‹ Les mystères du désertChapitre 13 sur 23 · XXVII · texte numérisé non relu

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et qu'ils entretenaient avec elle de fréquentes rela* tiens.

On achève de s'en convaincre en lisant Théophraste, qui fournit aussi des renseignements précieux sur le commerce de Fencens et des épices de cette contrée.

« L'encens (oliban)^ la myrrhe et la casse viennent^ dit-il ^ dans le pays des Sabéens et des Hadramites; Tencens et la myrrhe, sur les montagnes et dans les lies du voisinage.

« Uarbuste qui produit Tencens est plus élevé que celui qui fournit la myrrhe, et tous deux sont tantôt sauvages, tantôt cultivés avec soin.

« Les habitants leur font des incisions avec un couteau, et la résine coule par terre.

« La myrrhe et l'encens récoltés étaient portés au temple du Soleil, si vénéré des Sabéens, où ils étaient gardés par des hommes armés. .

« Chaque propriétaire y étalait sa part, accompagnée d'une tablette qui en indiquait la mesure et le prix ; puis les marchands venaient y déposer, à côté de chaque lot, le prix marqué sur la tablette.

« Après quoi survenait le prêtre, qui prélevait le tiers de cet argent pour la divinité et laissait le reste au propriétaire. »

Le trafic de la myrrhe et de Tencens était par conséquent sous la protection d'un temple, et se faisait, en quelque sorte, sans parler, comme se font encore

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de nos jours, dans les mêmes contrées, la vente et Tachât du café.

Édrissi, enfin, ajoute que Tencens le plus agréable était celui de Dhafar, et le plus fort d'odeur celui de Zeila^ port de la côte orientale d'Afrique, et qui possède toujours en grand le trafic de cette denrée.

A six heures, je m'en vins retrouver la Khethaêfa ; du port, je la vis mollement bercée par la vague, à soixante brasses de moi.

Son équipage, presque entièrement composé de noirs, je crois Tavoir déjà dit, péchait à la Ugne et prenait des centaines de poissons.

Seulement, des milliers de goélands volaient autour des pêcheurs, et, avec une adresse merveilleuse, une fois sur trois, leur enlevaient le poisson dans l'espace qu'il avait à parcourir entre la surface de la mer et leur main.

n arrivait parfois que le goéland, victime de sa gloutonnerie, se prenait lui-même à l'hameçon : le pécheur péchait ainsi du même coup un poisson et un oiseau.

A peine de retour à bord, j'entendis auprès de moi comme une prière.

Pourquoi cette prière et qui la faisait?

Cette prière, c'était le Fatha récité par le plus jeime mousse , que notre roubban Ali maintenait debout sur la dimette.

De là, il parlait à la mer, aux vents, aux nuages, à Dieu I

Ceux qui connaissent ies mœurs des marins de la

Méditerranée et de la Manche doivent se rappeler qu'un bâtiment ne navigue jamais sans que, soir et matin, le mousse, comme la personne la moins indigne de l'équipage, n^adresse une prière à Notre-Dame, afin qu'elle daigne accorder au navire une pêche heureuse ou une traversée sans danger.

Partout les mêmes causes produisent des effets analogues.

Dans les mers arabes, les boutres se mettent sous la protection du Prophète et adressent à Dieu, par son intercession, cinq fois par jour, une fervente prière.

Ces heures du Fatha étaient les heures poétiques de la journée.

Même lorsque rien ne venait ajouter à leur touchante solennité, c'était l'instant où je rêvais sans penser, l'heure où le souvenir du pays natal et des amis absents me revenait en mémoire, pareil à ces nuages qui simulent tantôt des montagnes, tantôt des lacs, tantôt des formes humaines, et qui glissent doucement sur un del d'azur, changeant d'aspect, se composant, se décomposant et se recomposant vingt fois en un clin d'œil. Le temps s'écoulait ainsi sans que l'on sentit le toucher de son aile, sans qu'on entendit le bruit de son vol. Puis la nuit arrivait, — si toutefois on peut appeler la nuit l'absence du jour,— la nuit arrivait, allumant une à une les étoiles dans l'orient assombri, tandis que l'occident, éteignant peu à peu le soleil, roulait des flots d'or et passait par toutes les couleurs du priêmè, depuis le pourpre

ardent jusqu'au vert clair. Alors il s'élevait de Teau comme un harmonieux murmure, les poissons s'élançaient hors de la mer, semblables à des éclairs d'argent; le timonier quittait le gouvernail, comme si le gouvernail n'avait plus besoin d'autre main que de celle de Dieu ; on hissait de nouveau le mousse sur la dunette, et le Fatha recommençait à l'instant même où finissait le dernier rayon du jour.

C'était cette scène qui se renouvelait tous les jours, et qui tous les jours inondait mon âme d'une douce mélancolie, qui venait de se reproduire dans des conditions qui la faisaient pour moi toujours si impressionnante.

Calme plat.

Mardi et mercredi 10 et 11 octobre 1844 (9 et 10 chaouâl 1261). — Je ne saurais dire précisément à quelle heure nous reprîmes la mer.

J'étais écrasé de fatigue, et, pour la première fois depuis mon entrée dans le boutre, je dormis malgré les incessantes piqûres des ennemis du sommeil humain.

Je fus naturellement réveillé par Tappel à la prière.

Nous étions déjà loin de Dhafâr.

Chacun puisait à même dans la mer et faisait ses ablutions.

Si notre prière avait eu pour but de demander du calme, nous fûmes bientôt servis à souhait.

La chose était d'autant plus désagréable que nous cessions d'avancer, ce qui nous força de rester mouillés en pleine mer.

Il faisait une chaleur torride.

C'était, de midi à quatre heures du soir, de la flamme que Ton respirait, des vagues de plomb fondu qui roulaient dans Tair.

Tout le monde, pendant ce temps, était pris d'ime torpeur invincible.

Impossible de venir chercher Tombre à terre : le rivage était désert et complètement aride.

Faute de mieux, on se couchait donc sur le pont, chacun couvert de son abbaye ou de son manteau.

Le savant le plus savant eût donné bien des choses pour reposer alors sous un de ces groupes de palmiers qui annoncent toujours la fraîcheur, et, sans doute , dans sa reconnaissance , il les eût traités d'arbres sauveurs et non de balais renversés.

A l'entrée de la nuit, des feux brillent le long de la côte.

Elle est habitée par des Bédouins qui spéculent sur les boutres qui passent.

Ils leur fournissent de Teau, du charbon et de la viande ; mais il est d'usage qu'on leur fasse toujours d'avance un cadeau, qui consiste en farine et en biscuit*.

Les céréales, le riz entre autres, leur font beaucoup de plaisir, car, comme on le sait, ils n'en récoltent pas.

1 II serait impossible de trouver ici quoi que ce soit à acheter avec de la monnaie de n'importe quel pays et quelle es-^ pèce; les échanges se font donnant donnant en nature : l'or et l'argent sont rigoureusement repousses par les naturels encore presque primitifs de cette côte.

Trois d'entre eux , en nous apercevant de loin, montent ^ur une petite barque formée de quatre planches liées avec des cordes de palmier ; une natte fixée à la hampe d'une rame leur servait de voile.

Dès que leur frêle et pittoresque embarcation eut accosté la Khethaefa, le plus âgé vint nous rendre visite à bord et nous demanda quelques provisions.

Le nacoda fit, en conséquence, ime collecte générale qui leur était destinée.

— 0 vous qui êtes dans Tabondance, nous criait-il à haute voix, donnez quelque chose aux Arabes, car la terre que vous apercevez forme Ipur héritage depuis qu'Allah l'a cédée à leurs pères Abraham et Ismaël.

Le produit de la quête fut remis aux Bédouins, et ils s^empressèrent de retourner aupj^ès des leurs.

Leur refuser n'eût. pas été prudent, car, en cas de naufrage, ils sont les maîtres absolus de la vie de Téquipage.

On a vu d'ailleurs des marins qui, pour lavoir fait, ont eu leurs câbles coupés pendant la nuit et sont allés s'échouer sur le rivage.

D'autres ont été réveillés en sursaut par l'eau qui envahissait leur boutre, et l'op découvrait que des Bédouins avaient furtivement enlevé un bordage pour les faire périr.

Sur ces entrefaites, la nuit avait entièrement couvert la Ehethaêfa,

Elle était toujours pour nous le temps le plus gai.

Les chanteurs chantaient, les conteurs contaient.

les femmes jouaient dti darbouka et de la mandoline \guzla)^ et les matelots, qui seuls couraient à moitié nus, plus qu'à moitié nus souvent, sous un soleil qui leur rappelait agréablement celui de la Guinée et du Soudan, après avoir passé une journée charmante, essayaient;^de nous réjouir, ou plus simplement peutêtre de s'amuser, en dansant le tam-tam.

Alors nous fumions et buvions du café tout en les regardant exécuter cette pyrrhique de leur pays natal.

Pendant ce temps-là, on entendait rugir le lion, miauler les panthères, hurler les hyènes et glapir les chacals sur là terre ferme, tandis que les dauphins, aussi joyeux que les nègres, bondissaient autour du boutre.

Quelques passagers disaient tout bas que c'étaient des sirènes qui venaient pour les charmer, et se recommandaient les uns aux autres de ne point céder à leurs séductions.

Les Arabes croient fort aux sirènes; beaucoup prétendent qu'ils en ont vu *.

Pourquoi pas?

J'ai bien vu deux licornes *, Tune dans le Dârfbur, en 1839, l'autre à l'hôtel Lannoë, à l'Ile Bourbon, en 1847!

J'ai bien vu, à la Mecque, ce fameux Niam-Niam

1 II en existe trois, dit-on, au musée royal de Leyde.

« J. G. de Miiller, Das Binhom vom geschichtîichen und naturivissens chaftlichen Standpunhte betrachtet. Stuttgard, 1853, grand in-8.

ou homme à queue, qui, il y a quatre ans \ a mis en révolution toute T Académie des sciences !

De leur côté, nos trois derviches nous exhibaient leur savoir-faire.

. Deux d'entre eux avaient une sacoche en cuir qui servait de domicile à une quinzaine de serpents venimeux, avec lesquels ils jonglaient.

Leur ménagerie se complétait d'une quarantaine de scorpions plus gros et plus hideux les uns que les autres, rouges, jaunes et noirs, et dont quelquesuns prenaient toujours Tair sur leurs mains, leurs bras ou leur figure.

Le troisième derviche, qui jonglait aussi à sa manière, au lieu de serpents ou de scorpions, avait un boulet de canon auquel étaient fixés un énorme clou de cinq à six pouces de long et une masse de grelots.

. n s'enfonçait le clou dans un œil et tenait le boulet en équilibre, en faisant sonner les grelots, à peu près comme nos saltimbanques tiennent une échelle ou une poutre sur leur menton ou sur leur nez.

Ensuite, comme tout spectacle mérite récompense, tous trois prenaient leur sébile à collecte, et se promenaient sur le pont en recueillant les offrandes de chacun.

* Hadji-Abd'el-Hamid-Bey, Voyage au pays des Niam-Niams ou hommes à queue^ avec le portrait d'un Miam-Niam; brochure in-13. Paris, 1854. — A. Dechambre, Feuilleton de la Gasettf hebdomadaire de médecine et de chirurgie, numéro du 20 octobre de la même année. — H. Aucapitaine, Nouvelles Annales des voyages^ octobre ISô*^.

Le lendemain, 1 1 octobre, la côte était de nouveau déserte.

Les Bédouins de la veille avaient disparu.

Seulement, quelques tas de charbon et de bois à brûler, symétriquement disposés sur le rivage, annonçaient le travail et la présence de l'homme.

—D'où vient, demandai-je au nacoda, que je ne vois personne en ces lieux pour garder ces objets^ qui cependant doivent être la propriété de quelqu'un?

— Ce qui est livré à la bonne foi publique, me répondit-il, est sacré pour les indigènes et les équipages.

—Mais pourtant il se pourrait trouver dans ces parages quelque voleur : tu sais qu'on en rencontre partout, Sidi?

— Tu crois donc, Hadji, que personne ne t'observe? Rappelle-toi qu'il y a derrière ces rochers un œil qui ne te perd pas de vue; si tu touchais à la moindre des choses, tu serais entouré à Tinstant, et tu payerais ces bagatelles bien au-dessus de leur valeur.

Enfin, sur les neuf heures, le roubban s'écria :

— Allah akhbar (Dieu est grand) !

Je le regardai.

Il me montra la fumée de sa chibouque, qui, au lieu de monter verticalement, s'inclinait légèrement.

Cela signifiait que le vent, qui s'était reposé un instant, allait reparaître. i

Bientôt , en effet, une jolie brise sud-ouest commença à rider la surface de l'eau et à gonfler la voile.

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