‹ Les mystères du désertChapitre 10 sur 23 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

De Térim à un petit hameau ; franche et cordiale hospitalité. -^ Départ de ce lieu.

Lundi 18 septembre 1844 (17 ramadan 1261) : vingt-septième étape. — La journée avait été extrêmement chaude.

C'était un mauvais présage pour la nuit.

En effet , nous avions à peine marché pendant une heure qu'un vent violent d'ouest s'élevait, amoncelant sur nos têtes de gros nuages noirs chargés de pluie et d'électricité.

En un clin d'œil, l'atmosphère fut couverte d'un tourbillon de sable ténu qui nous aveuglait et nous faisait beaucoup souffrir.

Bientôt Torage éclata sur nous, menaçant, terrible.

Après le simoun, je n'ai jamais vu pareil cataclysme, si ce n'est dans mon dernier voyage en Afrique '.

* Voyage entrepris par suite d'une mission officielle du gouvernement, de 1849 à 1854, et qui eut pour but l'explora-

On eût dit que les nuages de THadramont, à Toccasion de mon prochain départ, voulaient prendre congé de moi en me saluant de leur mieux.

Ce qu'il y avait de pis, c'est que le mauvais état de la route nous forçait d'aller au pas.

Au bout d'un quart d'heure, nous étions littéralement trempés et devenus autant de filtres, prenant l'eau par le col de nos abbayes et la rendant par nos chaussures.

La convei'sation, animée d'abord, s'était alanguie peu à peu, puis enfin restait éteinte.

Nous marchions à la file les uns des autres, dans deux sentiers parallèles, côtoyant un chemin qui ressemblait bien plus à une fondrière qu'aune toute.

Autour de nous grondaient torrents et cascades, se précipitant avec fracas du haut des montagnes entre lesquelles nous étions toujours engagés.

L'aspect de ces masses noires qui semblaient se prolonger jusqu'à la voûte élhérée, les vapeurs épaisses qui les environnaient, les énormes flots d'écume qui s'élevaient et se brisaient dans les airs, avec un bruit épouvantable, et qui menaçaient de nous écraser; tout cela causait un sentiment de terreur que nous ne pouvions vaincre, et qui ne cessait que lorsque ces flots si redoutables glissaient dans un précipice et s y anéantissaient.

Nos montures, ces filles du désert, plus familia-

tion de la plus grande partie du continent africain, mais qui fut interrompu par des causes majeures et indépendantes de ma volonté.

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risées que leurs maîtres avec cette étrange nature, s'étaient arrêtées.

Saisis par un froid glacial, nous n'avions plus ni la force ni le courage de les faire avancer.

Quelle situation ! Et, avec tout cela, nul endroit où nous abriter et laisser passer la tourmente !

Enfin, sur les dix heures, l'ouragan se calma, la pluie cessa de tomber, l'air se rassérénit; la lune reparut, les étoiles recommencèrent à briller au ciel, et nous pûmes reprendre tranquillement notre route.

Il était temps.

Un quart d'heure de tourmente de plus, et c'était fait de nous.

•Bientôt nous atteignîmes un bouquet de palmiers entourant deux ou trois tentes de nomades pasteurs.

Nous mimes pied à terre en ce lieu, et, allumant un bon feu, nous nous séchâmes à l'entour, étendus tout du long sur le sable, ce lit si doux que la Providence offre presque partout en Arabie aux voyageurs et aux malheureux.

Derrière nous, nos dromadaires ruminaient à belles dents leur manger de la veille, tandis que, de leur côté, Aaïn-el-Châhin et ses chouafs grignotaient à cœur joie le fruit des arbres au pied desquels nous avions fait halte.

J'avoue que, pour ma part, j'aurais préféré me reposer en ce moment sous un chêne, un hêtre ou un ormeau.

Il y a dans la senteur des arbres qui croissent au

bord des champs où l'on a passé son enfance un lien II. ^z.

magnétique qui vous transporte tout entier sur la terre natale.

Un instant vous croyez être au milieu de vos compagnons de jeux et parcourir avec eux vos plaines, vos montagnes, ou côtoyer les bords du fleuve qui arrose leurs flancs, leurs pieds.

Le palmier, alors, ne fut pas le bienvenu pour moi.

Mais aussi, maintenant, lorsque je vois à Paris ses fruits exposés sur les boulevards, ou ses rameaux à une exposition des produits de TAlgérie, je me sens comme transporté au milieu de la nature arabe ; je reconnais que je fus injuste, et j'en fais amende honorable fort humblement.

A minuit nous levâmes la séance , et nous nous remîmes en route allègres et dispos.

A partir de là et jusqu'au point du jour, notre route devint plus franche, tracée qu'elle se trouvait être au milieu d'une vaste plaine parcourue en tous sens par de superbes troupeaux de chèvres et de moutons.

Les nombreux sentiers dont elle se composait étaient unis et bien battus, ce qui prouvait en outre qu'elle était très-fréquentée.

Çà et là, seulement, gisaient d'énormes blocs de granit charriés par les torrents, et que le temps avait fini par ronger et couvrir à la longue d'une teinte de vétusté.

Cette plaine traversée, nous rencontrâmes de nouvelles montagnes, les plus hautes, en quelque sorte, cette fois, de la péninsule, et ^ui vont longeant ime partie de la côte maritime de l'Océan Indien, jusqu'à

Mascate , où elles se ramifient avec la chaîne du Djebel-Akhdar, déjà cité.

On les appelle Djebel-Kharrdh.

Quelques-uns de leurs sommets, le Djebel-Queniâr et le Djebel-Merbat , entre autres » atteignent jusqu'à deux mille cinq cents et dix-huit cents mètres audessus du niveau de la mer.

Sur ces sommets, de même que sur quelques autres de Vintérieur, les pluies se changent parfois en neiges qui résistent souvent pendant plusieurs semaines à Faction des rayons solaires.

Il en était déjà ainsi dans les temps anciens, car Edrissi nous apprend qu'on trouve de la glace en été sur les hauteurs qui avoisinent Tayéf ou Taïffa, dans le Hedjaz ; et Scheddad, le père du fameux Antar, le même dont il a été fait mention dans la Guerre de Dahis^ a célébré la jument qui le portait aux jours de bataille par des vers où il dit ;

« Qu'on sache qu'en temps de disette je partage avec elle mon repas , et que je la couvre de mon manteau quand il gèle. »

Nous voici donc engagés dans ces montagnes par une gorge étroite comme l'entrée d'une caverne.

A mesure que nous avancions, le vent puissant des hauteurs chassait devant lui de longs flots de brouillard comme il eût fait d'un fil de la Vierge.

Nous apercevions alors de gigantesques tamariniers entremêlés de lianes pourpres et de roches sourcilleuses, où siégeaient des orfraies et des vautours; de profonds ravins bordés de blocs informes de gra-

nit, qui semblaient les squelettes de quelques monstres sauvages endormis autrefois sur ces bords.

De chaque fente de leurs parois sortaient des troncs d'arbres noirs et tortueux.

Au milieu de cette nature sombre et menaçante régnait im vent plaintif et terrible pareil au soupir des animaux féroces, ses habitants, qui nous glaçait, hommes et bétes, malgré la fatigue de l'ascension.

Peu à peu, nous vîmes les deux rampes énormes entre lesquelles nous cheminions s'évaser par le haut, puis s'ouvrir.

Des lianes mortes pendaient à toutes- les branches.

L'horizon s'élargit tout à coup.

Au-devant de nous, la montagne desceudait brusquement jusqu'à rentrée d'un petit hameau entouré de bosquets, de vergers et de champs cultivés.

A notre gauche, un bois épais de cyprès-nains couvrait une pente douce.

On eût dit de loin un vignoble.

A notre droite, la montagne grimpait à pic.

Son flanc rocheux disparaissait sous un épais tapis de plantes desséchées par le vent d'ouest.

Sur ce vêtement fauve, la raquette d'hiver épanouissait cà et là sa fleur éclatante.

Arrivés en cet endroit, nous avions atteint le point culminant de la gorge, et, apercevant à quelque distance un heu abrité du vent sous de hautes roches, nous nous y dirigeâmes pour laisser souffler un intant nos dromadaires.

mmmmmÊmt^^fm^^

Après quoi, longeant un ruisseau, nous prîmes à pied le chemin du hameau qui se trouvait devant nous, et qui, derrière son fouillis de verdure, semblait nous convier à un doux repos.

Ce fouillis de verdure, c'étaient de superbes manguiers et papayers, des bananiers, des cocotiers, des figuiers, des marronniers dinde et des pistachiers lentisques (befoum)^ qui croisaient en tous sens leur riche feuillage avec le lentisque de petite espèce (d'arou).

Ils servaient de tuteurs à d'adorables et gigantesques vignes folles qui couraient éperdues d'arbre en arbre, remplissant Tair du doux parfum qui leur est propre.

Le genévrier à feuilles de cèdre occupait ici les' crêtes des ravins, dont les versants étaient parsemés de genêts d'Espagne (tarfdck) à la fleur odorante.

Son humble cousin, le genêt à balais (retem), se montrait çà et là vacillant toujours comme un homme ivre, pendant que le genêt épineux (sedr'a)^ à Tair rogue et hargneux, se chargeait d'arrêter nos personnes, dont il outrageait cruellement les mollets et les vêtements.

Dans le ruisseau, le laurier-rose montrait sa coquette fleur au milieu d'orgueilleux roseaux à la tige élancée et de langoureuses solanées en compagnie de la frétillante aubépine (demdeya)^ laissant le baguenaudier étaler son vert pâle et son jaune vif sur les grisâtres rochers.

Le froid était toujours le même , mais la sueur

découlait mainteDant de nos fronts, tant la descente était rude.

Bientôt nos pieds pissèrent sur la terre grasse de la vallée, et nous touchâmes à un énorme puits en pierre »s à son entrée.

Trois jeunes filles bédouines et une négresse se tenaient à côté et nous regardaient passer.

Les ayant approchées pour leur demander à boire, elles nous servirent dans des vases tressés en feuilles de palmier-naio.

Quelle immobilité chez ce peuple!

Je croyais assister à une scène de la vie patriarcale.

C'est toujours le même ciel, la même hospitalité, les mêmes races, les mêmes mœurs.

11 y avait dans une action aussi simple ce charme indéfinissable que Ton éprouve toutes les fois que Ton voit la réalisation vivante d'un fait décrit depuis des milliers d'années, dont on s'était cru séparé à jamais, et qui vient de s'accomplir sous vos yeux.

Peu après, nous entrions dans le hameau et nous arrêtions devant un immense fondouck en joncs, tout autour duquel étaient ménagées des cases en nombre infini dont la plupart étaient occupées par des marchands.

L'intérieur était soutenu par des troncs de palmier, le tout d'une simplicité élégante.

A la porte du fondouck se trouvait un café.

En face du café, l'officine d'un barbier.

Une cour commime recevait, comme d'habitude,

toutes les bêtes de somme, dnes, mules, chameaux. Plusieurs cases destinées aux marchands se trouvant vides, nous nous y établîmes jusqu'à Theure du repas.

Il pouvait être alors neuf heures du matin. Une fois installés , le cheik de l'endroit vint luimême avec ses esclaves nous apporter notre collation, qui fut expédiée en un clin d'oeil, tant nous étions affamés, n'ayant presque rien mangé depuis Térim, dont quatorze lieues nous séparaient déjà. Puis vinrent le café et les pipes.

Avec le café et les pipes, la conversation. Enfin, la sieste et le souper.

Celui-ci nous fut apporté par le fils et la fille aînée du cheik.

Le premier était un beau jeune homme âgé d'environ seize ans, et portant une de ces figures expressives que Ton ne rencontre qu'en Arabie. Il répondait au nom de Khacem.

Sa sœur Hamida^, de deux ans plus jeune, était de sang un peu mêlé, dorée comme le soleil, et possédait une taille d'une souplesse et d'une élégance admirables.

Ses yeux étaient noirs comme la nuit sans lune et sans étoiles.

Elle me servit avec une grâce charmante tant que dura le repas, qui se composait, ainsi que celui du matin, de lait sucré, de lait caillé, de poulets et de canards nageant dans leur sauce, et d'un énorme pilaw formant le plat de résistance.

Je lui donnai quelques verroteries avec un de ces petils miroirs que les femmes arabes portent suspendu au cou, et à son frère un joli poignard européen.

Ils reçurent ces bagatelles avec une joie sans pareille et s'en parèrent à Tinstant même.

Je restai jusqu'à huit heures avec ces deux enfants, tout en causant, fumant et buvant du café.

A ce moment, Aa!D-el-Châhin m'annonça qu'il était temps de repartir.

Je pris, en conséquence, fort tendrement congé de nos hôtes, et nous continuâmes notre route vers Mokallâh.

Attaque nocturne. — Un fondouck. — Arrivée à Mokallâh. — Une école hadramite. — Aspect

de cette ville. — Ses rues.

Mardi 19 septembre 1844 (iSramadan 1261) : vingthuitième et dernière étape. — Au sortir du hameau et de la vallée à Texlrémité de laquelle il se trouve placé, le terrain redevient aride et montueux.

Bientôt nous atteignîmes un immense makis semé de mimosas et autres arbres épineux.

L'endroit est célèbre par les assassinats gui y ont eu lieu à plusieurs époques , et il est rare qu'une caravane le traverse sans avoir un coup de fusil à échanger avec les bandits.

Au reste, nous étions prévenus, et, en conséquence, nous nous tenions sur le qui-vive.

On ne pouvait marcher qu'un à un, mais dans un sentier parfaitement tracé.

En certains passages, nos montures enjambaient

de larges flaques d'eau, résultat du grand orage qui avait éclaté la veille.

Au fur et à mesure que nous avancions, la nuit s'épaississait, et Ton entendait dans Téloignement les rugissements des panthères mêlés aux pleurs des hyènes et aux hurlements des chacals en quête de quelque horrible festin.

Çà et là se montraient ces tas de pierres (nça) qui nous indiquaient une sépulture, et qui vont sans cesse s'augmentant, chaque passant regardant comme un saint devoir d'y jeter son caillou.

Les nça, en effet, sont, on Ta vu, destinés à perpétuer la mémoire des crimes dans les endroits où ils ont été commis, jusqu'à ce que les coupables soient découverts et châtiés d'une manière exemplaire.

L'Arabe ne passe jamais devant un nça sans grossir de sa pierre le témoignage accusateur, appel simple et sublime à la justice étemelle^ entendu de Dieu, à défaut des hommes.

Nous ne pouvions, bien que nos montures fussent des hedjins, aller qu'au très-petit pas.

Pour que le hedjin marche vite, il lui faut non-seulement l'espace devant lui, mais l'espace à ses côtés.

De temps à autre notre caravane grossissait.

Des hommes à dromadaire ou à mulet apparaissaient tout à coup sans que l'on sût d'où ils sortaient, suivaient le même chemin que nous pendant quelques minutes, échangeaient un mot ou deux avec notre guide, et disparaissaient aussi inopinément qu'ils avaient paru.

Ces hommes, qui tous s'approch^ent de nous, avaient intérêt à le faire; c'étaient évidemment des éclaireurs.

Il n'y avait rien à leur dire ; ils avaient leur excuse.

Il est vrai, cependant, qu'ils n'en avaient aucune pour nous laisser.

Mais que leur dire quand ils avaient disparu?

Aaïn-el-Ghâhin, qui était un gaillard aussi brave qu'intelligent, et qui avait l'habitude de ces sortes de courses, nous mettait sur nos gardes en nous engageant à amorcer nos armes.

Cette invitation s'adressait particulièrement au guide et aux quatre chouafs, qui, ayant des fusils à mèche *, l'allumaient d'ordinaire en même temps qu'ils amorçaient.

Quelques instants après cette précaution prise, venant à moi :

— ^Veille sur la caravane, Hadji, me dit-il; je vais me porter en avant, car le déhl vient de m'apprendre que nous approchons d'un passage où, selon toute apparence, nous allons avoir quelque chose à débattre.

Lui ayant fait observer qu'il était fort imprudent à" lui de pousser ainsi une pointe sans avoir personne pour le soutenir :

— Dans la situation où nous nous trouvons , me

i Ces mèches, tressées à cinq et six brins, sont fabriquéos avec l'écorce d'un arbrisseau du pays, qui, après une préparation, devient aussi inflammable que notre amadou; on leur donne jusqu'à vingt et trente , mètres de longueur^ et les Arabes s'en ornent la tête comme d'un turban par-dessus leur sommada.

répondit-il, ce* qu'il y a de mieux à faire, c'est de prouver à tous ces coquins qui viennent rôder à Tentour de nous que, malgré noire petit nombre, nous ne les craignons pas.

Cela dit, et sans vouloir écouter davantage mes remontrances, il mit son hedjin au galop et eut bientôt disparu dans l'obscurité.

Au bout de dix minutes, nous entendîmes un coup de feu, immédiatement suivi d'un autre.

Il était évident qu'on avait tiré sur Aaîn-el-Ghâhin, et qu'il avait répondu à l'attaque en rendant coup pour coup.

Dans la nuit, dans un lieu désert, dans l'impasse où nous étions, le bruit d'une arme à feu a son écho dans le cœur.

Nous accélérâmes notre marche et parvînmes à un sombre carrefour, au milieu duquel nous vîmes Aaînel-Châhin se débattant entre sept ou huit bandits à dromadaire comme nous.

Il avait mis pied à terre.

A côté de lui, sur le sable, gisait un cadavre déjà dépouillé de ses vêtements.

Nous arrivâmes au galop sur les brigands, qui prirent aussitôt la fuite en nous apercevant.

Plusieurs coups de fusil les suivirent dans les ténèbres.

Portèrent-ils? J'en doute.

On tirait plutôt sur des ombres que sur des hommes.

Les poursuivre devenait inutile et eût même été dangereux.

Les localités leur étant familières, ils avaient sur nous le double avantage de la connaissance des lieux et de l'obscurité, et, cela étant, ils pouvaient nous faire tomber dans une embuscade.

Nous restâmes donc réunis, et, sans nous préoccuper du mort, reprimes notre roule.

A l'exception d'une légère blessure faite au front par une lance, Aaïn-el-Ghâhin était remonté sur son dromadaire, sain et sauf.

Arrivé au carrefour où nous l'avions rejoint, il avait été attaqué par les bandits, dont l'un avait lâché le coup de fusil qui l'avait manqué, tandis que lui, avec le sien, avait tué roide son adversaire.

Tous alors s'étaient rués sur lui, et il allait succomber sous le nombre, lorsque nous étions arrivés.

Au delà du makis venait un petit vallon planté de mûriers, de grenadiers, de citronniers, d'orangers, d'amandiers, de palmiers et de pistachiers rabougris, enlacés par la vanille qui embaumait ce lieu; puis la montagne continuait, aride et blanche, présentant la forme d'un cône qui se renflait à ses flancs, et dont le centre formait une sorte de niche géante, au milieu de laquelle étaient groupées quelques tentes de nomades, que nous annonça de loin l'aboiement des chiens.

Il pouvait être environ minuit lorsque nous mimes pied à terre en ce lieu et que nous nous assîmes tout transis à l'entour d'un énorme feu.

Vers les deux heures du malin, nous repartîmes.

A l'aube, nous nous trouvâmes dansun pays d'agriculture plein d'accidents de terrain, où l'on fait plun. 23.

sieurs récoltes dans Tannée et où le pavot, le safran, le piment, le tabac, la canne à sucre, le naaïs, le chanvre, Tanis, la garance et Tindigo croissaient à côté des pastèques, des melons, des raves, des carottes, des oignons, des fèves et des patates douces; le tout ombragé par de superbes caroubiers, par quelques noyers, amandiers et palmiers.

Çà et là se groupaient et blanchissaient des huttes, des bandes de chèvres et de moutons, des troupeaux de chameaux et des ruines de vieux castels.

De place en place nous faisions lever des perdrix, des outardes, des petits lièvres.

Quelquefois, des chacals s'élançaient à la poursuite de ceux-ci et les chassaient en aboyant comme font chez nous les renards.

Nous déjeunâmes vers les sept heures, en faisant halte à un fondouck solitaire, sis sur les bords d*un torrent à moitié desséché.

Comme d'habitude, Thospitalité nous fut donnée par le cheik.

Elle coûta la vie à un mouton et à une dizaine de poules*

Nous restâmes deux heures au fondouck, après lesquelles nous continuâmes notre route, qui touchait à sa fin.

Le pays devenait de plus en plus pittoresque, de plus en plus riant, de plus en plus peuplé.

Ses habitants étaient beaux et paraissaient heureux.

De charmantes jeunes filles aux yeux de gazelle

venaient à nous, et, le sourire sur les lèvres, nous ofEraient du lait, avec leurs bras ornés de bracelets.

Des fellahs traçaient des sillons avec cette charrue primitive qui, depuis Abraham, n'a pas changé de forme.

On eût dit qu'on entrait dans un de ces pays fabuleux dont parlent les poètes, et qui n'ont point de portes pour le péché et la mort.

Bientôt nous sortîmes des montagnes et abordâmes une plage sablonneuse qui s'étend jusqu'à la mer, où elle forme une jolie baie, autour de laquelle se trouvent rangées Lafca^ et en face, de l'autre côté du port, Mokallâh.

Lafca et Mokallâh ne forment qu'une seule et même ville, séparée seulement par le port. Les habitations de Lafca sont presque toutes en joncs et occupées par la population flottante, composée de marins, etc., etc., tandis que celles de Mokallâh sont en pierre et occupées par la population sédentaire.

Des caravanes de mules et de chameaux, réduits pour nous aux proportions de grosses fourmis marchant en ligne, s'avançaient vers la ville, qui nous apparaissait de loin comme une masse crayeuse, mais qui, à mesure que nous en approchions, commença à se diviser en compartiments, puis à nous présenter son aspect uniforme.

Quatre édifices dépassaient seuls le Diveau des maisons, qui se multiplient jusqu'à la base de la montagne, d'où elles dominent la place et le port; là, elles sont elles-mêmes dominées par trois tours élevées et

carrées en mauvais' état, mais encore occupées par la milice locale, chargée de veiller à la sécurité de tous et de signaler les navires à une grande distance.

Ces quatre édifices étaient la kasbâh, deux mosquées et la douane : le palais du nagib, la demeure de Dieu et la gabelle.

Comme nous touchions à Mokallâh, les muezzins appelaient les fidèles à la seconde prière (Salat-el- Dohor), et leur voix pleine, sonore et impérative, après avoir plané sur la ville, arrivait jusqu'à nous.

Le port proprement dit , vu le Ramadan, était à peu près vide, inanimé.

Deux ou trois petits navires anglais ou américains y étaient en chargement, et quelques boutres y attendaient la fin du jeûne pour reprendre le large^ voilà tout.

En d'autres temps, il fourmille de boutres arabes et persans venant de la mer Rouge, du golfe Persique, deTInde et de Zanzibar ^^ sur la côte orientale d'Afrique, les tms pour se réparer ou bien pour y faire de Teau et des vivres, les autres afin d'y échanger leurs cargaisons.

Le mouillage de Mokallâh, qui mesure quatre brasses, est excellent et à l'abri des vents du sud-est.

Nous fîmes notre entrée dans la ville par une rue étroite, raboteuse, bordée de maisons blanchies à la

1 Zanzibar est une lie située près et à quatre lieues de la côte de ZanguéboTj pays important qui s'étend en longueur depuis Mozamhiqtie jusqu'à Mazadoxo, et, en profondeur, jus-^ qu'aux monts Lupa4a,

chaux, sans autres ouvertures que celles des portes et des moucharabies (jalousies).

En la traversant, nous fûmes aussitôt frappés d'un bruit étrange, et qui, au fur et à mesure que nous avancions, allait sans cesse s*augmentant; c*était comme le murmure croissant d'un million d'abeilles ou le coassement d'un nombre infini de grenouilles. Je m'approchai avec curiosité et j'allongeai la tête par la porte de la maison d'où ce bruit sortait. Que vis-je?

Une école hadramite, école bien simple et bien primitive ; école sans bancs, sans tables ni papier*, contenant seulement les premiers éléments d'une école : un magister et des écoliers.

Le magister était assis, les jambes croisées, adossé au mur; les écoliers étaient assis de même, les jambes croisées, mais formaient un demi-cercle autour du magister.

Celui-ci tenait à la main une longue baguette semblable à une liçne.

Avec cette baguette, il pouvait atteindre, sans effort aucun, Técolier le plus éloigné de lui.

Les écoliers avaient un chapelet entre les doigts et répétaient des versets du Coran.

> Les Arabes ne font usage de papier qu'alors que leur éducation est complète et leur écriture correcte. Ils emploient des planchettes blanchies et des olnoplates de cha* meau pour y tracer, avec un roseau et une encre facile à effacer, leur alphabet et, plus tard, les versets du Coran, qu^ils apprennent par cœur. Des femmes apprennent l'indispensable aux jeunes filles : coudre, filer la laine, la tisser, et broder l'or et la soie.

A cette étude se borne, en effet, leur éducation humanitaire.

Un homme qui sait par cœur cinquante versets du livre sacré est un bachelier ès-lettres.

Un homme qui en sait cent est un licencié.

Un homme qui en sait cent cinquante est un taleb.

Un taleb, comme on Ta vu, c'est un docteur, un savanty si Ton veut.

Quand un écolier s'arrête ou se trompe, il reçoit un coup de baguette, circonstance qui fait surgir à rinstant une note aiguë du bourdonnement général.

Cette rue traversée, nous passâmes encore par cinq ou six autres ejusdem farinx avant d'atteindre le caravansérail, où nous devions mettre pied à terre.

Quelques hommes marchaient gravement par la ville, ayant pour la plupart le corps entièrement nu, à l'exception de la ceinture, et portant ime toque sur la tête.

Ces hommes, c'étaient des Banians.

D'autres, debout comme des statues de granit adossées à une muraille, absorbaient les rayons d'un soleil de quai^ante à quarante*cinq degrés, quoique nous fussions en septembre et dans le voisinage des montagnes.

C'étaient des Yafas ou Kissad (Bédouins du pays).

D'autres encore étaient accroupis devant une porte, et, la télé renversée en arrière, roulaient, dans une prière muette, les grains d'un chapelet.

De temps en temps une grande niche était pratiquée au beau milieu d'une maison, et un homme,

enveloppé d'une abbaye ou drapé dans un châle de mousseline blanche rayée et à frange de couleur*, nous regardait passer, couché dans cette niche, avec une gravité telle que, pour rien au monde, on n'eût pu l'en distraire.

Cet homme , au pied duquel on apercevait des balances, et qui avait à sa droite et à sa gauche des espèces de casiers pleins d'objets divers, était ou un boucher, ou un épicier, ou un fruitier, etc., etc.

Enfin, à une heure, nous abordions le caravansérail.

Arrivés à ce point, j'avais atteint le terme de ma course dans THadramont.

1 C'est un vêtement généralement en usage dans toute l'Asie parmi les gens de distinction« qui leur donne un certain luxe ; nous autres Européens, nous semblons avoir voulu les imiter en noua affublant du cache-nes.

Une vieille connaissance. — Jules Sainte>Croix>Psgot.

Notre installation s'était à peine faite que Sélim m'annonçait une visite à laquelle je ne m'attendais guère.

C'était celle d'im de mes anciens serviteurs, Hadji- Soliman, qui avait tenté de m'empoisonner à Abù- Arisch*.

Gomme s'il n'a'vait eu aucun reproche à se faire et que rien ne se fût passé entre nous deux, le drôle venait pour la troisième fois mettre ses services à ma disposition.

Je dis pour la Ifoisième fois^ car je Tavais déjà rencontré deux fois depuis qu'il m'avait quitté;

La première à Hodeïdâh, où il s'était engagé comme artilleur dans les troupes du chérif Abu- Taleb, frère de Hussein.

i Voir mon Arabie Heureusej publiée par le journal Je Si^cUi 1857 et 1858.

La deuxième à Moka, où il remplissait les mêmes fonctions auprès du chérif Heïder, frère du même, et où il m'avait présenté Rochet d'Héricourt qui revenait de son premier voyage en Abyssinie.

Je lui demandai quelle affaire l'amenait à Mokallâh, conunençant presque à croire qu'il avait reçu l'ordre du parti turc de la Mecque de ne pas me perdre de vue.

Il me répondit que, grâce aux bons renseignements que j'avais donnés sur lui, aussitôt après mon départ, les chérifs de Moka et d'Hodeïdâh l'avaient prié de chercher fortune ailleurs; que cette fortune, il était venu la chercher d'abord à Tdês (où il avait rendu quelques services à deux voyageurs français de noms inconnus qui se rendaient conune moi dans le pays de Dsjof, et dont l'un était mort dans cette ville, le 30 août précédent) , ensuite à Mokallâh ; mais qu'il n'était point probable que, cette fois encore, il mît la main dessus.

En effet, je devais bientôt le retrouver à Mascate, et plus tard à Zanzibar.

Au reste, il remplissait de rechef à Mokallâh, les mêmes fonctions d'artilleur qu'à Hodeïdâh, Moka et Tâës, et cela à raison de cinq gourdes par mois, avec la nourriture. ^

La place était bonne, comme on voit.

Il est vrai qu'on ne le nourrissait pas et que l'on oubliait de le payer ; il comptait sur moi pour subvenir à ses besoins les plus pressants.

Comme toujours, ses besoins les plus pressants c'était de manger.

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