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CHAPITRE XIX

Charenton.

Grâce à son système de fourgon-logis. M. Blanchard, comme on l'a vu, se donnait ordinairement le piaisir de se réveiller chaque malin en présence d'un nouvel horizon. Le choix du lieu était toujours abandonné au bon goût du cocher; c'était sa grande préoccupation ; il fallait éviter la monotonie des perspectives souriantes, procurer un réveil en forêt après un réveil en plaine, fournir une matinée au bord de l'eau après une matinée sur la montagne. Et que de difficultés à vaincre ! Ce cocher avait fini par devenir un véritable artiste, rien qu'en cherchant ainsi l'originahté des contrastes. Du reste, M. Blanchard, qui appréciait et savait récompenser tous les genres du mérite, ne manquait pas de faire venir ce brave homme et d<j le gratifier chaque fois que le point de vue était heureusement choisi. Un jour, en ouvrant ses stores, M. Blanchard se voyait sur le Mont-Valérien : deux attelages de renfort exphquaient cette ascension ; le lendemain, il se sentait singulièrement balancé ; il était en pleine mer.

Or, il advint qu'un matin M. Blanchard, en se mettant à la fenêtre, n'aperçut qu'une haute muraille grise et nue. Il fit la grimace d'un gourmet mal servi.

— Médiocrement réjouissant! dit-il; voyons de l'autre côté. Et, se retournant, il vit une seconde muraille absolument pareille à la première.

— C'est plat, c'est mauvais, grommela-t -il; le goût de ce drôle se déprave. Allons, en route; vite, sortons de ce puits'

M. Blanchard agita un cordon qui, d'habitude, mettait le cocher en émoi et les chevaux au galop.

Mais le ressort était sans doute cassé, car l'immeuble ne bougea pas.

Il eut recours à un autre cordon qui devait amener son valet de chambre ; mais ce nouvel appel demeura également sans effet.

La colère monta aux joues de ce sybarite de la locomotion.

— Morbleu! s'écria-t-il; ces maroufles sont-ils donc au cabaret !

D'une seule enjambée, M. Blanchard traversa le salon, l'antichambre, et il se trouva sur le marchepied.

— Holà! Poitevin, Baptiste...

La menace expira sur ses lèvres : il était en face de trois personnages vêtus de noir. A la boutonnière du plus âgé fleurissait le ruban de la Légion d'honneur. Les deux autres n'offraient de particuher qu'une attitude silencieuse , méditative, incertaine.

M. Blanchard crut naturellement avoir afi'aire à trois honnêtes bourgeois attirés sous les roues de son char par une puérile curiosité. En conséquence, iî fit un demi-tour sur luimôme, rentra dans l'antichambre, y prit un carton et l'accrocha à l'extérieur ; c'était le fameux avis conçu en ces termes : aujourd'hui, relâche.

Les trois bourgeois ne parurent pas aUacher une grande importance à l'apparition de cet écriteau. Cependant le plus âgé nmrmura quelques mots que les deux autres accueiUirent avec des signes de tête approbatifs.

— Démence paisible, n'est-ce pas ? et cependant vanité exagérée.

— Il s'imagine être une pièce curieusu.

— Les lettres de l'écriteau ont-elles été tracées de sa main ?

— Nous pouvons le lui demander.

D'abord stupéfait, M. Blanchard fut pris d'une irrésistible hilarité en entendant ces étranges paroles. Pendant plusieurs secondes il se tordit sur son marchepied.

— C'est cela, ajouta le monsieur décoré ; dilatation nerveuse par le rire, joie sans motifs.

— Bravo! bravo! dit M. Blanchard, dès qu'il put articuler.

— Si nous l'interrogions sur son identité ? demanda un de ces trois observateurs. *

— Il n'y a pas de danger à cela, répondit le plus âgé.

— Monsieur... prononça le premier en s'adressant àM. Blanchard.

— Oui! oui! très-bien ! dit M. Blanchard se tenant toujours les côtés.

— Voulez-vous nous faire l'honneur de nous dire qui vous êtes?

— Parfait! la scène des médecins de Molière. Ah! ah! ah!

— Manie théâtrale ; il n'est constamment occupé que de choses de comédie...

— De bravos....

— De relâches...

— Il n'a pas répondu cependant à ma question ; permettezmoi de la lui poser en de nouveaux termes.

— Volontiers.

— Est-ce à M. Blanchard que nous avons l'honneur de parler?

— A lui-même, messieurs.

— Est-il vrai qu'il demeure dans un omnibus ?

— Pas précisément , mais dans une voiture aussi grande qu'un omnibus.

— Nous permettra-t-il de visiter son domicile ?

— Avec plaisir, messieurs! répondit M. Blanchard avec des

démonstrations de politesse exagérées et comme s'il donnait la

réplique à des acteurs.

— Vous voyez, dit le vieux monsieur en s'adressant à ses compagnons ; il s'exprime fort bien ; l'aliénation n'est que partielle; peut-être même n'y a-t-il que manie. Le traitement le plus simple est celui qui conviendra le mieux.

En ce moment, un petit vieillard pâle, les yeux hagards, les vêtements en désordre, se précipita dans l'enceinte où stationnait la voiture de M. Blanchard.

— A moi, ma garde ! mes gentilhommes ! mon épée ! dondez-moi mon épée! s'écriait ce malheureux.

Deux robustes garçons, qu'à leur costume on pouvait reconnaître pour des infirmiers, suivaient de près le petit vieillard. L'un d'eux tenait un treillis de lin ou chemise de force, sous laquelle il s'apprêtait à le prendre comme un poisson dans un filet.

— Ah! vous qui êtes roi comme moi, mon frère! dit le vieillard, faites-moi justice !

— Pourquoi tout ce tapage ? demanda le personnage à la décoration.

— Monsieur le directeur, répondit l'un des infirmiers en soulevant sa casquette, nous avons beau lui promettre qu'on lui rendra ses États, il ne veut pas recevoir sa douche.

— Monsieur le maréchal, et vous, Monsieur le grand chancelier, allez replacer mon frère sur le trône qui lui appartient ! dit solennellement celui qu'on venait de quahfier du titre de directeur.

— x\h ! s'écria le petit vieillard, ivre d'orgueil et de joie ; le jour de la justice est donc enfin venu ! A cheval, messieurs, à cheval! Tu, tu, tu, ru, ru, tu! Hop!

Il marcha en triomphateur devant les deux infirmiers. M. Blanchard avait suivi cette scène d'un regard plein de stupéfaction.

— Messieurs, dit-il enfin avec un accent courtois, mais légèrement ému, seriez-vous assez bons à votre tour pour m'apprendre à quelle distance de Paris je me trouve'

— Vous êtes à cinq kilomètres environ de la barrière du Trône.

— Je crois tivoir compris, poursuivit-il en descendant de son marchepied, je suis à Charenton.

— A Charcnton-Saint-Maurice, ajouta tristement le directeur.

M. Blanchard promena autour de lui des regards à la fois inquiets et curieux.

Situé dans un des plus beaux paysages du monde, sur un coteau d'où la vue embrasse le parc de Vincennes et les îles de ia Marne, l'hospice de Charenton élève ses innombrables arceaux qui rappellentles grands cloîtres itahens. Nous nesavons rien de plus majestueux que cet édifice, entièrement moderne du reste et d'une étendue à faire soupirer d'envie les phalanstériens. Cependant l'admiration s'apaise pour faire place à un autre sentiment dès qu'on se sait en présence de la Cité de la Folie ; la blancheur intense de ces murailles blesse les yeux, leur hauteur paraît affligeante, les grâces du paysage sont oubUées. Là vivent, comme entre parenthèses, cinq cents personnes environ, hommes et femmes, dont l'âme , à demi échappée du corps, n'y est retenue que par un dernier lien, semblable à un oiseau martyr. C'est une autre humanité à côté de l'humanité ; c'est le principe de vie triomphant dans ce qu'il a de plus absurde et de plus énigmatique, et victorieusement installé sur les ruines de l'intelligence.

Du vieux Charenton, du Charenton des lettres de cachet et des détentions arbitraires , il ne reste que quelques bâtiments, un groupe de pavillons ardoisés sur le versant du coteau. Le nouveau Charenton, tout à fait en harmonie avec les besoins actuels, ne renferme pour ainsi dire que l'aristocratie delà démence ; on n'y reçoit que des fous assez riches pour payer leur pension, ou assez célèbres jadis pour que le gouvernement la leur paye : aussi est-ce un lieu de bon goût , où les accords du piano se marient au bruit des pièces d'échecs et des cornets de trictrac, où les soins du jardinage alternent avec les travaux de broderie, où les rêves, bien qu'un peu biscornus, s'envolent méthodiquement dans les spirales bleuâtres du cigare.

Ces dernières années, si fécondes en chocs pohtiques, ont amené une recrudescence dans le nombre des aliénés. Nous ne parlons que de Charenton, car nous ne voulons pas entreprendre une statistique , rendue de jour en jour plus dillicile par raccroissement des maisons de santé. Cette concur-

i72 LKS MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDES

rence élevée contre les établissements patronnés par l'État devait inévitablement stimuler l'imagination des spéculateurs ; une industrie, étrange au premier aspect, est née et s'est fortifiée : nous voulons parler des commis voyageurs en fous, qui aujourd'hui sillonnent la France et l'étranger, s'introduisent dans les familles dont un des membres n'est pas absolument sain d'esprit, offrent des avantages considérables, des rabais, une bonne exposition au midi , une nourriture délicaie et les meilleurs médecins de la Faculté. Ces messieurs ont des prospectus ; ils font ordinairement deux voyages par an ; la tournée la plus importante est celle du Midi. Il y a la bonne saison et la saison morte ; il y a aussi des années où les fous donnent considérablement, comme autrefois les pendus en Normandie.

On arrive à Charenton en suivant une charmante allée d'arbres, le long d'un cours d'eau aux talus gazonnés et coupé d'espace en* espace, par de petits ponts en bois. Au bout de dix minutes de marche, un portail grillé se présente aux regards, sur la gauche. C'est là. Vous voyez qu'après tout ce n'est pas bien effrayant; le malheur est qu'un préjugé y veille sur le seuil.

Toute la poésie du chemin avait été perdue pour M. Blanchard, puisque le transport avait été effectué pendant son sommeil ; mais en revanche, il ne perdit pas un détail de l'architecture extérieure de l'hospice. Ainsi que beaucoup de personnes, il s'était jusqu'alors représenté Charenton sous la forme d'une maison noirâtre, cachée dans des broussailles; il se trouvait en face d'un monument aux galeries superposées, grandiose comme un aqueduc, élégant comme un palais. Il fut surpris et ébloui.

Son examen terminé, il s'adressa au personnage âgé et décoré.

— Je viens, lui dit M. Blanchard, de vous entendre quahfier de directeur ; êtes-vous, en effet, le directeur de céans ?

— Oui, monsieur.

— Dans ce cas, et puisque je dois à une facétie de mes gens l'avantage de me trouver avec vous, me permettrez-vous, en attendant leur retoui', de visiter votre établissement?

— J'allais vous en faire la proposition, répondit le directeur avec empressement.

— Ensuite, messieurs, ajouta M. Blanchard, s'il vous plaît d'accepter à déjeuner dans ma voilure, je serai vraiment heureux de vous faire les honneurs de chez moi.

Le directeur échangea un sourire clément avec ses compagnons.

Quelques façons furent faites pour inviter M. Blanchard à passer le premier.

Il s'engagea dans l'escaher naturel et presque à pic qui monte aux bâtiments. Chaque pas déroulait à son œil charmé des nappes de verdure, des bois, des villages, des routes poudreuses et serpentines; la Marne frétillait et brillait; l'air s'épurait, on soupçonnait des villes à l'horizon. Les nuages étageaient leurs sommets neigeux que transperçaient par intervalles les flèches d'or du soleil.

Les visiteurs traversèrent une voûte et se trouvèrent dans le vaste préau de l'administration.

Arrivé là, le directeur lit signe à un infirmier d'approcher.

— Chavet, demanda-t-il, avoz-vous préparé la chambre de monsieur ?

— Ah ! c'est monsieur qui est le nouveau pensionnaire ? dit l'infirmier en regardant M. Blanchard.

— Oui. Vous allez le conduire au 10.

Et se retournant vers M. Blanchard, le directeur lui dit d'un ton paternel :

— Vous serez très-bien ; rien ne vous manquera. La division où je vous place n'est composée que de gens absolument paisibles ; il y en a même plusieurs qui sont en voie de convalescence. Excusez-moi de vous quitter, j'ai mes occupations de directeur; nous nous reverrons tantôt, vous dînerez à ma table. Chavet, vous entendez ? monsieur dînera à ma table aujourd'hui.

— Où faudra-t-il mettre son couvert? demanda l'infirmier.

— Mettez-le à côté du romancier... entre le romancier et le colonel.

Le directeur allait se retirer, lorsque M. Blanchard, qui était resté muet, le retint vivement par le bras.

~ Un mot, dit-U.

— Quoi?

— Qu'est-ce que cela veut dire ? De qui parlez-vous?

— Chavet vous expliquera le train de la maison ; c'est un de nos plus anciens infirmiers. Moi, je suis un peu pressé.

— Non, non, je veux savoir...

Le directeur regarda ses amis d'un air de plaisanterie.

— Hein? qu'est-ce que je vous disais? Toujours les mêmes! Ils veulent savoir. C'est leur mot à tous : savoir; ils nesorten* pas de là. Il est vrai que, de mon côté, j'ai les mômes réponses depuis quinze ans. Vous allez voir.

M. Blanchard fronça les sourcils à ce langage familier.

— Une seule question, monsieur ? dit-il brusquement.

— Parlez.

— Est-ce que l'on m'a conduit ici pour y être détenu ?

— Pour y être détenu, non, mais pour y subir- un traitement de quelques jours, nécessité par votre état d'agitation maladive, agitation dont vous ne vous rendez peut-être pas bien compte, mais qui existe, qui est constatée. Ce traitement est d'ailleurs, comme vous le verrez, la moindre des choses : il consiste dans quelques bains, dans la promenade, dans la distraction. Nous savons que dans le monde on se fait une toute autre idée de Charenton, une idée terrible; le mot seul est un épouvantail... Ce sont des contes de bonne femme, des chimères, et vous ne tarderez pas vous-même, mon cher monsieur, à revenir de ces préventions, si du moins vous les avez jamais partagées.

Ces paroles qui, comme venait de l'avouer le directeur, servaient évidemment à tous les nouveaux venus, avaient été prononcées par lui avec une affabilité, une onction qui eussent peut-être ébranlé tout autre que M. Blanchard.

Mais M. Blanchard n'était pas homme à se payer de périodes et de ménagements oratoires. Il ajouta en se contenant :

— Je veux bien prendre au sérieux votre discours, monsieur, et abonder un instant dans votre sens. Mais obhgez-moi de me dire par quelle volonté jai été amené ici, et en vertu de quelle autorité il est possible de m'y retenir.

— Volontiers, monsieur. Les choses se sont passées dans

l'ordre accoutumé ; c'est-à-dire que votre traûslation a été opérée sur uu ccrtiticat de votre médecin...

— Je n'ai pas de médecin.

— Lequel certificat a été envoyé immédiatement, selon l'usage, à la préfecture de police. C'est ainsi qu'on procède. Avezvoiis d'autres renseignements à me demander ? Je vous prierai seulement do les formuler succinctement, car je suis attendu à l'économat.

— Je vais résumer, selon votre vœu, dit M. Blanchard avec une teinte d'ironie. Dans la supposition où cette... mystification... viendrait à me lasser au bout de quelques heures, quel moyen ai-je de la faire cesser ?

— Second discours, murmura le directeur à ses amis ; ils prétendent tous être victimes d'une mystification plus ou moins odieuse. Écoutez.

Il reprit son sourire urbain.

— Mon cher monsieur, le plus court est d'attendre la visite du médecin en chef. Lui seul peut décider du plus ou moins d'opportunité de votre mise en hberté. Cette visite a lieu tous les trois jours; après-demain vous pourrez exposer vos justes moyens d'opposition devant lui; il vous écoutera avec la considération à laquelle vous avez droit, et je ne doute pas que vous ne triomphiez aisément de la précipitation et peut-être même des intrigues qui vous ont amené ici.

Le directeur passa sa langue sur ses lèvres en signe de satisfaction.

— Puis-je écrire? demanda M. Blanchard.

— Tant que vous voudrez. Seulement vos lettres devront passer sous mes yeux, et l'envoi en sera ajourné après la décision de notre savant docteur.

— Monsieur, vous vous exprimez on ne peut mieux, et votre bienveillance est excessive, dit M. Blanchard ; je n'ai rien de plus à ajouter.

— J'en étais sûr, réphqua le directeur, nous nous entendrons à merveille.

Après un échange de salutations, M J3lanchard suivit l'infirmier à la garde duquel il venait d'être commis. Il traversa plusieurs divisions, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à celle qui

portait le n° 10. Sous les arcades d'une vaste cour se promenaient uue trentaine d'individus, fort paisibles en apparence, ainsi que le directeur les lui avait signalés. Les autres, composant la division, étaient réunis dans la salle publique où ils lisaient, jouaient, fumaient, selon leurs diverses aptitudes. M. Blanchard qui, au premier moment, avait ressenti une vive répugnance et une certaine tristesse, vit s'évanouir par degrés ses appréhensions ; rien ne semblait indiquer jusqu'à présent qu'il fût dans une maison d'ahénés.

L'infirmier Chavet le conduisit à sa chambre; elle était presque luxueuse : tapis, calorifère, et point de vue d'un prix inestimable.

— Si monsieur s'habitue à la maison, hasarda l'infirmier, monsieur aura le loisir de payer un domestique qui lui sera exclusivement attache et qui couchera dans une chambre voisine de la sienne.

— Ah! ah! murmura M. Blanchîu'l.

— Nous avons plusieurs pensionnaires qui ont des valets de chambre ; entre autres, le colonel.

— Qu'est-ce que c'est que le colonel ?

— C'est celui à côté de qui monsieur dînera ce soir... un bien brave homme... seulement je préviendrai monsieur de ne pas trop faire attention à sa manie.

— Quelle est donc sa manie ?

— Il se croit empaillé, répondit l'infirmier.

— Je ne le contrarierai pas.

— Monsieur a-t-il quelque chose à me demander pour le moment?

— Non.

— Du reste, monsieur a une sonnette dans sa chambre. Et l'infirmier Chavet s'éloigna

M. Blanchard, livré à lui-même, s'aventura avec quelque timidité dans la cour. On le regarda à peine. Les pensionnaires avaient, pour la plupart, un air de gravité qui imposait ; quelques-uns se promenaient deux à deux, et il surprit des lambeaux de conversation d'une lucidité et d'un bon sens incontestables. Au bout d'une demi-heure, M. Blanchart se sentit

fort embarrassé ; devait-il aborder ses nouveaux collègues on attendre d'être abordé par eux ? Ils ne manifestaient aucune curiosité à son égard, et cela le remplissait de surprise, au point de se demander s'il était bien réellement à Charenton ou dans un athénée quelconque.

Enfin, un de ces messieurs vint à son secours. C'était un grand jeune homme, aux cheveux très-noirs, vêtu avec modestie.

Il dit à M. Blanchard :

— Vous êtes ici depuis peu de temps, monsieur, à ce qu'il me semble ?

— Depuis une heure à peu près.

— C'est cela. Vous trouverez le régime très-doux. Quant aux infortunés dont la compagnie vous est imposée, ils sont aussi inoffensifs que moi.

— Monsieur... dit M. Blanchard, de plus en plus confondu et les yeux fixés sur son interlocuteur.

— Je vois ce qui vous préoccupe, reprit le grand jeune homme avec un sourire ; vous cherchez sur ma physionomie des traces d'égarement ; vous n'en trouverez pas. Cela vient d'un fait bien simple et qui cependant est d'une rareté inouïe, à ce qu'on prétend : je sais que je suis fou.

— Ah! dit M. Blanchard.

— Oui ; et cette conviction constitue à la fois ma supériorité et mon malheur. La médecine ne me pardonnera jamais ma clairvoyance.

— Puisque c'est vous, monsieur, qui m'amenez sur ce terrain déhcat, oserai-je vous demander comment se manifeste votre fohe, et quel en est le caractère?

— C'est bien simple, dit le jeune homme ; je n'ai pas de folie à moi particulière : j'emprunte celle des autres, quand ils n'en ont pas besoin. Lorsque nous aurons fait plus ample connaissance, monsieur, je vous prierai de me prêter la vôtre, si, du moins, vous n'y tenez pas trop. Je paye demi-bourse ici, et mes moyens ne me permettent pas d'avoir une spécialité de folie en toute propriété. Donc, je suis un peu forcé de vivre sur le commun. Du reste, on me prête assez volontiers, je n'ai pas à me plaindre. Il n'y a qu'un instant, ce gros, qui est accoudé

sur la balustrade, m'a prêté sa folie, qui consiste à se croire ravant-dernier des Mohicans ; je viens de la lui rendre à présent, après l'avoir gardée vingt minutes, et c'est pourquoi vous me voyez dans l'état de calme parfait. '\

M. Blanchard restait silencieux. '\

Avait-il affaire à un mauvais plaisant ou à un aliéné véri- '^ table? ]

Tout en se promenant avec ce jeune homme, il vit passer 'j devant lui un individu qui paraissait très-affairé et qui alla col- | 1er une affiche sur un des piliers de la cour. 1

M. Blanchard s'approcha et lut ce qui suit : î

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