‹ Les mystères du désertChapitre 15 sur 23 · IX · texte numérisé non relu

IX

rile que celle de Hemr ; cependant, il me semble distinguer des habitants siu* la rive.

— Tu ne te trompes pas, Hadji, me répondit-il, ce sont des hommes qui vivent dans Tîle au nombre de trois cents environ et dans des gourbis.

— Mais alors Tlle doit posséder quelque source? -^Non, les naturels se procurent Teau sur la terre

ferme, et plusieurs chaloupes sont employées à ce travail. •

— Dans ce cas il me semble que ces insulaires auraient mieux fait de s'établir sur le continent.

— Ils ne s'y trouveraient pas en aussi grande sûreté que sur Massera : ici leurs richesses n'ont rien à craindre de la rapacité des Bédouins ; car, tels que tu les vois, ces gens-là ne sont pas aussi dénués de tout qu'on pourrait le croire. Grâce à leur lie, ils cumulent ce que leur produit la pêche du poisson et celle du corail, et quelques-uns d'entre eux possèdent des boutres qui font le cabotage dans la mer des Indes.

— Cependant les Bédouins pourraient leur refuser la permission de venir puiser de l'eau chez eux,?

— Tous ont dans leurs gourbis de grandes jarres, qui suffisent à leurs besoins pour plusieurs jours, et leurs chaloupes trouvent toujours moyen de s'approvisionner sur la terre ferme.

Le 18, nous laissons à bâbord l'Ile de Masséra-Petite, prés de laquelle nous avions couché, et nous doublons le pays de Scheble^ les caps Djibsch et Serg^ où • reprennent les montagnes ; le soir, on amarre en vue du district ù'Alascharra et par la latitude de DjoUan^

petite ville située au pied des monts de ce nom, habitée par les Bédouins Ehné-Abû-Ali (au nombre de 4,000), mais trop éloignée de la mer pour que nous puissions Tapercevoir.

Le 19, au départ, le nacoda nous annonce que nous allons entrer dans un labyrinthe de récifs des plus dangereux.

Chacun invoque donc à voix basse le Prophète, et lui demande une heureuse traversée.

Le boutre avance lentement au milieu de cette masse de coraux.

Des montagnes arides à bâbord et des écueils du côté de la mer forment notre horizon.

Ici se présente encore un autre danger.

C'est celui des courants, dont la direction varie selon celle de la marée.

La mer mugit contre les brisans et les couvre d'écume; on entrevoit, à travers les eaux, un lit de roches eflFrayantes qui effleurent la quille de la Khethaêfa.

Les courants, devenus plus forts entre les deux caps Bûs et Hubba^ nous entraînent avec rapidité contre le banc de Challenger,

Pour la seconde fois, l'équipage s'émeut. *

Nous ne sommes plus séparés que d'une demi- encablure du danger qui nous menace.

Les passagers recommandent leur âme à Dieu.

Le nacoda, le roubban et les matelots adressent des vœux au ciel.

Mais un beau nègre, d'une force herculéenne, saisit le gouvernail et parvient à le mettre sous le vent.

Le boutre obéit et nous sommes sauvés.

Sortis de cette impasse, nous reprenons notre route, et, une heure avalit le coucher du soleil, nous venons mouiller en face de Ras-Djinns.

Le 20, nous doublons d'abord Bas-d-Had ou cap de la Frontière (quelques géographes rappellent Pointe- Haute, par opposition au cap Mastraka), par 22» 36^ de latitude nord, 57® 33' de longitude est, puis Misera. HagatrBender et Bender-Djarkam.

Les écueil3 subsistent toujours, mais moins menaçants que la veille.

Arrivés, le soir, en vue de Soor, nos matelots se servent des récifs comme de bornes pour amarrer notre Ârgo à rentrée de la jolie petite baie du même nom, située à 22» 32' de latitude nord et 57^ 3' de longitude est.

Cette ville est uue des plus importantes de la côte depuis Mokallàh; elle est environnée d'un haut et épais mur en pierre, flanquée des monts Dj.-Soor et défendue par plusieurs tours munies de canons.

Son origine est phénicienne ; elle a deux issues. Tune du côté de la terre, qui se dirige vers Mascate; Tautre, qui donne sur la mer et sur le port, abrité du k'oos et dans lequel les navires peuvent mouiller par cinq brasses d'eau.

On y remarque entre autres plusieurs jolies mosquées ornées de minarets passables et le palais du gouverneur (alors Hammoud-Bédaouï), nommé à ce poste parles imams de Mascate.

Les maisons sont toutes en pierre, à un, deux et

trois étages sur rez-de-chaussée, et surmontées de terrasses.

Le terrain sur lequel elle est bâtie et celui qui Tentoure sont montagneux et stériles; mais elle est pourvue de vivres par les Bédouins qui cultivent les vallées voisines.

Ses habitants, au nombre de cinq mille âmes environ, dont cent Banians qui, ainsi que partout, y ont le monopole du commerce et de Tindustrie, possèdent une grande quantité de citernes.

On leur apporte toutefois aussi de l'eau de Tintérieur et des montagnes.

Les Soorites sont marins et pêcheurs.

Us font le cabotage de la mer Rouge, de l'océan Indien et du golfe Persique, et vont à la recherche duconiil.

Ils ont généralement mauvaise réputation, sont faux et gens sans foi, peu hospitaliers, cupides et voleurs.

On doit donc les craindre et s'en méfier lorsqu'on ne peut se dispenser d'avoir affaire à eux.

Ils ne sont plus pirates, dira-t-on.

Cependant ils ne manquent jamais, quand ils en trouvent l'occasion, de dévaliser les barques isolées ou trop faibles pour leur résister, ainsi que les bâtiments européens et autres, qui échouent à leur portée, et dont ils massacrent ou noient les équipages pour ne s'embarrasser de rien et n'être pas découverts.

Gela étant, nous faisons bonne garde durant la nuit.

Le 21, au point du jour, nous nous remettons en

route, et, sur les dix heures, nous doublons Kalhdat^ ancrage situé par 22*44' de latitude nord et 56» 52' de longitude est. {Chalatu et Caldiati de Marco-Polo et de d'Anville.)

Gette petite ville, Tune des plus anciennes de TOman et habitée, elle et son territoire, par trois mille Bédouins agriculteurs et guerriers redoutables, les Ebné'AlyûrHaçan^ que les imams de Mascaie n'ont jamais pu maîtriser complètement et que, comme les Ebné-Abû-Ali, ils n'apprivoisent qu'à prix d'argent, est bâtie au commencement des monts Dj,'Hhûther, à six milles de distance du lieu où nous sommes.

Vue de la pleine mer, elle présente un aspect assez agréable.

Ses environs possèdent un grand nombre de palmiers, mais il est difficile de se former une idée exacte de la topographie du pays, à cause du mirage qui déjoue l'observation.

Un instant après, plusieurs individus, que nous avions pris de loin pour des Indiens, se promènent sur le gaillard d'arrière d'un bâtiment qui nous a devancés.

Mais bientôt leur costume ne me permet plus de douter que ce ne soient des Anglais.

Les Français sont portés par leur caractère mobile et souple à prendre les habits et leô mœurs des peuples au miheu desquels ilâ se trouvent.

Ils sont Bédouins dans le désert. Égyptiens au Caire, Persans à Ispahan, et Osmanlis à Stamboul.

John-Bull, au contraire, conserve partout ses

bottes, ses pantalons collants et Tignoble fraccongratulatoire; il faut même qu'il ait avec lui des cigares, mais surtout du Mélange-Perron.

Recevez-le dans l'Inde, en Turquie ou aux États- Unis, ce sera toujours le type de TEnglisch-Man.

n ne fait pas de concessions.

Nous sommes encore à une vingtaine de lieues de Mascate, mais nous nous apercevons déjà de l'approche de cette importante station au nombre considérable des boutres qui sillonnent l'Océan et, passent à bâbord ou à tribord, selon qu'ils se rendent dans le golfe Persique ou dans la mer Rouge, et qui, lorsqu'ils sont moins importants que le nôtre, nous saluent les premiers des trois mots consacrés :

— Scdam-A'Leikum! que le salut soit avec vous I Alors, tout le monde à notre bord se lève, et la

main sur le cœur ou en l'air, répond :

— A'Leihum-Sala/ni! avec vous soit le salut I

n y a là, comme partout, la distance qui sépare le grand de l'infime, et notre nacoda a bien soin que l'étiquette soit observée à notre-endroit.

Au reste, j'ai passé trop légèrement sur le patron de la Khethaêfa^ et je lui dois, avant d'arriver à destination, de revenir à lui.

C'était un homme plus instruit que je ne l'avais jugé de prime abord, avec cette présomption si naturelle ches les Européens.

Il est vrai qu'assis sur son banc de quart, il sem? blait n'avoir d'autre souci alors que de manger, de fumer, de boire du café et de dormir.

Cependant, quand nous eûmes perdu de vue MokaUâh, il commença à se mouvoir, à exhiber sa boussole et à faire ses observations.

11 tenait assidûment le cahier de loch et notait avec exactitude les variations du vent, tout en veillant avec soin siur la direction du boutre.

Un jour après, je le vis, armé d'un sextant^ relever à midi la hauteur du soleil, puis déployer une belle carte en anglais, langue qu il me parut ne pas mal connaître, et marquer le point après avoir fait ses calculs.

11 était, en outre, d'un commerce faufile et agréable, aussi bien avec ceux qui payaient peu et même pas du tout, qu'avec ceux qui payaient beaucoup.

A terre, il se promenait invariablement avec sa belle robe en laine rouge, sa belle ceinture en cachemire, son beau poignard damasquiné et son beau turban en soie, rayé de blanc et de bleu, et dont Tune des extrémités, formant gourmette, passait sous le menton et allait retomber sur Tépaule gauche.

De retour à bord,^l se mettait à son aise, ne gardant sur le corps qu'une chemise dé nankin à manches très-étroites du poignet.

Cette chemise était elle-même très-élégante, rayée de blanc et de bleu comme le turban, et brodée en soie autour du cou, sur le devant et aux manches.

11 avait avec lui, à l'exemple de tous ses confrères, pour le servir, un jeune esclave abyssin qui lui tenait lieu de secrétaire dans ses moments perdus et mangeait avec lui.

Vers quatre heures, après avoir doublé successivement Tiun, Dagomar, Khuriâh et Ras-AM-Doxmà, nous dûmes passer le tropique à Ras-Hèiran,

Les Arabes ne pratiquent pas l'usage grotesque du baptême, et ils ont tort, car ils se privent d'une scène très-comique et très-divertissante.

Enfin, un peu avant le coucher du soleil, nous eûmes connaissance de Tlle Fahhel^ qui précède Mascate.

Ce fut le roubban qui l'aperçut le premier comme un point noir placé en avant du port, à une lieue de distance à peu près.

Cette nouvelle donna à tout le boutre une satisfaction qui fit compensation à la terreur de la surveille.

Mais, au fur et à mesure que nous approchions de Mascate, la Khsthaêfa était obligée de redoubler de précaution.

Les récifs semblaient de nouveau sortir de Teau comme pour nous défendre rapproche de la ville tant désirée.

Nous passâmes au milieu d*eux, la sonde à la main, et arrivâmes sans accident au mouillage, quinze jours, au lieu de dix, après notre départ de Mokallâh.

Nous gagnâmes la terre, tant dans la felouque du boutre que dans celles des Mascatis^ et chacun des passagers, la visite de la douane effectuée, de se diriger incontinent, hommes, femmes et enfants, vers la ville pour se répandre, les uns dans les caravansérails,

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