toute pleine de faste et de magnificence, qu'on menait à la cour ne tentât pas parfois les hobereaux ; mais ils étaient obligés de réprimer leurs désirs, et ils se consolaient en lançant çà et là quelques épigrammes malignes sur ceux d'entre eux qui couraient à la fortune.

C'est ainsi qu^une famille picarde donna lieu à un dicton populaire qui s'est perpétué jusqu'à nous»

La famille de la Fontaine est divisée en deux branches * celle des seigneurs de la Boissière et celle de la Fontaine-Solare.

Cette maison jouissait dans sa- province d'une grande considération ; elle comptait au nombre de ses membres Etienne de la Fontaine, argentier du roi en 1350, et Pierre de la Fontaine, grand prieur de France en 1563.

Mais son illustration devait grandir encore, lorsqu'Artus de la Fontaine, baron d'Ognon, fut nommé ambassadeur à Vienneet àConstantinoplc, puis grand maître des cérémonies sous les rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III.

Aussi les Picards étaient-ils fiers de cet Artus, et chaque fois qu'un petit gentilhomme de la contrée se disposait à venir à Paris pour se produire à la cour, ne manquaient-ils pas de dire :

— Laissez-le faire, il veut se mettre en rang d^ognon.

De là l'origine du proverbe^ au dire de l'histo* rien qui nous fournit ce détail.

Hélafe! combien d'eux eussent agi plus sagement en demeurant paisiblement dans leur vieux manoir, si délabré qu'il fût, que de venir à Paris tenter à la (tour les hasards du favoritisme !

Si les gentilshommes fréquentant la cour demandaient des titres, les commensaux de la roture demandaient la noblesse, et leurs sollicitations étaient non moins vives, non moins pressantes.

Que de fois la verve de Louis XIV s'exerça à Toccasion de ces requêtes d'anoblissement !

Un jour, ce fut M. Quatremère qui implora du bon plaisir royal la concession d'une particule.

— Je vous l'accorde, dit le roi, et vous autorise à la porter à la suite de votre nom .

Cette réponse est du genre de celle que fit le comte de Laurencin à un apothicaire, anobli pour avoir exercé la charge d'échevin à Lyon, et qui essayait, devant lui, de faire remonter sa noblesse à deux cents ans, — en vantant une origine imaginaire.

— Apprenez, monsieur, lui dit-il, qu'on n'enlre pas dans la noblesse par la porte de derrière.

Aux dix-septième et dix-huitième siècles, un bon gentilhomme vivait de peu dans ses terres, et nous avons sous les yeux le Mémoire sur la noblesse

SÏNGUURITÉS NOBILIAIRES. 133

du Poitou j dressé par Colbert en 1664, qui nous montre, en la paroisse de Breuil-Chaussay, René de Chambret, sieur de la Blanchecoudre et de Mazauzay, qui jouit de dix mille livres de rente « et est fort vertueux, favorisant le recouvrement des deniers du roy, faisant garder l'égalité, et prestant son argent aux collecteurs pour leur sauver les frais. »

Aussi se hâte-t-il d'ajouter en note : a est aimé et chéri de tout le monde. »

La valeur des fiefs est indiquée dans ce mémoire, et on y voit que le marquisat de la Flocelière, appartenant à Philippe de Morais, vaut six mille livres de rente.

La terre noble de Cirières, dans l'élection de Thouars, rapportait quatre mille livres; ce qui n'empêchait point que son seigneur fût « un gentilhomme qui a beaucoup de cœur, et vit avec honneur dans son pays. »

Mais ils avaient des goûts simples ceux-là, et il fallait bien qu'ils en eussent pour éviter que Colbert fit sur eux une note semblable à celle qu'il

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consacre à la famille de Beaurepaire des Échardières Girard :

« Le sieur de Beaurepaire des Échardières Girard, d'un nom fort ancien, dans le bas Poictou, est un jeune gentilhomme bien fait, bien censé, catholique, et qui promet beaucoup; il sort de ses exercices. Son cadet a servy deux ans en qualité de cavalier, est fort honneste jeune homme et qui a beaucoup de cœur ; le troisième sort tout récemment du collège ; il y a environ six mille livres de rente dans cette famille, mais beaucoup de dettes. »

Beaucoup de dettes! trois frères vivant noblement avec six mille livres par an pour eux trois !

Mais c'est Colbert qui parle, ne l'oublions pas, un ami de l'équilibre en matière de budget.

Aussi a-t-il soin de consigner que le sieur Prévost de la Freignée, qui est d'ailleurs considéré dans sa religion (la religion prétendue réformée), a perdu plus de cinquante mille écus au jeu.

Plus loin il parle du baron Dufresue, qui porte le nom de Demeule d'Urbelière, qui est homme

de bonne chère, « ce qui contribue à le faire aimer. »

11 termine son mémoire par une boutade à l'adresse de la noblesse du Poitou qui est « qu'elle est en réputation d'estre assez remuante et inquiète, voulant prendre connoissance des affaires et s'en mesler, qu'elle souffre avec peine que l'on paie la taille et les droits du roy dans les lieux où elle a pouvoir. Dans les désordres, elle a toujours esté preste à brouiller, et s'est assemblée facilement; elle avoit des principaux gentilshommes, qu'ils appeloient cantonniers, qui avoient soin d'un canton de pays et avoient correspondance les uns aux autres ; elle n'a guère fourny de gens aux roys durant les guerres, et quand ils y alloient, ils s'en lassoient bien tost et se contentoient d'une ou de deux campagnes qu'ils ne laissoient pas de faire valoir dans les occasions, comme s'ils n'avoient fait autre mestier. »

Toutefois, pour adoucir l'effet de celte sortie, il ajoute : c< D'ailleurs elle est assez civile, polie et accueillante, et vit assez honnestement. »

i36 SINGULARITÉS NOBILIAIRES.

Dans un autre mémoire de Golbert sur la noblesse de Touraine et d'Anjou, le futur ministre montre le peu de cas qu'il fait des poètes en disant de Racan de la Roche : c< Sa maison est estimée bonne et ancienne dans le païs d'où il est originaire, seigneur de Racan, Saint-Palu et autres lieux; il se mesle d'écrire. »

Ce mémoire, dressé à la même époque, évaluait la noblesse de la province de Touraine à quatre cent cinquante familles environ ; son auteur donne la liste de soixante des meilleures, puis il prétend qu'il y en avait quelques-unes de deux mille livres de rente et au-dessous, une infinité d'autres incommodées, c'est-à-dire sans fortune.

En Anjou, il cite un sieur de Sacillé d'Escorces, comme un bon nom de la province, quoique ne jouissant pas de cinq cents livres de rente.

Là encore il compte environ quatre cents familles jouissant des droits d'exemption dans les lieux de leurs demeures, a mais dont on asseure que plus des trois quarts sont faux nobles. »

Jouissant des droits d'exemption : voilà le grand

secret du mécontentement et peut-être de l'exagération de Colbert ; car peu lui importait le reste ; c'était l'affaire du juge d'armes et des intendants chargés de la recherche.

Si Colbert se montre sévère envers la noblesse de Poitou, Jean le Carpentier, Thistorien du Cambresis, parle de sa province en des termes bien différents :

« Quant à la noblesse de Cambresis, j-ose dire avec fondement que ce petit pays, proportionnement à son estendue a ^produit plus de noblesse que tous les autres qui l'avoisinent... Balderic, Massée, de Ligne, Gelie, le Leu et autres, qui en ont traitlé disent hardiment que le Cambresis mériteroit des volumes entiers pour avoir esté le siège de la religion, l'abbrégé de la vénérable antiquité, l'escole de la milice de Dieu, le théâtre des sciences et de la verlu, le but et la fin des conquérants, le thrône de nos premiers roys, la pépinière de la noblesse et la mère de la 'liberté. Mille princes et seigneurs voisins y vindrent planter à la foule des colonies, etc. »

i38 SilNGUIARlTÉS NOBILIAIRES.

C'est à la noblesse qu'il reporte l'origine des mots Cambrai et Cambresis en disant :

c< Ces dongeons, chasteaux et maisons estoient garnies de fortes tours, de très-espaisses murailles de pierre blanche et de très-larges fossez sous lesquels ou aux environs desquels il y avoit pour la pluspart des lieux souterrains voûtez et cambrez (d'où s'est formé peut-estre le mot Cambresis) . »

Il serait injuste de chercher à établir la suprématie de la noblesse d'ufie province sur celle de

telle autre ; elles viennent toutes se fondre dans ce grand corps indestructible qu'on appelle la noblesse française.

Toutefois il faut reconnaître que, soit en raison de son importance, de sa force, de ses possessions ou même de sa situation géographique, certaine province a vu sa noblesse prendre une part plus ou moins active aux destinées du pays.

Ainsi , quand les premières croisades furent prêchées, les provinces de Normandie, de Picardie et de Champagne fournirent un plus fort con-

tingent que les provinces méridionales à l'armée du Christ. *

Est-ce à dire que leurs gentilshommes étaient plus prompts à voler au combat ?

Non ; les champs de bataille de l'Europe ont élé trop souvent arrosés par le sang généreux de cette vaillante phalange, pour n'avoir pas élé foulés tour à tour par les pas des bouillants Provençaux ou*des intrépides Bourguignons.

La France n'a qu'une épée, mais toutes les mains s'ouvrent pour la saisir quand il s'agit de la montrer à l'ennemi. •

En 1637, le comte d'Harcourt, chargé de reprendre les îles de Lérins sur les Espagnols, assemble un conseil de guerre pour discuter le plan d'attaque.

— Messieurs, dit-il, pour réussir, il nous faut diriger nos premiers efforts contre Sainte-Marguerite; croyez-vous pouvoir y descendre avec vos gens?

Un gentilhomme de Guyenne se lève et prend la parole :

— Général, le soleil entre-t-il dans Tîle?

— Oui,' fait le comte en souriant.

■ — En ce cas, reprend le brave d'Aguerre, si le soleil y pénètre, mon régiment saura bien y descendre.

Et il tint parole, car les îles de Lérins et de Sainte-Marguerite furent reprises.

Tous les historiens ont raconté les beaux traits des personnages dont les noms sont devenus faftiiliers, les d'Assas, lesBayard, les Turenne, etc., mais que de noms de nobles obscurs mériteraient d'être tirés de l'oubli !

Un d'Argent, originaire du Berri, combattait avec ses trois filsà Montlhérv aux côtés de Henri IV; il les vit tomber tous trois sous le feu de l'ennemi. Après l'action , le roi s'avance pour consoler le malheureux père.

— Sire, répond celui-ci, ils n'ont fait que leur devoir, et moi j'ai payé mon tribut à la patrie, car j'étais citoyen avant d'être père !

Il disait vrai, comme on disait vrai en parlant de ce gentilhomme du Béarn : c< Mons de Na-

SINGULAMITÉS NOBILIAIRES. i4i

vailles Labalut , premé enten^at que badut^ » c'est-à-dire : a H. de Navailles Labalut, enterré avant d'être né. »

François de Navailles, marié à Marguerite d'Aïbret, avait été fait prisonnier, et la nouvelle en avait été apportée avec si peu de ménagement à sa femme, alors enceinte, qu'elle tomba évanouie en l'apprenant. On ne put la faire revenir de son évanouissement, et l'ayant crue morte, on l'enterra. Dans la nuit qui suivit l'inhumation, ceux qui étaient chargés de veiller près de son tombeau, essayèrent de lui enlever une bague enrichie d'émeraudes qu'elle portait au doigt.

Elle sortit alors de sa léthargie, et quelques mois plus tard, elle donna le jour à un fils enterré avant d'être né. Le dicton est encore de nos jours populaire en Béarn.

Chaque province a sa légende, comme chaque province avait ses coutumes.

On comptait avant la révolution de 1789, environ soixante coutumes générales et plus de trois cents coutumes locales.

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il;

Ces coutumes, dont les dispositions étaient déterminées et arrêtées par les habitants de la province, avaient force de loi; et la singularité de quelques-unes d'entre elles nous fournira de curieuses pages, ne fût-ce que la coutume du Dunois, qui obligeait toute fille, femme ou veuve, grosse du fait d'un autre que son mari de dénoncer Tauteur du délit à la justice, sous peine (Tun écii d'amende.

Voilà une bien petite amende, et il est permis de croire que beaucoup de dames, dans la position intéressante indiquée, ont préféré se voir exposée à la payer que d'aller conter leur cas à la justice.

En matière de coutumes, la province n'avait pas à porter envie à Paris, car un vieux proverbe du bon temps dit ceci :

« C'est la coutume de Paris où le battu paie l'amende. »

L'examen des diverses coutumes, en ce qu'elles avaient de singulier, ainsi que celui de certains droits afférents à la qualité de noble, vont former le texte d'un chapitre spécial.

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