‹ Les mystères du désertChapitre 12 sur 23 · I.* 999M\ . ■ ■ <H T N ■■■■■ .' ■■>"^f-i ■■■ , jj · texte numérisé non relu

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programme de son exploration, et le recommanda à M. Villemain, alors ministre de Tinstruction publique.

Dès lors, grâce à cet appui, à Tactive intervention de la Société orientale de France, grâce aussi à la bienveillance empressée de quelques personnes, parmi lesquelles on peut citer M. le baron Taylor, un accueil favorable fut fait au projet de Sainte-Croix- Pajot, par le ministre des affaires étrangères, ainsi que par celui de Tinstruction publique.

Tous les obstacles furent levés, le ministre du commerce joignit ses instructions à celles de ses collègues, et celui de la marine fit remettre au voyageur un chronomètre, un sextant et un baromètre.

Après avoir achevé ses préparatifs de départ, après avoir obtenu du maréchal Soult Tadjonction de son cousin, caporal au 7« de ligne, qui l'avait accompagné dans son voyage en Abyssinie, et qui consentait encore une fois à partager ses dangers, il alla faire ses adieux à tous ceux qu'il aimait, et il partit.

Nos deux voyageurs arrivés au Caire vers les premiers jours de décembre, y restèrent environ deujiç mois et demi, jusqu'au milieu de février.

Puis, ils se dirigèrent sur Suez, et de là sur Djedda, où ils virent feu M. Fresnel, qui fit tous ses efforts pour les détourner de leur projet, tant il y voyait d'obstacles.

On vint à parler du Mareb, et alors il fut question du voyage que venait d'y faire Arnaud, qui en était revenu dans l'état que le lecteur connaît, et de ;noi,

tu 34.

qui m'y trouvais à cette heure, mais dont on n'avait aucune nouvelle*

Afin de ne pas employer ici une phrase bien usée, je dirai que ceci contraria assez vivement Sainte- Groix-Pajot, qui avait résolu de ne donner signe de vie qu'en sortant de faire l'exploration complète de Tancienne capitale des riches Sabéens.

Il reprit toutefois courage lorsqu'il sut ce qu'avait exécuté Arnaud , et ne songea plus dès lors qu'à gagner au plus vite Sana.

De Djedda, il vint donc aborder successivement Hodaïdâh et Moka,

Mais il dut renoncer à interner sur ces deux points.

Un refus positif des autorités indigènes ne lui laissa d'autre ressource que de gagner Aden, où les deux voyageurs arrivèrent à la fin de juin.

M, le capitaine Haines, gouverneur de la ville, M. Gruttenden, sous-gouverneur, celui-là même auquel les Anglais doivent la relation d'un voyage de Moka à Sana, les y accueillirent avec une bienveillance marquée, leur donnèrent des lettres pour les chérifs sur lesquels la Grande-Bretagne a quelque action, pour l'imam même.

D'Aden, Sainte-Croix-Pajot et M. d'Alciati, se dirigeant vers l'ouest, traversèrent à une journée plus loin le lit du Wadi-Meïdan, qui se jette dans le Bender Tdwacki, le grand port antérieur de la factoterie anglaise.

Ils atteignirent ensuite Toffûa^ village d'une soixantaine de feux, situé à deux journées de marche dana

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les montagnes, sur le territoire de la grande tribu des Béni-Zobélr, la branche mère de celle qui, en Algérie, porte le même nom*

Le 3 août, ils entraient à Tâës, la ville frontière des États d*Abû-Âriscb et de Timamat de Sana, après avoir traversé une région de montagnes dont fait partie ce mont Sabber sur lequel M. Botta, l'explorateur du sol de NiniDe a donné plusieurs détails curieux.

Le 14, dans Taprès-midi, M* d'Alciati tomba subitement malade d'une gastrite violente qui fit de tels progrès que son cousin crut devoir s'occuper des dispositions nécessaires pour la catastrophe qui devait y mettre un terme.

Mais les rôles ne tardèrent pas à changei*.

Sainte-Croix-Pajot, légèrement atteint aussi, et qui avait cru devoir garder la chambre, sans que cela l'empêchât de donner ses soins à tous les malades indigènes qui se présentaient, fut enfin obligé de se coucher.

Il resta huit jours dans cette position.

L'inflammation gagnant les intestins, se développa avec intensité, et ne s'arrêta que lorsqu'il s'éteignit, à trente-deux ans, dans le silence suprême.

Alors on eût pu assister à un étrange et douloureux spectacle.

Un cadavre à côté d'un mourant, qui, réunissant tout ce qu'il avait de forces, en trouva à peine assez pour rendre à son infortuné compagnon les derniers devoirs.

C'était le 30 août 1844.

La population sauvage de ces contrées incivilisées ne respectant pas, on doit bien le penser, une si gi*ande infortune, ât main basse sur tout ce qui, dans le bagage des voyageurs, était à sa convenance.

Les ordres des autorités du lieu ne furent aucunement respectés.

Le sextant fut épargné parce qu'on ne sut qu'en faire, le chronomètre parce qu'il n'allait pas.

M. d'Alciati finit, cependant par se rétablir en partie, et songea au retour.

Le 15 septembre, il arrivait à Moka^ et, le 14 janvier suivant, il débarquait à Suez, seul, miné par la fièvre, ayant presque perdu la vue, dénué de tout, mais assez tranquille d'ailleurs, car il savait y trouver un homme, M. Domergue, maître d'hôtel, qui semblait s'être placé siu* une terre désolée pour rendre service aux voyageurs.

Il fut ensuite reçu par nos compatriotes du Caire, comme on l'est par de vieux amis, et, après s'être remis complètement de ses fatigues , il se dii*igea enfin vers la France, pendant que moi je continuais de pousser en avant *.

Il fallait que mon œuvre s'accomplit malgré l'ingratitude des gouvernements, la calomnie des contemporains et l'insouciance des organes de la publicité.

Il en est de nous autres voyageurs, missionnaires de la science, comme de ces prêtres, missionnaires de la religion.

* Extrait, sauf corrections, de la Hevue de VOrient, de l'Algérie et des colonies., tome VII.

Nous voyons et verrons éternellement, la nuit, la colonne de feu, le jour, la colonne de fumée, que nous suivrons à travers tous les obstacles, jusqu'à cette terre promise et toujours donnée :

La tombe !

Hadji-Khacem. — Hokallâh.

Le restant de la journée et la nuit se passèrent tranquillement.

Le lendemain matin (jeudi 21 septembre 1844, — 20 ramadan 1261), de bonne heure, je reçus la visite du capitaine du port, — l'émir Bachr (Hadji-Khacem), qui venait m'inviter à prendre pied à terre 'chez lui avec mon monde et nos montures.

Je refusai d'abord, lui objectant que je n'étais que de passage à Mokallâh et que je comptais m'y embarquer d'un instant à l'autre pour Mascate.

Mais m'ayant répondu qu'il n'y fallait pas songer avant la fin du Ramadan, vu qu^aucun boutre ne naviguait tant que durait cette période d'abstinence, j'acceptai son ofTre, et nous nous acheminâmes avec lui vers sa demeure où il nous assigna un assez joli appartement au premier et une large place pour nos dromadaires.

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Cela fait, il nous quitta, nous laissant libres de nous installer à notre aise.

Bientôt arriva notre déjeuner, lequel pris, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, je sortis, accompagné de Sélim, pour visiter la ville et ses alentours.

Mokallâh est située par 14o 32' 30" de latitude nord, 46<» 50' de longitude est.

Ce n'était du temps de Ptolémée, qui Tappelle Maccala^ qu'un bourg médiocre, composé d'environ trois cent cinquante feux, et habité seulement par des pêcheurs et quelques caboteurs.

La partie au-devant de laquelle se trouve placé le port, était alors couverte de forêts et de jungles.

La ville moderne borde la mer sur une longueur d'environ cinq milles .

Sa largeur est très-variable.

L'espace qui s'étend entre le port et la ville foime une place, dont un côté est occupé par la douane et une longue rangée de belles maisons, ornées de spacieuses varangues ^

Mokallâh est, comme on Ta vu plus haut, divisée en deux parties :

La ville en pierres ou en briques, et la ville en Joncs, qui lui fait face sous le nom de Lafca.

Les maisons, dans cette dernière, sont très-basses, la plupart en ruines et passablement malpropres.

Le rez-de-chaussée est consacré aux magasins, et

I Varangue signifie dans les colonies un lieu abrité du soleil par des vignes et autres plantations propres à donner de U fr^lchçur.

les appartemeDts placés à Tétage sapérieur ne sont éclairés qae par de petites ouTerlores qui ressemblent plutôt à des meurtrières qb a des fenêtres.

Dans la ville en pierre, au contraire, on remarque de belles maisons, construites avec goût et propreté, et ayant presque toutes deux étages au-dessus d'un rez-de-chaussée et surmontés d*une terrasse.

Pour ce qui eu est des rues, elles sont étroites dans Tune et l'autre ville.

Formées du sol battu, et sans pavé d'aucune espèce, elles offrent, de plus, à un très-haut degré, les inconvénients de cette négligence si commune en Orient.

Elles sont, en été, recouvertes d'une poussière fine qui s'élève en nuages épais au moindre souffle de Taîr, et, dans la saison des pluies, elles deviennent de vrais cloaques dans lesquels le piéton ne peut s'aventurer qu'au risque évident d'y laisser ses chaussures.

n va sans dire qu'il faut joindre à ces ennuis tous ceux qui sont, dans le Levant, la conséquence indispensable du défaut de police.

Les rues restent toute la nuit dans une obscurité complète, ce qui est d'autant plus défavorable à celui qui doit alors les parcourir, que chacun y dépose dans la journée tous les inunondices dont il veut nettoyer sa demeure.

Un autre inconvénient qui n'est pas moins grave, c'est la rareté de l'eau, dont la qualité est loin de compenser ce désavantage.

La meilleure, qui vient de Bakrain^ petit village si-* tué à deux heures nord-est de la ville et à une lieue de la mer, est amenée par un aqueduc que fit, dit-on, élever à grands frais Ghosroës le Grand, le fameux Nûschirwân des écrivains orientaux.

Mokallâh est une ville ouverte.

Elle n'a ni portes ni remparts, car on ne saurait tenir compte d'un fossç creusé jadis pour protéger la vieille ville contre les incursions des nomades in* soumis.

MokaHâh, d'ailleurs, ne sera probablement jamais attaquée sérieusement par ceux-ci, et elle est suffisamment protégée par les trois tours qui la dominent à intervalles très-rapprochés sur la montagne.

Les Anglais, qui déjà y sont tout-puissants, tant ils imposent aux indigènes par leur politique habile et perfide, pourront la prendre peut-être un jour, comme ils ont pris Aden, Sokotora, ZeUah, Ber^ bera et Tîle Périm,

Ce point leur convient essentiellement par sa position et son importance commerciale et politique, susceptible de grandir énormément à leur profit.

La population, composée de musulmans propre* ment dits, d'Arabes, Yafas ou Kissad, de nègres afiranchis et esclaves, de Juifs et de Banians, peut s'élèvera environ deux mille cinq cents âmes.

Celle de son district, qui comprend une douzaine de petites villes ou bourgs et une infinité de villages ou hameaux, situés, les uns le long de la côte, les autres,

en regard, sur les hauteurs, est de trente à quarante mille.

Toute cette population, les esclaves exceptés, se livre à l'industrie, à Tagriculture, au commerce, à la pêche et au cabotage.

Son commerce d'exportation consiste en sommadas, étoffes de laine et de poil de chameau, bœufs (valeur : six à dix gourdes pièce),» moutons (une gourde), dromadaires, dourâh, maïs, tabac (une gourde la farasle ou dix-huit livres), café (trois gourdes), encens et fruits de toiites sortes.

Les marchandises qu'elle importe sont î

Le riz, le sucre brut, le sucre candi, les toiles blanches et bleues en Un et en colon, la soie et les étoffes de soie, le poivre, les épices, Tindigo, les essences, les verroteries, le fil, les aiguilles, les couteaux, les ciseaux, les rasoirs, les clous, les cadenas, les armes persanes et de pacotille^ le fer blanc, les ustensiles en fer battu, la quincaillerie ordinaire, Tétain, le fil de laiton, la porcelaine ordinaire, des Indes et de Chiné, les verres, bouteilles, fioles^ la fausse bijouterie, le corail, les perles, Tantimoine, Thorlogerie ordinaire, les draps, la poudre, les planches, les dattes, les miroirs, Pacier, le cuivre brut et laminé, le plomb, le papier, les tapis, les bois de construction, les esclaves et les chevaux.

Ces derniers sont achetés à bas prix pat les Arabes Tafas ou Kissad, qui les vont chisroher juique dans le Nedjéd et en Perse, les embarquent sur leurs boutres et les amènent à Mokalldh, où ils les vendent

généralement assez cher. Ces chevaux sont ensuite expédiée par terre et par mer dans les contrées environnantes jusqu^au pays de Dsjof, dans rYéraen et sur la côte africaine du Zanguëbar, etc.

On peut voir ces marchands assis sur les hancs du marché, attendant patiemment, en fumant leur chibouque, que les acheteurs se présentent.

Us peuvent gagner sur une cargaison environ cinquante pour cent, si la traversée a été favorable.

Mais d*autres fois, le mauvais temps, Timpéritie du capitaine, la parcimonie apportée dans les provi^ sions d'eau douce et de fourrage, entraînent la perte de la moitié des chevaux embarqués.

L'emploi des navires à vapeur semblerait devoir modifier avantageusement les conditions de ce commerce.

Mais les Yafas ou Kissad se gardent bien de rompre avec leur vieille routine.

Us hochent la tête à toute idée d'amélioration, et, lorsqu'il leur survient une perte qu'avec un peu de Boin il leur eût été facile d'éviter, ils se contentent de répéter sur tous les tons :

— ilKaA Akhbar! Dieu est grand !

Après tout, comme ils se partagent avec les habitants de Mascate et de Bassorâh le monopole du commerce des chevaux à cause de leurs relations directes avec le Nedjêd et la Perse, ils font en général de bonnes affaires.

Les Juifs ici ne sont pas aussi nombreux que dans les autres villes de THadramont.

Cette race, qui, en Asie, a su si habilement accaparer les richesses des natifs, ne passe pas pour très* riche à Mokallâh.

On en voit même parmi eux qui vivent dans Vétat le plus misérable.

Quant aux Banians ( Wcûishyas)^ ils pullulent.

Ce sont les comptables et les financiers de l'endroit.

Chaque maison tant soit peu considérable a son Banian, qui fait les affaires de toute la famille.

Les monnaies qui ont cours dans le pays sont comme à Mascate et dans la Mer Rouge :

Le thalari d'Autriche à l'effigie de Marie-Thérèse et que les habitants appellent réal-horme.

La gourde d'Espagne (abvrmathfa) et toutes ses divisions *.

L'une et l'autre de ces pièces d'argent se changent ici contre vingt-quatre petites piécettes d'argent du pays, fort anciennes, qui passent pour ne renfermer aucun alliage : elles sont très-minces, très-usées, leur empreinte est presque toujours efEacée ou fort endommagée ; on les nomme harf» Il existe des pièces de plusieurs harfs, et il faut ime grande habitude de ces piécettes, à double et triple valeur, pour les distinguer de celles qui représentent l'unité et dont elles

ont à peu prés les mêmes dimensions.

^ Trouées, elles perdent plus de soixante-quinze centimes entre les mains des étrangers, tandis que les natifs, eux, les donnent au pair : c'est le moyen d'en interdire la sortie^ et les Arabes en usent afin de s'approprier ainsi le numéraire étranger; véritable industrie très-lucrative aux indigènes.

Le harf se divise en demi-harf et se subdivise en huit autres pièces (Je cuivre appelées kamsies et dont cent-quatre-vingt-douze font une gourde, et deux cents un thalari *.

L'argent de France y est inconnu et ne pourrait s'échanger qu'avec la perte de plus d*un cinquième par pièce de cinq francs.

Celui de la Compagnie des Indes, au contraire, c'est-à-dire la guinée en or, la roupie^ la pessa * et la denoi-pessa ou gasie^ y est en faveiu» ; les doublons d'Espagne, les quadruples de Portugal et les livres sterling anglaises y abondent.

Les monnaies turques et égyptiennes contiennent trop d'alliage et n'y sont point admises.

Celles de Perse, les caronis entre autres, s'y voient rarement aussi, mais sont reçues chez les Banians qui les expédient à Mascate, où toujours elles finissent par s'écouler avantageusement.

Les poids en usage sont les mêmes qu'à Djedda et à Moka.

Ils se composent :

Du quintar ou quintal, qui vaut cent rôties ou livres; du rotle, qui vaut quatorze onces ou okkies; de Tokkie, qui vaut dix drachmes ou gros ; et du drachme, qui vaut soixante-douze haps ou grains de poivre.

^ Â ce compte, cinq harfs forment environ la valeur d'un franc et le kamsie celle d'un peu plus de deux centimes.

> Monnaie de cuivre d'à peu près la grosseur d'un de nos anciens sous. Vingt-deux pessas font un franc de notre monnaie; vingt-neuf, un caronis de Perse; soixante, une roupie; cent vingt-trois, une gourde ; et cent trente-trois, un thalari. 11. 25.

Enfin, les oiesures généralement adoptées sont :

La farasle, qui vaut deux mmns ou dix-huit livres^; le quelen^ gui vaut six menns ou dnquante^quatre livres; le menn, gui vaut vingt-guatre guiasses ou neuf livres *, la guiasse, gui vaut six onces ou le pesant de six gourdes : ce sont des mesures de capacité.

Les mesures itinéraires et de longueur sont : le zamm^ gui vaut douze milles arabes ; la lieue [sda], gui vaut trois milles; le mille' (miT), gui vaut treize cent trente-trois mètres trente-trois centimètres; la brasse (bâà)^ gui vaut trois coudées et demie ; la coudée (drda)^ gui vaut guinze pouces; le pas (khrethoua), gui vaut guatre • vingts centimètres, et le pouce (hinche)^ gui vaut douze lignes; la ligne vaut Tépaisseur de six crins de cheval.

A midi, nous rentrions à notre domicile, et, de nouveau, le restant de cette journée et la nuit se passèrent pour nous tranguillement.

^ A Mascate, elle vaut dix menns ou quatre-Tingi-dix livres.

* Les Arabes ont encore le mille géographique; ils le nomment dagwg (minute); il mesure mille neuf cent quarante-deux mèirea six cent quarante-deux millimètres.

Nouveau tour qne me joue Hadji-Soliman.

— Mohammed me quitte et Saïda tombe malade. —

Fin du Ramadan; le Eoutcbôc-Beïram. — Un fin voilier

persan. — J'émancipe Saida et m'embarque pour

Hasoate.

Cependant toute cette tranquillité devait avoir un terme.

Tant il est vrai que rien n*e6t sûr ici-bas et que le malheur vient toujours nous surprendre au moment où nous nous y attendons le moins.

Le lendemain soir (vendredi 22 septembre 1844, 21 ramadan 1261), après la prière du Salat-el-Encba, je ïus tout à coup assailli^ en me promenant sur le port, par un attroupement considérable.

Il n^était rien moins question que de me lapider, ce que voyant, je dus m'esquiver au plus vite et rentrer chez moi.

D-oû venait cette nouvelle irritation de toute une population à mon égard?

Je ne fus pas longtemps à être tiré de mon incertitude, car j'étais à peine de retour auprès des miens, que j'entendis la foule furieuse qui m'avait suivi demander à grands cris, sous mes fenêtres, le nosserani (chrétien).

Dès lors, tout me fut expliqué.

Malgré toutes mes précautions, ma qualité de voyageur avait été dévoilée.

Et par qui?

Par Hadji-Soliman !

Le misérable, ne pouvant m'empoisonner, avait imaginé ce moyen pour se débarrasser de moi, et, cette fois, il croyait avoir réussi.

Mais il en fût de nouveau pour ses frais.

La Providence, cette même Providence qui, en Egypte, en Nubie, au Sennâar, auKordofan, auDârfour, dans le Hedjâz, la presqu'île de Sinaï, les montagnes de TAssir, ITémen, à Mareb, dans les mers de sable, la caverne, le ruisseau, à Schîbâm, et, de là, à Mokallâh, m'était toujours apparue aux instants critiques, la Providence m'apparut de rechef sous les traits de Hadji-Khacem, qui imposa silence à la foule qui se retira, non toutefois sans murmurer.

De ce moment, je dus ne plus sortir sans être accompagné de mon hôte.

Hadji-Khacem m'apprit alors que mêmes déboires étaient arrivés quelques mois auparavant à un autre voyageur qui, vu ga qualité de chrétien et d'Euro-

péen surtout, avait été obligé de fuir au plus vite et de laisser ainsi inachevée son exploration, qui était la mienne, en sens inverse.

Ce voyageur, c'était un Prussien, M. le baron de Wrede, que j avais connu au Caire et qui a publié sur THadramont et le pays de Jafféa un ouvrage qui a eu beaucoup de succès.

A toutes ces contrariétés vinrent bientôt s'en joindre deuz autres plus pruelles.

Un matin, Mohammed, qui avait disparu depuis deux ou trois jours, reparut.

Il s'était laissé éblouir par les belles promesses du nagîb,Mahomed-Ebné-Abd'el-Habib, qui avait besoin d'artilleurs, et venait prendre congé de moi. Il n'y avait pas à le retenir.

Je lui payai donc ce que je lui devais, lui souhaitai bonne chance, elle voilà enrôlé.

En second lieu, Saïda était tombée sérieusement malade, et, en conséquence, je devais la laisser à Mokallâh.

Sur ces entrefaites, arriva la fin du jeûne (lundi 2 octobre 1844, l«r chaoudl 1261).

Le matin de ce jour, un peu avant la prière du Fedjer, à la voix des muezzins, les fanfares sonnèrent, une salve d'artillerie ébranla la ville, et la pâque de l'islam, Aït-el'Segh'ir ou Koutchêc-Bdram (petite fête) commença.

Le Koutchêc-Beïram est mobile comme toutes les fêtes musulmanes, parce que les mois, en Orient, se règlent par lunes, et que chaque année lunaire pré-

sente une âtS&renoe de onze jours en moins sur Tannée solaire*.

Le nom de FêtrCj que les Persans lui donnent, signifie rupture^ parce qu'il termine le Ramadan.

Les Arabes et les Turcs l'appellent petite fête^ pour le distinguer de la grande fête, AU^el-Kébir ou Courhan-Belram (fête du Sacrifice), qui suit le pèlerinage au mont Arafat.

Le Courban dure cinq jours, le Kouthéc trois seulement.

Ce dernier se partage en deux phases, dont la première est la clôture du jeûne, fête de harem que célèbrent, le dernier jour du mois de ramadan, à la nuit close, par conséquent le 1" chaouâl, les illuminations, les festins et toutes sortes de divertissements.

Parmi les jeux, j'en remarquai un qui ressemblait au jeu de bague de nos foires, si ce n'est qu'il consistait dans une machine beaucoup plus grossière.

Elle était composée de plateaux suspendus, comme ceux d'une balance, à l'extrémité d'une pièce de bois posée sur ud gros poteau fixé en terre.

Plusieurs hommes s'étaient entassés comjne des enfants sur ces sièges, et s'amusaient à se faire tourner en rond, par le mouvement qu'un nègre leur imprimait en y employant toutes ses forces.

Le lendemain, la cérémonie commence aux mosquées et se continue par une prestation d'obéissance

^ Les jours se comptent d'un coucher du soleil à l'autre; il est urgent de distinguer la lune naissante qui termine le dernier jour d'un mois et commence le suivant.

et d'hommage aux autorités et par des distributions de tout genre aux femmes et aux enfants et de vivres aux pauvres.

EnfiDf les 2 et 3, elle s'achève par des amusements généraux et des visites de harem à harem et entre particuliers.

Le 5 (vendredi 6 octobre 1844), de bonne heure, je reçus la visite de Hadji*Khacem.

Il venait m'annoncer qu'il avait traité avec le propriétaire d'un fin voilier persan qui, moyennant vingt gourdes et sauf le calme et les vents contraires, nous ferait franchir en dix jours les trois cent vingt lieues environ qui nous séparaient de Mascate, et s'éloignait de Mokallâh le soir même, après le cou^ cher du soleil.

Je profitai tout de suite de sa présence chez moi poiu* lui recommander Salda à laquelle je remis, devant lui, cent cinquante gourdes, — autant pour se faire soigner que pour être à l'abri du besoin une fois que je serais parti, — et que f affranchis en même temps, me libérant ainsi aux yeux des musulmans des obligations qu'impose à tout voyageur l'infraction au Jeûne du Ramadan.

Et pour que personne n'en ignorât, comme Ton ditchez nous en style de grimoire, j'écrivis l'acte qui suit : « Louange à Dieu !

« Le très-charitable , très-honorable El-Hadj-Abd'el Hamid-Bey atteste et certifie qu'il a donné la liberté & la négresse nommée Salda, du pays de Zanguébar. « Son signalement est :

« Front large, une incision dans la joue *, peau noire, paupières noires.

« Il Ta tirée de Tesclayage en lui donnant sa liberté entière , afin qu'elle soit comptée parmi les afifranchies' et qu'elle jouisse des prérogatives des autres musulmanes libres.

« Il a fait cela pour la charité et Tamour de Dieu, suivant la voie tracée par notre seigneur Moham^ med.

« Il espère que le Dieu tout-puissant considérera comme une bonne action cet affranchissement, et qu'il pardonnera à son serviteur autant de fautes qull y a de côtes sur le corps de cette femme, comme il est écrit et dit dans le livre sacrée donné par le noble Prophète.

« Que la prière et le salut soient sur lui, sur sa famille et ses compagnons, toutes les nuits et tous les jours!

« Donné à Mokallâh, le 5 chaouâl de Tan 1261 de Thégire. »

Une fois tranquille de ce côté, laissant le droma* daire que m'avait donné Timam de Sana en cadeau à mon hôte, j'envoyai Aaïa-el-Châhin et Sélim vendre les quatre autres au marché.

A dix heures, ils étaient de retour, m'apportant

1 Les nègres font des incisions aux joues de leurs enfanis, .afin de se rendre agréables à leurs idoles ou fétiches, et puis encore pour les marquer des signes qui, d'après eux, sont susceptibles de les protéger contre l'infortune et les génies du mal; chaque race, chaque tribu, chaque famille a ses signes particuliers.

deux cents thalaris, juste la moitié du prix qu'ils avaient coûté.

Puis vint le déjeuner.

Celui-ci pris, je réunis les chouafs autour de moi, les remerciai des bons et intelligents services qu'ils nous avaient rendus durant la route, leur délivrai le certificat qui en faisait foi, les chargeai de tous mes Tœux pour ce bon Abû-Bekr-el-Doâni, leur maître, et leur remis cent gourdes comme hekhrchich^.

Après quoi ils se séparèrent de moi les larmes aux yeux, descendirent dans la cour, enfourchèrent leurs montures et reprirent leur route dans la direction de Doân.

Resté seul avec Sélim, ce bon Sélim qui, lui, ne m^aurait pas quitté pour tout l'or du monde, — et que, pour cela, je chérissais presqu'à l'égal d'un frère, je m'occupai de mes préparatifs de départ et à acheter des provisions pour la traversée.

Toutes ces choses faites, après la prière du magh'reb et le repas du soir, qui se prolongea jusqu'à sept heures et demie, je prenais congé de cette pauvre Saïda, qui avait eu le bonheur de retrouver des nègres de son pays, de sa tribu, affranchis comme elle, et avec lesquels elle allait pouvoir vivre en famille et retourner dans le Zanguébar si elle guérissait; elle était affectée d'un gonflement prodigieux à un genou par la présence d'un ver de Guinée qu'il avait été impossible d'extirper malgré Técorce de grenadier,

i C'est la véritable orthographe du mot arabe; les Européens tu ont fait hatchich.

qui passe pour ce qui est le phis efficace aptes le feu,

les amulettes et les sorcières; un quart d'heure ajorès, toujours accompagné de Hadji-Khacem, lequel m'avait remis, en sortant de chez lui, une lettre de recommandation pour un de ses amis de Mascate, Séid* ben-Calfen, nous étions arrirés sur la jetée où vint aussitôt nous recevoir une feiouque (canot), felooqae, qui, à la lueur d*un fanal, nous conduisit en hâta à bord du bâtiment qui devait nous transporter dans la capitale de TOman et n'attendait plus que nous pour prendre la haute mer.

'* Ml ■■ ■ in— ^^^^^■^ap^farf*^»a*^^w»ti

La Khethaêfa.

Ce fin voilier que m'avait annoncé Hadji-Rhacem, et qui nous reçut une lanterne hissée à son mât, se nommait la KheHiaêfa (mirondelle).

Les bâtiments arabes et persans, bien que moins importants que ceux d'Europe, portent des noms en rapport avec la célérité de leur marche, la valeur et le courage des équipages, leur solidité, et souvent même simplement ceux de leurs propriétaires ou patrons.

Notre patron s'appelait Hadji-Khanunis.

En approchant, nous entendîmes un bourdonnement confus, et lorsque nous eûmes accosté le boutre, j'aperçus, en mettant le nez au-dessus du bastingage, un guêpier de passagers serrés les uns contre les autres comme des harengs dans une tonne.

-30i - Av'c'A â cela qnantilè de marchandises de toutes

>Zr^s-d li^boriaienl, et la ligne de flottaison étail s. TCfs ie r«a que l'on avait dû faire un faux borjapf }t:-zT q^e la mer n'envahit pas le pont.

Ce it;ii îor^li^e était maintenu au moyen de Ictei ±j'-r.^is en bois et d'une espèce de corde ïd

li< T-asatvT'' é'>aient an nombre de cent-vingt ec- T ..-,-c i^--. janni eut on comptait une quarantaine £!■ iftiL=MSrt J"eiiants esclaves.

£i :J2i 5? !-"<;: f^la, il y avait encore vingt-cinq i,L z^tz-'.i b.-c:r!ef -requipige, D^respourla plupart, ^ii, s,-.r.rr>::i>r>*^!. le boutte pouvait cootenir de s ..ïiT-t^rii a ^a^-vingls personnes.

Âcr .-w iCirws lie bâtiments rarement pontés, K.TSas ^.xtsas *m des filamenls de doum au lieu L.'-Tt .-j.p^fs. r-uis calfatés de goudron et tous à •ruhn i:.:jste^ r^^arm couche, le commun desmarr'Ts se; >i* TÔiruriids loutes nues, les autres sur des i..:f<> -.>■ .-0. ifii: urî$. s'anaogeant comiae il; peut, ,-jint7iJ!r«i: ?: i:f:;>iinl b jJace contre les empièle-

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C'était le domaine de quelques gros marchands et djellabs.

Les enfants se mêlaient à l'équipage, et, selon leur degré d'agilité ou de force, servaient de mousses.

Ils gagnaient deux choses à cette manœuvre :

Ils faisaient de la gymnastique et étaient mieux nourris.

Trois derviches, au costume fantastique, secondés par un docteur de la loi musulmane^ s'étaient emparés du mât.

Ce dernier portait la djebba de calicot blanc, recouverte d'une abbaye en poil de chameau noire, et le turban vert, ce qui lui donnait, comme descendant du Prophète, une position particulière à bord du boutre.

Quant à nous, c'est-à-dire à Sélim et à moi, nous occupions la dunette avec nos bagages et nos vivres.

Ces vivres consistaient en riz, en farine, en miel, en beurre, en poisson salé et en fruits secs.

Une cuisine commune, pareille aux fours banals du moyen âge, devait nous offrir son foyer toujours ardent.

Je dis commune, car chacun avait à pourvoir à sa subsistance personnelle.

Nous avions de plus de l'eau douce, ce qui nous permettait de ne pas toucher aux deux énormes caisses renfermant le liquide des autres passagers et de l'équipage, et qui^tenaient les deux côtes du mât. *

C'était sur ces deux caisses que les trois derviches et le docteur de la loi musulmane avaient élu domicile.

Les (pistîB aflioeiés ae séparèrent I0 soir iraftng.

Les premiers étaient Schiytes et ccmvral» de vermine.

Le doetenr de la loi mnsolmane était Soimite et assez propre ponr un docteur de la loi nmsiilmane.

A notre anivée, hmmTn» et feniTnftft se trouvaient pêle-mêle sur le pont.

Seulemrait ces dernières avaient le visage voilé, ce qni ne les empêchait pas de se livrer à la conversation aoit particulière, soit gmérale.

—Le boutre est bien chargé, dia-je en moi-méme en apercevsmt cet encombrement de marchamBses, et les pasKLgers y pullulent ; voyons an moins â le patron a meOleure mine.

Je vis , assis sur le banc de quart , si on peut rappeler ainsi, un homme de trenteHdnq ans &ïr viron.

n avait Tair honnête, mais an pr^nîar abord trèsincapable.

Je ne pensai pas que ee fat le nacoda ^ .

Cependant, il s'annonça ccmuse tel^ et il ne zne fdt plus permis d'en douter.

Outre le nacoda, toos le^ bâtinmita arabes et persans ont un timonier ou pilote.

Je veulus anssi le connaître ponr savoir à quoi m* en tenir sur son compte.

Je m'adressai à un marin d'un âge avancé et lui demandai où était le rauUan.

* Nom perian da patron ou capitaine ; bot la mer Rouge, ils se nomment rd*.

^ï5Um

—C'est moi-même, me dit-il.

—Je suis très -heureux de faire le voyage sur un boutre où tu te trouves, lui répondis-je, et ton aspect m'annonce que tu dois avoir une parfaite connaissance de la mer.

—Ali peut se flatter d'être au fait fite'son métier, sans faire tort à sa modestie.

— Je n'en doute nullement.

-*Tu en seras encore plus certain quand tu sauras que j'ai vu échouer sous moi sept boutres qui m'ont été confiés à diverses époques ; quand, on a passé par ces épreuves, on doit être au fait de son métier.

— S'il en est des marins arabes comme des cavaliers, qui, pour acquérir de la solidité à cheval, doivent tomber plusieurs fois, tu dois connaître ton état mieux que personne. Cependant, si tu fais en sorte de te dispenser d'une huitième expérience avec la Khethaêfa^ je t'en serai très-reconnaissant.

— ^AUah-Akhbar ! fut sa seule réponse; Dieu est grand!

J'ai parlé du costume îantastique des derviches.

Fantastique veut dire étrange, inouï, impossible, mais ne montre pas de quoi ce costume se compose.

Je vais expliquer cette épithète toute française.

Ce costume fantastique se compose d'un large pantalon de cotonnade blanche ou bleue et d'une veste très-ample, formée d'un millier de morceaux de drap de toutes couleurs et imitant assez bien certain travestissement de Folie , de mise dans nos jours de carnaval.

Leur bonnet est pointu dans le genre de celui qae nos faiseurs d'almanachs donnent à Mathieu Laensberg et à Nostradamus.

Leur corps est entouré de chapelets ayant quatresingt-dix-neuf grains gros comme des noisettes et formant troi^^ divisions de trente-trois grains chaque, n en est dont les chapelets sont de cent et un grains, divisés par dizaines et gros comme des noix.

Une ceinture leur serre la taille et soutient un djembie et une hachette leur servant à fendre du bois et qxd leur donne eu même temps un aspect plus formidable.

Ils ont en outre et comme dernier ornement trois noix de cocos :

La première, énorme et coupée en manière de sèbille, qui leur pend sur le dos et leur sert à mendier;

La deuxième, plus petite, est attachée à leur côté gauche et leur tient lieu de verre;

Enfin, la troisième, moindre encore, suspendue près de la seconde et ticquetacquant avec elle, leur sert^à prendre le café.

Ils passent leur temps à priser, à fumer, à dire leur chapelet et à faire les jongleurs.

Leur tabatière est en corne et leur chibouque en cuivre.

Au lieu de bâton, ils portent à la main l'os nasal du poisson que Ton appelle la scie.

Leur costume est complété par une foule d'amulettes et de cricris, se composant de dents de requin, de défenses de sanglier et de coquillages.

Ajoutez à tout cela une peau de lion ou de panthère jetée sur leurs épaules le jour, et leur servant de natte la nuit ; une chevelure et une barbe imraenses, noires et épaisses; des dents blanches, des lèvres rouges comme du sang, des yeux de lynx, et vous aurez une idée des trois saints personnages dont notre docteur de la loi musulmane avait, par délicatesse sans doute, évité le voisinage.

On sait que les derviches mahométans peuvent circuler de par le monde musulman sans avoir à s'occuper de rien.

La crédulité publique fait les frais de leur voyage. D'ailleurs, quand on ne leur donne pas ils prennent. Témoin l'aventure d'Arnaud à Hodeïdâh.

Ce qui n'est permis à aucun homme, sauf les eu- . nuques, rentrée des harems , leur est permis à eux.

Les grands de Turquie, d'Egypte, de Perse et d'Arabie ont presque tous un derviche à eux, ou plutôt appartiennent à un derviche, qui joue près d'eux le rôle que les Orsini et les Ruggieri jouaient près de nos anciens rois.

Osman-Pacha, gouverneur du Hedjaz en 1842, avait un derviche nommé Ibrahim-Effendi qui possédait plus de trente mille thalaris de rente. .

Les bonnes grâces du pacha, qui ne faisait rien sans son avis, étaient subordonnées aux siennes.

Aussi lui faisait-on une cour plus assidue qu'à son maître. J'eus souvent à la Mecque l'honneur de ses visites, motivées sans doute par le désir de connaî.tre naes desseins.

Ce fat un derviche, favori de Mahmoud, père d*Abd*ul-Medjid, gui détermina le massacre des janissaires.

Ceux qui voyagent sont d'ordinaire des espions envoyés par les princes orientaux, et qnl^ à leur retour, leur rendent compte de ce qu'ils ont vu.

Somme toute, ce sont parfois mieux que des agents secrets.

Ce sont des bourreaux qui vont tuer à distance comme faisaient les afSdés du Vieux de la montagne en Asie, et les francs-juges en Allemagne.

Cette réputation et la vermine qui les couvrait concouraient à nous faire suivre à tous l'exemple du docteur de la loi musulmane, qui s'était éloigné de ceux qui se trouvaient à notre bord.

Disons aussi en passant qu'ils avaient, comme Tartufe, le teint fleuri et le menton étage.

Chacun de nous devait, à tour de rûle, contribuer à leur entretien durant la traversée.

J'ai déjà dit dans le chapitre précédent que si nous étions favorisés par ime bonne brise, nous pouvions espérer être en dix jours à Mascate.

Une demi- heure après notre embarquement, le roubban profitant de la marée haute pour s'éloigner de Mokallâh, la Khethaêfa venait mouiller en pleine mer par dix brasses d'eau:

L'océan Indien ressemblait fort à cet abîme dans lequel s'engloutissent les heures, les mois et les au* nées.

La lune ne Téclairait pas encore, quelques rares

étoiles seulement brillaient au ciel et se reflétaient dans les profondeurs de l'eau.

Notre boutre, comme un ballon, paraissait suspendu et flottant au milieu de Téther, entre deux iramensités.

Lorsque ceux qui nous avaient amenés s'éloignèrent, on eût cru les apercevoir dans un gouffre.

Mais bientôt la lumière du fanal éclaira leur felouque et rayonna sur l'onde , nous montrant les yeux brillants, le corps et les bras nus des rameurs.

Pendant quelque temps les objets placés dans son cercle lumineux restèrent visibles.

Puis ce cercle se rétrécit peu à peu.

Au bout d'un instant, ce ne fut plus qu'une étoile» détachée du ciel et filant avec lenteur sur la surjEace de Teau.

Enfin, cette étoile s'agita, traça quelques détours, qui, deTendroitoù nou» nous trouvions, semblaient lea évolutions insensées d'un feu follet, disparut, reparut, gravit une pente , disparut de nouveçiu , reparut encore, et tout i coup sembla s'anéantir dans les entrailles de la terre.

U pouvait être alors près de neuf heures.

Vers minuit, chacun commença à s'endormir, et bientôt tout fut calme à bord jusqu'au matin.

En mer.

Samedi 7 octobre 1844 (6 chaoml 1261). — Pendant le restant de la nuit, les matelots avaient taché de mettre un peu d'ordre à bord.

A sept heures, ils hissent Tantenne de leur voile, et, durant tout le jour, nous longeons la côte par une faible brise sud sud-ouest.

Les marchands et lesdjellabs sont nonchalamment accroupis sous leur tente, les femmes dans leur cabine, celles-ci caquetant, fumant ou jouant de la musique, les autres devisant de leurs affaires.

Aux premiers mouvements de la Khethaêfa^ la terre a paru littéralement manquer sous eux, et il leur a fallu passer incontinent de. la position perpendiculaire à la position horizontale .

Les trois derviches sont assis sur les deux caisses

à eau et fument du hachisch ; le docteur de la loi musulmane est encore debout, si avoir le dos appuyé contre un échafaudage de marchandises, la tête penchée en avant et les jambes posées verticalement peut s'appeler être debout; il ne dit pas une parole, tant sa crainte d'ouvrir la bouche est grande.

De temps à autre, il s'assied, sombre comme Jérémie au bord du Jourdain ; il rumine peut-être un nouvel article de foi.

Le nacodâ se promène paisiblement de Tavant à l'arrière, inspectant chaque chose.

Sélim et moi, nous sommes appuyés contre le faux bordage; nous suivons les mouvements oscillatoires du boutre, en étudiant la gradation et la dégradation des teintes.

A portée de la main, j'ai mon fusil à deux coups, Tun chargé à balle dans Tattente des marsouins ou des requins, et l'autre chargé à plomb, en l'honneur des margats , des mouettes, des goélands ou de tout autre volatile qui voudrait nous faire cette joie de passer à portée de nous.

La moitié de l'équipage est sur le pont et fait le quart, l'autre vaque à ses affaires, c'est-à-dire dort ou bavarde dans les premiers dessous, comme on dirait à l'Opéra.

Les douze ou quinze matelots visibles sont pittoresquement groupés au centre ou à l'avant du boutre, autour du mât ou près de la dunette.

Les mousses jouent aux osselets ou sautillent de côté et d'autre.

La Khethaêfa va toute seule, comine le navire Argo^ ssans qu'il y ait besoin, pour la diriger, d'autre puissance ou d'autre volonté que celle de Tantenne ou du roubban, lequel, d'un air indolent, tourne le gouvernail tantôt à droite, tantôt à gauche S

Ce ne sont plus les côtes d'Afrique, du Hedjaz et du Théama aux rudes falaises ; ce n'est plus la poupe rugueuse du Hadji-Habib^Allah battue par les flots de la mer Rouge ; ce ne sont plus les oiseaux des tempêtes se jouant, au sifQement du vent, au milieu de l'embrun des vagues se brisant sur les rochers.

Non, c'est la mer des Indes, transparente en ce moment comme un miroir.

Nous passons successivement devant Roeab et Sahire^ petits villages construits en amphithéâtre et se dessinant, pareils à deux pyramides, entre l'azur du ciel et l'azur d'Amphitrite.

La limpidité des eaux nous permet de distinguer au fond de Tabime, soit les innombrables ramifications du corail, soit une foule de plantes d'un vert éclatant, qui semblent une forêt sous*marine.

L'un des caractères distinctifs de cette mer est sa grande phosphorescence.

Peu de voyageurs y ont navigué sans être frappés, à certains jours, de l'éclat lumineux que trace sur Tonde pendant la nuit le sillage du bâtiment.

1 Le roubban confie presque toujours U barreaux matelots; il trace la route au moyen d'une boussole {housla); enfin il est à peu près à bord des boutres arabes ce que le lieutenant en second est k bord de nos navires.

Si Ton plonge alors une rame dans l'eau, elle fait jaillir à Tinstant des milliers d'étincelles.

Le fil du loch, quand on le retire de la mer, semble une longue chaîne de Tubis et de diamants, dont le chatoiement dans l'ombre est d*un effet merveilleux.

On sait que ce phénomène, qui se produit quelquefois, mais à tm moindre degré, dans la Méditerranée, est dû à la phosphorescence de myriades d'animalcules au moment de la reproduction.

La description de l'océan Indien entraîne nécessairement celle des deux autres mers qui, de tout temps, ont été avec elle les grandes mais difficiles routes du commerce de l'Arabie et de l'extrême Orient, car le golfe Persique, simple continuation du bassin de TEuphrate, ainsi que la mer Rouge, vaste enfoncement dans lequel ne s'écoule aucun fleuve, sont de même sillonnés de bas-fonds, d'écueils, de petites lies qui forment autant d'obstacles à la marche régulière des bâtiments.

Les anciens déjà ne parlent qu'avec épouvante des péiils de la navigation dans les mers arabes.

Agatharchides , Arrien, Artémidore, Édrissi, Strabon, sont imanimes dans leurs rapports.

Tantôt c'est le golfe Persique ou mer Erythrée dont

ils dépeignent les terribles tempêtes, tantôt celles du golfe Arabique dont ils font de lamentables récits.

Dans l'antiquité, les navigateurs les plus hardis, les Phéniciens, ne se confiaient sur ces flots redoutés qu'après avoir imploré les dieux par des sacrifices.

Ou les considérait, au retour, comme des victimes échappées à une mort certaine, et c'est ornés de guirlandes qu'on les conduisait aux temples pour remercier les immortels.

Néarque, qui s'embarqua sur l'/ndiw par les ordres du héros macédonien, et remonta le golfe Persique, trois cent vingt-six ans avant Tére chrétienne, éprouva plus de péripéties que Christophe Colomb à la découverte de l'Amérique *.

On échouait sur des bas-fonds, on était effrayé pai la vue des baleines, et le rivage toujours voisin ne rassurait pas sur les périls du naufrage.

L'œil n'y découvrait que des plaines désolées, habitées par des sauvages demi-nus, dont l'aspect étrange et les gestes hostiles inspiraient l'épouvante.

La mer Rouge n'avait pas une renommée moins fâcheuse.

« Le rivage du golfe Etlanitique^ dit Strabon ■, est d'abord pierreux, puis il flevient hérissé de rochers, et difficile à côtoyer à cause de la rareté des ports et des mouillages. En effet, la côte est bordée de montagnes escarpées et hautes dont la base se prolonge jusqu'à la mer où elle forme des écueils qui environnent le navigateur de dangers insurmontables, surtout quand les vents étésiens soufflent, et lors de la saison des pluies, qui a lieu à la même époque. »

Nous lisons enfin dans Edrissi ' :

1 Arrien, Script, mar. Eryth., p. 12.

î Liv. XVI. p. 776.

> Prolégomènes f p. 5 et II« climat, v* section; trad. de A. Jaubert.

« Les profondeurs delà mer de Colzoum (Suez) sont remplies de bancs de sable sur lesquels périssent les navires, en sorte qu'il n'y a que les navigateurs expérimentés, et connaissant ces écueils cachés ou les passages praticables, qui osent s'y hasarder.

« Les bâtiments dont ils se servent sont composés de planches cousues' avec des cordes de palmier, calfatées avec de la résine pilée, et enduites de gi*aisse de phoque.

« Le capitaine se tient assis sur la proue, muni d'instruments nautiques nombreux et convenables.

« Il examine attentivement le fond des eaux pour reconnaître les écueils, et il indique au timonier la direction qu'il faut prendre.

« Sans ces précautions, il serait impossible de naviguer dans cette mer, car elle est tellement périlleuse qu'on ne se risque pas à marcher la nuit.

€ On mouille de jour dans quelque endroit convenable, et l'on n'en repart que de jour.

« C'est une mer sujette à des orages a£&eux, semée d'Iles inhospitalières, et qui, en un mot, n'o&e rien de bon , soit dans ses profondeurs , soit à sa surface.

« Elle n'est pas comme l'océan Indien, dont le fond recèle les perles les plus rares, dont les montagnes contiennent les pierres les plus précieuses, dont les rivages sont couverts de villes florissantes et de résidences royales; où croissent l'ébène, le rotting^ le bois d'aloés, le camphre et divers parfums ; où l'on trouve la chèvre qui porte le musc.

c La mer de Colzoum ne produit que de Tambre, et encore vient-il de la mer des Indes. »

La longueur du goUe Arabique, depuis le détroit de Bab-el-Mandeb (la porte des larmes) jusqu'à Suex, est de quatorze cents milles arabes ^

Sa largeur, qui n'est que de vingt milles à l'entrée du détroit, est de cent quatre-vingt-dix milles entre Souakem sur les côtes de Nubie, et Confodàh dans le Hedjaz.

La mousson du nord-est {chemdl)^' qui y règne depuis la dernière moitié d'octobre jusqu'à la première moitié d'avril, peut seule en faciliter l'entrée aux navires.

Elle devient impossible par la mousson contraire.

Dans le golfe Persique, ce sont les vents du sud-est (iCoos)^ régnant pendant les six m.ois d'été, qui favorisent le passage du détroit ù*Ormûz ou Ormus^ beaucoup moins resserré toutefois par des îles ou des récifs que celui de Bab-el-Mandeb. Pour les Européens, la navigation à la vapeur a levé tous ces obstacles.

En effet, ce qui peut causer de graves inquiétudes

à un bâtiment à voiles ne préoccupe aucunement ces

. rois de la mer, qui sillonnent leur empire, assis sur

un trône de flamme, avec une couronne de fumée au

front.

Quelle que soit l'époque de l'année à laquelle les navires partent de l'Inde pour Suez pu Bassorâh,

^ Le mille arabe comporte la distance à laquelle il est possible de distinguer à l'œil nu un homme d'une femme, eoitdit de nouveau 1333 mètres 33 centimètres.

ils parcourent sans dangers comme sans retards ces mers terribles, auxquelles leur position a, de tout temps^ assuré une haute importance commerciale, alors même qu^on ne pouvait y naviguer sans braver les périls du naufrage.

Nous avançons toujours et entrevoyons en troisième lieu Schahher ou Schoher^ puis HaumiBy Scharma et Bogatschûa couchées sur le rivage et ombragées par des bouquets de.mossouacks ou de palmiers.

Il y a quelque chose de charmant à se sentir entraîné ainsi vers Tinconnu.

Cet inconnu est devant nous, et nous nous en rapprochons d*heure en heure.

On parle continuellement de la longueur des traversées.

Il est possible que dans les hautes latitudes, là où la terre a disparu complètement, là où Ton ne voit, aussi loin que le regard puisse s'étendre, autre chose que le ciel et Teau, il est possible que l'ennui vienne avec le malaise, son précurseur ou son compagnon, s'asseoir côte à côte du passager.

Mais, en vérité, pour le penseur, c'est-à-dire pour l'homme qui essaye de plonger ses regards dans les arcanes de la mer ou dans les profondeurs de l'éther, ces deux emblèmes de l'infini, je ne sais pas de spectacle plus varié et souvent plus sublime que cet horizon désert à l'extrémité duquel semblent se toucher le nuage, cette vague du ciel, la vague, ce nuage de la mer.

J'avoue qu'on ne peut rêver éternellement, qu'il

y a des traversées de trois ou quatre mois, et qpi'un rêve de trois ou quatre mois finit par sembler un peu long.

Mais les Arabes ne rêvent-ils pas toute leur vie, et quand par hasard ils se réveillent, ne se hâten^ils pas de recourir, pour s'illusionner encore, à Topium ou au hachisch.

J'allais joindre l'exemple au précepte, etm'enfoncer jusqu'au cou dans ma rêverie, lorsqu'un matelot me toucha l'épaule, et allongeant la main dans la direction du cap Bogatschûa :

— Gossier! me dit-il.

Il y a des noms qui ont une singulière puissance, car ils portent en eux tout im monde de souvenirs, qui, aussitôt qu'ils se présentent à notre ^prit, viennent l'envahir et en chasser violemment les idées antérieures, au milieu desquelles il se reposait calme et placide comme un pacha dans son harem.

Gossier, l'ancienne Mjos-Hormos des Grecs*, est célèbre par la station qu y firent, vingt et un ans avant Tère chrétienne, ^Ëlius Gallus, général romain, et ses troupes.

C'était Auguste qui, trois ans auparavant, Tavait chargé d'explorer l'Arabie Heureuse', dans le but de se concilier les peuples qui l'habitaient, ou de les soumettre .

1 Messieurs les savants confondent ici généralement Gossier BLveeKosséir, un des ports africains de la mer Rouge; c'est une erreur.

s L'Hadramont faisait &\ot* partie de l'Arabie Heureuse.

La réputation des produits propres à cette contrée et l'antique renommée de son commerce avec le$ Indes lui donnaient Tespoir, ou d'acquérir des aanis puissants, ou d'avoir de riches ennemis à vaincre.

Il comptait d'ailleurs sur les NabatMens, ses alliés, qui lui avaient promis de le seconder de tout leur pouvoir, et possédaient Pètra^ la ville aux tombeaux.

Mais il fut trompé dans sa confiance.

Un chef nabathéen, nommé Syllaeus (Salêch), qui s'était proposé pour servir de guide au général romain, et s'était chargé des approvisionnements nécessaires à l'armée, se conduisit avec la dernière des perfidies.

« Au lieu d'indiquer, dit encore Strabon, les chemins sûrs et les rivages qu'on pouvait côtoyer sans danger, il fit prendre à iElius Gallus des routes impraticables, et l'entraîna, par mille détours, dans des Ueux dénués de tout, sur des côtes escarpées, dépourvues de mouillage et hérissées d'écueils à fleur d'eau : c'est surtout dans de tels lieux que le flux et le reflux lui causèrent de grands dommage^. »

Les Romains avaient alors une connaissance si imparfaite de l'Arabie, qu'on leur persuada qu'il était impossible de s'y rendre de l'Egypte sans traverser la mer Rouge.

Ils construisirent, en conséquence, quantité de trirèmes et de vaisseaux longs, à Arsinoé ou Ç^opdtrie^ prés du canal qui communiquait des lacs salés au golfe, puis s'embarquèrent^ au nombre de dix mille hommes de pied, tant soldats romains qu'auxiliaires.

dont cinq cenls Juifs et mille Nabatbéens, sous la conduite de 'Syllœus.

Après une traversée très -orageuse, dans laquelle périrent plusieurs Mtintients, iElius Gallus débarqua à Leukécomé (Moilâh).

L'armée avait tant souffert pendant la navigation, qu'elle fut forcée d'attendre une année entière avant de quitter le port auquel elle venait d'aborder.

.>Elius Gallils repartit ensuite.

Mais le manque d'eau et la perfidie 'de son guide rendirent la marche si lente et la route si longue, que ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'on atteignit Toasis d'Anagrana ou Negrana (Nedjerân).

Sa capitale fut emportée d'assaut et son roi mis en fuite.

De* là, les Romains continuèrent leur route, et par vinrent sur les bords d'un torrent, dont le passage leur fut disputé par l'armée des Arabes.

Ces derniers perdirent sept mille hommes dans la bataille qui se livra.

La prise de la ville A'Asca (?) suivit immédiatement le combat.

D'Asca, iElius Gallus atteignit la ville &Athrulla (?), s'en empara sans coup férir et y laissa garnison.

Ayant fait provision de blé et de dattes pour la route, il poussa jusqu'à Mateb, gouvernée par im roi nommé Ilasarus (VHoul-Azar des Orientaux), et qu'il assiégea pendant six jours.

Mais la disette d'eau le contraignit à lever le siège, n n'était plus alors qu'à deux journées de marche

du paya des aromates*, selon le rapport des prisonniers.

Le général romain, convaincu trop tard de la perfidie de Syllseus, prit, pour le retour, des routes différentes de celles où il l'avait si complètement égaré.

Aussi lui sufBt-il de cinquante et quelques jours pour franchir l'espace qu'il avait mis naguère six mois à parcourir.

11 descendit vers le sud-est pour gagner Tocèan Indien et toucha à Gossier, d'où, après un mois de station, il se rendit par mer et par terre à Souakem et à Alexandrie, avec celles de ses troupes qui avaient échappé aux maladies, à la faim et à la fatigue.

Sur les six heures et demie, c'est-à-dire au coucher du soleil, et à dix-huit cent soixante-cinq ans de distance, nous venions, à notre tour, amarrer à une encablure du même rivage, par quatre brasses d'eau, protégés contre le vent par le port, où nous avaient déjà précédés quelques boutres venant de Masçate et se rendant à Mokallâh, à Aden et à Moka.

On sait que les Arabes ne naviguent pas pendant la nuit, de peur des récifs et des pirates, les premiers stationnaires, les seconds glissant silencieusement à fleur d'eau.

A défaut de port, il y a dans la mer, à mx quart de lieue, une demi-lieue, une lieue de la rive, ou sur celle-ci quand elle est hospitalière, diverses stations connues des pilotes, espèces de criques et d'habita-

^ L*témen ou l'Arable UenfeMBe*

lions isolées où le bâtiment trouve tous les soirs un refuge.

Le port de Gossier est formé par une petite anse, que la grande chsdne de montagnes qui enserre, en quelque sorte, l'Arabie depuis Suez jusqu'au détroit d'Ormtiz, met à l'abri du côté de la terre ; vers la mer, des bas-fonds le défendent contre les grosses lames qui viennent s'y briser.

Dhafftr.

Dimanche et lundi, 8 et 9 octobre 1844 (7 et 8 chaouâl 1261). —Le 8, à cinq heures du matin, nous reprenions la mer.

Il faisait nuit encore, quoique Ton sentit déjà l'approche du jour.

Nous naviguions pour nous éloigner de la côte, ouvrant, avec la route que nous avions suivie la veille, un angle aigu dont le cap Bogatschûa formait le sommet.

Le balancement du bâtiment dégageait de la plaine liquide des globes de flanunes phosphorescentes, qui après avoir, de chaque côté, suivi les flancs du boutre, allaient demère lui se réunir et se perdre dans son sillage ; le ciel s'éclaircissait peu à peu, tout en gardant sa couleur d'outremer.

Le Djebel'Asad (la montagne des Lions) se découpait dans le lointain sur une teinte orangée, et semblait un chameau gigantesque couché le long du rivage et s'abreuvant à la mer.

De son côté , la côte commençait à recevoir la lumière.

On distinguait parfaitement ses villes, ses villages, ses maisons isolées, ses ras ou caps.

Au moment où nous fûmes en vue de Rader-Seglitr, Tastre-roi, semblable à un globe d'or, montait en avant du cap Bogatschûa.

A ses rayons, nous aperçûmes distinctement alors Gossier, que nous venions de quitter, ses fortins et ses minarets blanchissant dans la lumière, et son port encore perdu dans la brume, que perçaient, conmie des lances gigantesques, les mâts banderoles de ses boutres à l'ancre.

La même brise nous accompagne ce jour-là ainsi que la veille.

Nous doublons successivement Saba-Hareyer^ Wadiel-MaseUdh et Sihût.

Le soir, le nacoda désire entrer dans Tancrage de BaUàb^ mais le roubban veut pousser plus loin, et, après avoir dépassé les deux caps Agab eiScharwân^ nous venons mouiller par six brasses d'eau à un quart de lieue du rivage, vis-à-vis de Ifeschin^ Tancienn^ Sachantes des Grecs.

A peine amarrés, plusieurs pécheurs, montés sur des pirogues (sambûcks) faites avec un seul tronc d'arbre, ayant pour voiles des nattes en feuillet^ de

palmier, viennent accoster le boutre et nous offrir du poisson; ces embarcations sont si petites, quelles sont toujours à moitié submergées, quoiqu'elles ne soient chargées que du poids d'un seul homme.

Les pécheurs les fgnt avancer au moyen d'un bâton terminé à ses deux bouts par deux palettes rondes qui leur servent de rames, et ils vident avec une sébile Feau qui s'introduit dans leur esquif.

Si, en comparant la Khethaêfa aux beaux bâtiments d'Europe, je m'étais cru embarqué sur une frêle chaloupe, il me semblait en revanche que je me trouvais sur un vaisseau de haut bord lorsque j'abaissais mes regards sur ces vraies coquilles de noix.

On ne nous promettait de prendre terre qu'à Dhafâr, et nous ne devions y arriver que le lendemain.

Quand je dis que nous ne devions arriver à Dhafâr que le lendemain, j'avance ce fait d'après les informations que j'avais prises à Mokallâh, jamais un pilote arabe ne répondant autre chose à cette question :

— Quand arriverons-nous à tel endroit?

Que ces mots :

— Quand il plaira à Dieu î

Il plut heureusement à Dieu de nous faire arriver le lendemain 9 octobre, après avoir doublé successivement Scharwdn (Sciorama d'Édrissi), Durgdh, Haswdine, Sugger on Schedjer (Escier deMoico-Volo), et les caps Durgdh^ Fartasch {Siagrium Promontorium des Romains), Thurbaî-Ali^ Seïr^ Ramier et Schedjer.

A la vue du lieu de débarquement, chacun avait

fait toilette, et dès que nous fûmes amarrés, la felouque du boutre nous transporta à terre.

Comme les Arabes n'ont pas songé à établir de quai où l'on puisse aborder un peu commodément, les passagers pauvres se mettent dansiPeau jusqu'à mi-jambe.

Mais les matelots transportent sur leur dos ceux qui ont un batchich à leur donner.

Quant aux femmes, il faut qu'elles prennent infailliblement le bain.

Je crois que leurs maîtres préféreraient les voir se noyer plutôt que de permettre à un homme de les presser dans ses bras, et ils sont trop peu galants euxmêmes pour se charger de ce fardeau.

Il pouvait être alors trois heures de Taprès-midi environ.

Aussitôt à terre, je commençai par me désaltérer à ma guise, résultat auquel je crus un instant que je n'arriverais jamais; puis, je fis provision de petits citrons gros comme des noix, excellents compagnons de route par la chaleur, et je me fis conduire aux ruines de Dhafar, la Saphar de la Bible et la Dufar de Marco-Polo.

Il existe une autre ville de ce nom au pied des monts Sumara, à dix -huit kilomètres sud-ouest de Yérim, dans l'imamat de Sana, et quelquefois elles ont été confondues ensemble par les géographes orientaux.

Mais c*est probablement de celle dont j^allais voir les ruines que l'historien Macoudi a voulu parler^ lorsqu'il dit que la plupart des rois himyârites ont

résidé à Dhafâr ; et comme cette cité, enrichie par le commerce de llnde, était la ville la plus intéressante de TArabie méridionale, j6 suis très-porté à croire que soji homonyme de l'Yémen occidental fut bâtie et appelée ainsi, dans un esprit de rivalité, par le souverain d'une province démembrée, lequel voulait pouvoir dire :

— Je règne à Dhafâr I

Le nom de Dhafâr, métropole, s'applique aujourd'hui, non plus à une ville en particuUer, mais à une série de villages situés sur la côte ou près de la côte de l'océan Indien^ entre les caps Schedjer, Merbat et Noss.

Ceux de ces villages qui avoisinent le rivage, en allant de l'ouest à l'est, sont Aoukdd, Salalâh, El-Hafdh^ El'-Bélid, Merbat^ El-Dahdriz et Takâh.

Les deux premiers et le cinquième sont à peu de distance de la mer, et les quatre autres y baignent.

Celui que Ton nomme El-Bélid est couvert de ruines, mais de ruines splendides.

On y remarque Togive et la voûte à plein cintre.

Toutes les pierres sont taillées avec une précision géométrique remarquable, et Ton voit dans chaque maison une mosquée ou un oratoire.

Voici la tradition relative à cette particularité :

« Autrefois, il n'y avait à Dhafâr qu'une mosquée pour tout le monde.

« Un Bédouin, étant entré dans la ville à l'heure du magh'reb, se rendit dans cette mosquée, où se trouvait réunie toute la population mâle pour faire la

prière, et, celle-ci finie, il demanda Thoepitalitë aax habitants.

« Ce fut à qui l'aurait pour hôte.

« Les uns le saisirent par un bras, les autres par Tautre, et, chacun tirant de son côté, il fut écartelé vif.

« Le prince qui régnait alors, craignant que pareille scène ne se renouvelât^ ferma la mosquée conmiune et ordonna que chaque habitant eût une mosquée particulière.

t — Dorénavant, dit-il aux Dhafdrites^ lorsqu'un étranger pénétrera dans vos murs, il sera Thôte de celui dans Toratoire duquel il aura mis le pied. »

El-Bélid est construit sur une presqu'île ou cidevant presqu'île, entre la mer et tiii golfe, en sorte que le port se trouvait jadis derrière là ville par rapport à un spectateur placé au large.

Aujourd'hui , pendant presque toute Tannée , au moins à la marée basse, le golfe est un lac, et la presqu'île un isthme, l'entrée du port s'étant obstruée à la longue.

Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que ce lac est un lac d'eau douce.

Dans la saison des pluies, il redevient golfe, golfe d'eau douce à la marée basse, et d'eau salée à la marée haute.

Ptolémée, qui a eu soin de placer Saphar métropolis dans sa nomenclature des villes de l'Arabie, ne la met pas sur le rivage de la mer, d'où je suppose avec M. Fresnel qu'El-Bélid, sis sur la portion de côte

qui porte toujours le nom de Dhafâr, n'était anciennement que le port ou pirée de la métropole orientale.

Ce point coïnciderait alors avec le Mosca Porlus qu'Arrîen vante comme le rendez-vous de tous les marchands qui faisaient, de son temps comme aujourd'hui, le commerce, notamment des aromates, entre l'Inde, la Perse et l'Arabie.

C'est un avantage inappréciable pour l'histoire que

le prophète hébreu Ezéchiel nous ait transmis* sur les principaux entrepôts de ce commerce des renseignements fort exacts.

On ne saurait pas sanâ lui que les Phéniciens avaient choisi pour leurs échelles en ces Ueux THadramont et la côte de Schedjer.

Vadan et Javan t'apportaient de Sana des lames de sabre et de la casse, en échange de tes denrées. Les cornmerçants de Saphar et de Rsema te vendaient les meilleures épiceSj de Vor et des pierreries. Haran, Canna^ Aden^ Saba trafiquaient aussi avec toi.

Quelques-uns de ces endroits, tels qu'Aden, Haran et Canna, ports de la mer des Indes, à l'ouest de Mokallâh, ainsi que Sana, Saphar et Saba, ouMareb, ont conservé jusqu'à nos jours leurs noms primitifs.

Mais il ne reste plus rien de Vadan, situé sur le détroit de Bab-el-Mandeb et dont on ignor« même l'emplacement.

n résulte donc de ce passage d'Ézéchiel que les Hébreux connaissaient parfaitement TArabie Heureuse,

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