‹ Les mystères du désertChapitre 14 sur 23 · XI · texte numérisé non relu

XI

Nous doublons successivement les caps Djindjéry^ Montéwêl et Noss, Tembouchure du torrent de Prîofj, le cap Mindjtj, ayant à Thorizon.une longue ligne verdâtre d'écueils qui s'élèvent par-ci par-là à fleur d'eau comme pour jalonner notre route, et le soir nous atteignons le groupe d'îles de Kourya-Muria^ à IT*» 45' de latitude nord, 52» 40' de longitude est.

Nous amarrons au nord-est de la jolie baie de ce nom et en face de la petite ville de Hasec, dont le territoire, situé mi-partie dans THadramont, mi-partie dans rOman proprement dit, s'étend depuis le cap Mindjy, à 17» 45' de latitude nord, 53° 50^ de longitude est, jusqu'au cap Mastraka (Poinle-Basse)^ à 19o de latitude nord, 55» 15' de longitude est.

Ses eaux recèlent beaucoup de plantes propres à faire de la soude, et le rivage offre partout des traces non équivoques de leur séjour ; les montagnes sont couvertes de coquillages et de gisements de guano.

On lit à ce sujet dans la Presse du 7 juillet 1857 :

« Des instructions ont été données dans ces dernières années, dit le Tintes^ aux officiers de la marine anglaise, afin qu'ils s'assurent des lieux où gisent des dépôts de guano et de la quantité qui s'y trouve. Les rapports de ces officiers viennent d'être publiés sous forme de document parlementaire. De ces rapports il appert que les pays d'où le guano a été jusqu'à présent extrait sont : le Pérou, la Bolivie, où le guano renferme beaucoup d'ammoniaque ; le Chili et richaboë, où il en contient moins ; la baie de Saldanha, celle d'Algoa, la Patagonie, l'Ile des Oiseaux;

et, en Australie, la baie de Sharck, où le guano renferme beaucoup de phosphate; que la valeur des guanos comme engrais dépend des substances dont ils sont formés (les guanos au phosphate sont préférables à ceux composés d'ammoniaque), et que les îles Kourya-Muria, au nombre de cinq, sur la côte sud de TArabie, entre la mer Rouge et le golfe Persique , croissent chaque jour en importance comme mines à guano. Le secrétaire de Tamirauté a adressé, le 5 du mois dernier, aux commandants en chef aux Indes orientales, au Pacifique, en Amérique, au Cap et en Afrique, une circulaire les informant de la grande importance prise dans ces derniers temps par l'exploitation du guano, et les invitant à recommander aux capitaines de navires de le rechercher sur les côtes et dans les îles. »

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L'asiep.

Jeudi, vendredi, samedi, dimanche et lundi 12, 13, 14, 15 et 16 octobre 1844 (11, 12, 13, 14 et 15 chaoudl 1261). — Favorisés toujours par la même brise, nous doublons, le 12, les caps Garwdn et Sangra; ce dernier termine THadramont et commence TOman proprement dit : nous pénétrons dans cette partie de la mer des Indes que les Arabes appellent Birket-Sangra (étang de Sangra)^ du nom de ce cap.

Ici, les montagnes finissent brusquement pour s'étendre dans les terres, découvrant ainsi, jusqu'au cap Djibsch, à 21o 24' de latitude nord, 56o 50^ de longitude est, un pays aride et tout bouleversé pai* le labour des torrents.

Nous avançons lentement.

En ces parages, la côte est toute parsemée d'écueils

et de bas-fonds, et, comme la veille, vous le reconnaissez facilement à la couleur de Teau ou aux vagues qui viennent s'y briser.

Vers les quatre heures, un courant nous porte rapidement sur Ras-Mastraka.

Arrivés en vue, deux matelots prennent chacun une corde armée d'un crochet de fer (nous n'avicms pas d'ancre), plongent et vont les fixer dans le creux d'un rocher.

Un instant après, le boutre s'abat, et je vois que l'on se dispose à passer la nuit au milieu des écueils.

Je vais, en l'attendant, faire un tour sur la plage.

Je grimpe sur une élévation, et je ne découvre audessous de moi que des sables qui renferment une grande quantité dé coquillages pétrifiés.

A la faveur du lieu où je suis placé, je vois plusieurs Bédouins déboucher à travers les dunes.

Ils amènent avec eux des chèvres et des moutons, espèce de monnaie vivante, qui à défaut d'autre dont ils ne sauraient que faire, et qu'ils n'acceptent pas, on vient de le voir, leur procure, par conséquent, les objets d'échange apportés par les boutres.

On a peine à comprendre que des créatures humaines puissent subsister au milieu d'une nature aussi ingrate, et pourtant ces hommes sont plus attachés que nous à la terre qui les a vus naître, et ils souf&ent plus que nous d'en être séparés.

Comme ces plantes sobres mais vigoureuses qui s'accrochent aux fentes des rocs les plus stériles, les Bédouins se complaisent chez eux et se perpétuent,

depuis des siècles, dans des contrées où nous mourrions inévitablement d'inanition si nous y étions abandonnés à nous-mêmes.

Le lendemain, 13 octobre, à six hem*es du matin, nous repartions.

Sur les midi, après avoir doublé les caps Markdss et Kiwipét, je vis le nacoda échanger quelques mots à voix basse avec le roubban, puis forcer ses voiles et installer des focs et une espèce de brigantine pour tâcher de marcher plus vite.

Je l'interrogeai.

Pour toute réponse, il me regarda en hochant la tête.

— ^Voyons, voyons, expliquons-nous, lui dis -je.

— Oh ! l'explication sera courte, Hadji.

— Aborde-la franchement, alors.

— Eh bien ! le Vieux, — c'est ainsi qu'il nommait le roubban, — le Vieux dit que le temps va changer, et que nous serons visités par Vasiep.

L'âsiep de la mer Rouge, que les Arabes de la mer des Indes et dti golfe Persique appellent k'obs, est, on s'en souvient, le vent contraire, ou vent du jud-sud-est.

— Ah diable! fis-je, le temps va changer, et nous serons visités par Tasiep ; est-ce bien sûr?

—C'est bien sûr, oui, Hadji.

— Et lorsque ce vent souffle, nacoda, a-t-il la mauvaise habitude de souffler longtemps?

— ^Plus ou moins.

— Quel est son moins?

— ^Trois ou quatre jours.

— Et son plus ?

— Sept ou huit, parfois même cinquante ou soixante, et cela pour ainsi dire sans interruption.

— Et quand il souffle, impossible d'avancer?

— ^Impossible !

— ^Et à quelle heure Tasiep soufilera-t-il?

— Eh I vieux ! dit le nacoda.

— Présent! répondit Ali en accourant.

— Hadji demande pour quelle heure Tasiep?

Ali se tourna vers le sud, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel, et, se retournant vers nous :

— Ce sera pour dans deux heures et quelque chose.

Sur les deux heures et demie, en effet, la mer commença à moutonner fortement, ce qui faisait qu'au lieu d'avancer, nous rebroussions en arriére.

Néanmoins, comme nous étions loin du rivage, nous courions encore des bordées dans Tespoir de gagner un peu de chemin.

Mais bientôt ce ne fut plus qu'une effroyable lutte, lutte pendant laquelle nous fûmes tous entre la vie et la mort.

Tous les passagers étaient dans la désolation.

Au premiisr coup de vent, les femmes étjaient sorties de leur cabine et étaient accourues sur le pont, jetant les hauts cris et semant partout la confusion.

Au milieu de toute cette bagarre, et sur un plan incliné comme un toit, nqs matelots couraient de Tavant à l'arrière, avec une célérité à laquelle nous autres passagers, qui ne pouvions nous tenir ei^ place

qu'en nous cramponnant de toutes nos forces au mat ou aux cordages, nous ne comprenions véritablement rien.

De temps en temps, le cri Asiep ! Asiep! retentissait; aussitôt on abattait toutes les voiles et on retirait les focs, on faisait virer le boutre, le beaupré dans le vent, et Ton attendait.

Alors le vent arrivait bruissant, sifflait à travers notre mât et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues prenant la Khethaêfa en dessous, la faisaient bondir comme une coquille de noix.

Cependant, au bout d'une heure, il fut impossible de tenir plus longtemps contre la tempête.

L'eau, passant par-dessus le bordage, s'était infiltrée dans la cale, et le boutre s'enfonçait insensiblement.

Pour couper court au mal, le roubban quitta donc la partie, et vint se réfugier à l'abri de la petite lie de Bemr^ située à 19« 40^ de latitude nord, 55» 5(y de longitude est. Ce fut par un miracle que nous ne sombrâmes ou ne nous brisâmes point vingt fois contre les bancs de corail qui en défendaient Rapproche.

Sans doute qu'il y a un Dieu pour les marins arabes, connue on dit en Europe qu'il en existe im pour les amoureux et une autre espèce de gens.

On débarqua au moyen de la felouque du bord; puis, tout le monde à terre, on s'occupa de la cargaison qu'il fallait sécher.

Tout était trempé d'eau de mer; les vivres étaient

en grande partie avariés, Teau seule avait échappé au désastre.

Nos femmes et nos enfants souffraient horriblement du mal de mer.

Nous abordâmes vers les cinq heures du soir.

On s'accommoda comme on put sur Tîle.

Avec les voiles, on dressa des tentes pour les malades; les hommes choisirent leurs places en plein air, et la marquèrent avec leurs nattes et leurs tapis.

Le sauvetage dura une partie de la nuit.

Tout le monde y mit la main, excepté les femmes et les enfants, bien entendu. •

On ne pensa à dormir qu'au petit jour.

L'air était froid.

On alluma en conséquence de grands feux, et chacun se coucha devant, roulé dans sa couverture ou dans son abbaye.

Le lendemain, 14 octobre, fut employé à donner de Tair aux marchandises et à les étendre sur le sable et les broussailles.

Le 15, Tasiep durait encore, et, comme les deux jours précédents, notre oreille était sans cesse frappée du bruit monotone d'une mer agitée qui se brisait avec fracas contre les écueils.

Ceux qui ont navigué savent tout ce que ce fracas a de terrible poésie.

Au mouillage, les sensations de l'orage sont bien différentes.

Elles ont un mélange de frayeur et d'amertume.

Elles sont effrayantes, parce qu'il y a du danger à

voir un bonheur dont on est privé ; pleines d'amertume, parce Ton sent tout ce qu'il y a de bien-être pour ceux qui le ressentent.

Mais, dans Tun et Tautre cas, cette situation vous fait éprouver de puissantes émotions.

Pour tuer le temps, je me mis à parcourir Vile en compagnie de Sélim et de deux pu trois autres passagers.

El-Hemrpeut avoir quatre lieues de long sur une lieue et demie de large ; elle est inhabitée, couverte d'un détritus de coquillages et de squelettes étranges d'oiseaux et de poissons.

De temps à autre seulement les boutres et les Bédouins de la côte y abordent pour se radouber et faire la pêche du corail.

Enfin le 16, dans la nuit, le vent faiblit et parut redevenir favorable. '

Nous remîmes donc à la voile dés la pointe du jour, longeant sans cesse une côte basse et sablonneuse.

Sur les quatre heures, quelques minarets commencent à surgir à l'horizon .

Bientôt les maisons deviennent plus apparentes, et deux énormes forts qui les dominent nous annoncent une ville d'une certaine importance.

Une bonne brise nous favorise.

—Attention ! crie le nacoda, la barre à tribord 1

La Khethaêfa obéissant, décrit un quart de cercle et passe avec rapidité au milieu de deux rangées d'écueils où la vague se brise.

— ^Mouille ! s'écrie encore le nacoda.

Dans un instant les grappins sont à la mer, et nous mouillons dans le port de Harmin, à 20» de latitude nord, 55« 34^ de longitude est.

Harmin est le chef-lieu d'un petit pays gouverné par un sultan actuellement soumis à Timam de Mascate.

C'est une ville remarquable par son étendue et ses nombreuses mosquées, mais située à une demi-lieue de la mer et environnée de sables arides et stériles ; derrière elle seulement, et à une certaine distance, se distinguent une forêt de dattiers, de belles plantations variées, des troupeaux et quelques hameaux dont les habitants autrefois se livraient surtout à la piraterie.

Sa population est de six à sept mille âmes; celle-ci est sédentaire, industrieuse et laborieuse.

On trouve dans ce port un café construit en branches et recouvert d'algues marines ; un bazar où les Bédouins environnants vendent de Teau douce, du sel d'une blancheur éblouissante, des dattes, du lait, des moutons, des chèvres et du poisson.

Tous ces Bédouins, au nombre de vingt-cinq à trente mille, et qui, comme tous ceux de cette côte depuis Dhafâr, approvisionnent les boutres, sont secs, maigres et nerveux.

Leurs traits sont réguliers, leur physionomie présente le type d'une énergique et rare expression, et ils paraissent jouir d'une bonne santé.

Les notables portent une chemise blanche et des sandales en peau de chèvre ou de chameau, et les in-

férieurs vont nus, à part le milieu du corps, qu'ils entQureut d'un morceau d'étoffe atteignant à peine leurs genoux; les uns et les autres ont le teint basané, leur peau est grasse et huileuse par l'usage qu'ils ont de se frictionner le corps avec de la graisse pour se garantir, comme on sait, des effets du soleil et de la piqûre des insectes.

Ils ont de la barbe et une longue chevelure noire, passent pour païens^ parlent mal Tarabe et ont, je le répète, un langage spécial que les Arabes ne comprennent pas.

Ce sont de plus des honunes très-cruels, superstitieux et voleurs.

Leurs armes sont le djembie, le fusil à mèche et la lance.

Loi-sque Ton descend à terre pour faire de Teau, il est communément d'usage qu'ils vous confient une de ces armes en manière de bien- venue.

Possédant ce talisman, vous pouvez avancer en toute sécurité.

Mais vous la refusent- ils par hasard, il faut s'attendre à tout de leur part, et, le plus sûr alors, si Ton est trop pressé par la soif, est de transiger avec eux pom: en obtenir le Uquide dont on a besoin.

De Harmin à Magcate.

'Mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi 17, 18, 19, 20 et 21 octobre 1*844 (16, 17, 18, 19 et 20 chaoudl 1261). — Le 17, de bonne heure, je suis réveillé par les cris des matelots, occupés à hisser la voile gonflée parla brise de terre.

A peine hors du port, nous sommes de nouveau surpris par un calme plat, et la Kliethaêfa se balance mollement sous la lame jusqu'à trois heures.

A ce moment, la brise recommence ta souffler, et, au coucher du soleil, le roubban vient mouiller par 20o 15' de latitude nord , — 55° 46' de longitude est, à Tabri de Massera- Petite.

Je dis petite par opposition à Massera-Grande^ sise à quelques lieues en face.

— Cette île, dis-je au nacoda me paraît aussi sté^

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