‹ Les mystères du désertChapitre 4 sur 23 · OT · texte numérisé non relu

OT

Il déjeune d'une tasse de café et de quelques confitures sèches. «

Quelquefois, il s'accorde la douceur de fumer une pipe de haschisch.

Ensuite, il monte à cheval, à dromadaire ou à mulet, et galope deux ou trois heures.

Vers midi, il mange des légumes ou de la viande fortement épicés.

Mais Torgueilde sa table , c'est le classique pilau.

Puis vient la sieste.

Après la sieste , il va au café, quelquefois à la mosquée.

Le soir, il soupe, ou plutôt fait un second diner, et s'étend pour dormir sur le sirir qui lui sert de lit.

C'est tout le contmre en Bamadan.

n dort le jour et veille la nuit en mangeant, buvant, fumant, caquetant et se divertissant jusqu'au poiut du jour.

Une fois le soleil couché, les maisons, les édifices, les mosquées s'illuminent, et les minarets se décorent à leur faite de constellations éblouissantes.

C'est la fête des C/iandelles^ renouvelée chaque soir tant que dure la période sainte, et, plus tard encore, lors des deux Beïram.

Au bout de quelques heures, les rues sont éclairées de lueurs changeantes, encombrées de marchands de gâteaux, de sucreries, de rafraîchissements, et de promeneurs quelque peu oublieux de leur gravité naturelle.

Les femmes, de leur côté, participent à ces plaisirs

— JIU —

en se régalant de sorbets sur les terrasses ou dans les cours des habitations.

On voit des hommes, (fes enfants, des vieillards circuler au dedans et au dehors des fondoucks ou s'installer devant les portes des maisons et prolonger jusqu'au Fedjer le bonheur de voir danser des jongleurs et d'entendre psalmodier, au son de la guzla (mandoline) et dudarbouka, de chevrotantes mélodies.

Parmi les hommes, il en est aussi qui fréquentent les cafés.

Les ims y font des rêves paradisiaques en fumant du haschisch ; les autres y jouent aux échecs, aux dames, au trictrac, ou bien écoutent des histoires, toujours des histoires.

En écouter était également pour le moment, et tout en grignotant notre souper, notre grande occupation.

D'ordinaire, un repas musulman est toujours silencieux, je le répète.

C'est encore tout le contraire en Ramadan, surtout lorsqu'il s'agit d'histoires.

L'art d'en conter est en Arabie un chemin qui conduit à la fortune, mais peu de gens y réussissent ; car, pour devenir un conteur habile, il faut beaucoup de talent et d'étude.

n ne suffit pas de connaître un grand nombre d'histoires, il faut savoir en varier les sujets par des incidents nouveaux, et posséder par cœur les plus beaux passages des poètes et des moralistes poui- les introduire dans le récit.

Un des intimes de Séïd-Haçan avait donc corn-

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mencé, dans les termes suivants, à raconter cette histoire : *

« Un jeune nomade de Perse, nommé Seïf, devint amoureux d'une charmante jeune femme, issue des chefs d'une autre tribu, et appelée Lobna.

■ Les liens de l'amitié et les bases de l'affection s'affermirent entre eux.

« Ils cachaient ce secret de prés et de loin, et mettaient tout en œuvre pour le celer.

m Mais, par la raison qu'on a dit :

« L'amour est un mystère qu'ion ne peut exprimer, de même on ne pmt le cacher avec deux cents voiles,

« A la fin, leur secret tomba sur la face du jour, et le mystère de leurs amours sortit de sa retraite cachée, pour venir à la lumière et à la connaissance de tous.

« Une guerre s'éleva entre les deux tribus, et le sang fut répandu.

« La tribu de Lobna enleva ses tentes de cette jcontrée, et jeta le bagage de la résidence dans un autre pays.

« Un jour, lorsque les maux de la séparation se furent prolongés pendant longtemps, et que les prétentions du désir furent devenues trop exigeantes, Seïf dit à un de ses amis :

« — Ne pourrais -tu venir avec moi, et me prêter assistance dans la visite que je veux faire à Lobna? Car mon âme est près de s'exhaler par suite des désirs qu elle me fait éprouver, et le jour s'est changé pour moi en une nuit obscure par la douleur de son éloi- ^ement.

« — ^T"enlendre et t'obéir, répondit Faini, sont pour moi tout un ; partons.

< Â ces mots, tous deux se levèrent et disposèrent leurs dromadaires.

« Ils marchèrent pendant un jour et une nuit, jus- ({u'à ce qu'ils fussent arrivés dans la contrée où restait Lobna.

« Ils descendirent dans la gorge d'une montagne, non loin du campement de sa tribu, et firent reposer leurs bétes.

« Self dit à son ami:

■ — Lève-toi et rends-toi auprès de cette tribu. Ne dis mon nom à personne, excepté à une teUe jeune fille, qui est là, gardienne des moutons et la confidente des secrets les plus cachés de Lobna. Donne-lui le salut de ma part, demande-lui des nouvelles de sa maîtresse et indique-lui l'endroit où nous sommes descendus.

« L'ami de Seïf se leva et pénétra dans le campe-^ ment de la tribu.

« Le hasard voulut que la première personne qui s'offrit à sa vue fût cette jeune fille.

« Il la salua de la pari de Seïf et s'informa de l'état de Lobna.

« — Son mari, répondit-elle, la gaixie étroitement, et emploie pour la surveiller tous les moyens en son pouvoir; néanmoins, le lieu de votre rendez- vous sera ces arbres qui s'élèvent sur le revers de telle colline; il faut qu'à l'heure du Salat-el-Asser (trois heures de l'après-midi), vous vous y trouviez.

« Cela dit, elle disparut, et Tami s'en retourna en toute hâte annoncer cette nouvelle à Self.

« Après quoi ils se levèrent tous deux, conduisant lentement leurs dromadaires, de sorte qu'ils amvèrent au rendez-vous donné à Theure convenue.

« Ils attendaient en gémissant et en poussant des sour pirs, assis sur le chemin par où devait venir Vantante,

« Tout à coup, le bruit d'ornements de femmes et le murmure de clieviUères (korrals) se firent entendre du côté de la route.

« Ils semblaient dire :

« Levez-vous, car cette pleine lune est arrivée.

■ Self s'élança de sa place et alla à la rencontre de son amante.

« Il lui donna le salut et lui baisa la main.

« A cette vue, Tami détourna la tête et s'empressa de s'éloigner.

« Mais Self et Lobna lui crièrent :

« — Reviens , car il ne se passe entre nous rien de déshonnéte, et nous ne parlons que de choses et d'autres.

« Il rebroussa donc chemin.

« Self et Lobna s'assirent alors tous deux, et se mirent à confondre^ dans leurs discours, le passé et l'avenir.

« A la fin de l'entretien, le premier dit à sa compagne :

« — J'espère que tu viendras me trouver cette nuit, et que tu ne déchireras pas le visage de mon espérance avec l'ongle de la séparation?

« — Non. par Allah ! répondit Lobna, cela est impossible de tonte façon, el il nV a pour moi nulle action plu5 difficile à exécuter que celle-là. Veux-lu donc que ces fâcheux éTênements qui ont déjà eu lieu se représentent, et que les réTolutions des jours ouvrent de nouveau sur moi les portes des maux et des chagrins?

€ — ^Non, par Allah ! répliqua à son tour Seïf, je ne te laisserai point partir et je ne retirerai pas la main du pan de ta djehba.

« — Ton ami, que void, reprit alors Lobna, aurat-il en ce cas la force d'accomplir tout ce que je lui dirai?

• — J'exécuterai ponctuellement, répondit ce dernier en se levant, tout ce que tu me commanderas, et j'imposerais à mon âme mille actions de grâces, lors même qu'elle abandonnerait mon corps dans cette entreprise.

« Ce qu'ayant entendu, Lobna quitta ses vêtements et lui dit :

« — Revêts ces habits et donne-moi les tiens, puis rends-toi sous ma tente et assieds-toi à ma place. Mon mari viendra, apportant une jatte* de lait, et te dira de la boire. Ne t'empresse pas de le faire ; emploie, au contraire, quelques lenteurs. Il la remettra entre tes maîns ou il la déposera à terre; ensuite^ il s'en ira pour ne reparaître que demain matin.

« L'ami fit comme on lui avait commandé.

«f Lorsque le mari apporta la jatte, il entama de longues façons.

« Le mari voulut la déposer à terre ; lui, de son côté, voulut la .prendre de ses mains, mais son doigt heurta cette jatte, qui fut renversée, et dont le lait se répandit.

« A cette vue, le mari se mit à tempêter,

« — Cette femme ose me quereller, dit-il.

« Et il se rendit dans le compartiment de la tente réservé aux hommes, d'où il rapporta un fouet taillé dans la peau d*un âne ou d'un baker-el-ouhasch, depuis le derrière du cou jusqu'au-dessus de la queue, et tressé par la force des doigts.

« Pour Vépaisseur^ g était la représentation d'im hannéche.

« Pour la longueur^ c'était Végal d'u/n lefda:

« Par sa forme^ il figurait un serpent,

« La table où était peinte sa ressemblance était le dos d'un homme.

« Le mari prit donc ce fouet, rendit le dos de Tami aussi nu que la peau d'un tambour, et, semblable au joueur de cet instrument le jour du combat, se mit à le caresser par des coups qui se succédaient sans interruption.

« L'ami n'avait ni le courage de crier, car il redoutait qu'on reconnût sa voix, ni la force de prendre patience, car il craignait qu'on ne mit en pièces la peau de son dos.

« n voulait se lever, couper au mari la gorge avec son djembie et répandre son sang, mais il se dit ensuite qu'il s'élèverait un tel trouble dans la tribu, qu'il ne serait possible à personne de l'apaiser.

« n prit donc patience jusqu'à ce que la mère et la sœur de Lobna fussent informées de ce qui se passait.

« Elles survinrent et le délivrèrent.

« Puis, elles s'en retournèrent chez elles.

■ Une heure nas^était pas écoulée lorsque la première revint, dans la pensée que l'ami était sa fille.

« Celui-ci se mit à pleurer et à pousser des sanglots, lira sa djebba sur sa tête et lui tourna le dos.

« — 0 ma fille! s'écria la mère, crains Allah et ne commets pas d'action qui puissa déplaire à ton époux. Un cheveu de la tête de celui-ci est plus beau que mille Seîf. Seîf lui-même, quel est-il pour que tu supportes cette peine et que tu boives cet amer breuvage à cause de lui?

« Mais- voyant qu'on ne lui répondait pas , elle s'en alla :

€ — ^Je t'enverrai ta sœur, dit-elle en sortant, afin qu elle soit cette nuit ta compagne et ta confidente.

« Au bout d'une heure, la sœur de Lobna entra à son tour.

« Elle commença par pleurer et proférer des imprécations contre son beau-frère.

« Quant à Tami, il ne lui dit pas un mot, et elle se coucha à ses côtés.

« Alors seulement, étendant la main et la lui appliquant fortement sur la bouche :

« — Dans ce moment, lui soufUa-t-il à Toreille, ta sœur est avec Seîf, et j'ai souffert tout ce mal à sa place. Cache-le bien, sinon nous serons couverts de honte, toi et moi.

« Tout d*abord, une grande frayeur s'empara de la jeune fille.

« Mais à la fin cette frayeur se changea en familiarité, et jusqu'au matin elle ne fit que répéter cette histoire et qu'en rire.

• Lorsque Taurore commença à poindre, Lobna entra.

« En apercevant les deux amoureux, elle fut saisie de crainte, et elle dit à Tami :

« — ^Malheur à toi. Quelle est cette femme placée à tes côtés?

« — C'est ta sœur, répondit-il, et certes c'est une sœur excellente.

• —Quel hasard Ta amenée ici? reprit-elle.

« — Demande-le-lui toi-même^ répliqua l'ami, car le temps de l'occasion est court.

« Ce]a dit, il rendossa ses habits et alla retrouver Seïf.

« Arrivé auprès de lui, ils remontèrent sur leurs dromadaires et partirent.

« Tout en cheminant, Fami raconta à Seïf son aventure.

« Celui-ci découvrit alors son dos et aperçut les plaies faites par le fouet.

4 Ce que voyant, il lui fit de nombreuses excuses, tout en disant :

« — Il faut un ami pour le jour de Taffliction, car ils ne sont jamais en petit nombre le jour du plaisir.

« Dans la prospérité , l'homme est comme un arbre fruitier.

« On lentaure tant qu'il est chargé de fruits ;

« Mais quand il a perdu tout ce qu'il portait^ tout le monde se disperse et cherche quelque autre arbre.

• 0 mon cœur! S'il te survient un jour quelque chorgrin^ U s'évanouira dès que tu auras un ami pour le par^ tager.B

Celte histoire terminée, des esclaves nous desservirent, et rapportèrent café, chichas etunechibouque.

Je ne fiunais que celle-ci, comme on se le rappelle.

Le goût des Arabes pour le café ou plutôt sa cosse ^ (geschêr) et le tabac va jusqu'à la fureur.

Le premier est toujours une espèce de boue qu'ils mangent, pour ainsi dire, plutôt qu'ils ne la boivent.

La raison en est qu'au lieu d'en moudre la cosse, ils la pilent aussi fin que du tabac d'Espagne.

Ils la font cuire de la même manière que nous la graine. Mais, au lieu de laisser reposer la décoction pour la prendre, ils secouent au contraire fortement la cafetière (boqradj), pour en bien mêler le marc, de sorte que, quand on la verse, elle ressemble assez à du chocolat très-épais.

On la prend communément sans sucre , dans de petites tasses de porcelaine sans soucoupes, que l'on place, on Ta vu, dans d'autres petites tasses plus grandes, pour ne pas se brûler.

Il est difficile de se faire xme idée de la gravité des Hadramites, pendant qu'ils prennent leur café.

Tant que dure cette cérémonie, quelquefois dix mi-

* IIh exportent généralement la graine.

nutes, bien que les tasses soient fort petites, il régne dans l'assemblée un silence profond, et Ton n'entend autre chose que le bruit des lèvres, qui hument de temps à autre de petites gorgées, savourées avec volupté durant quelques secondes.

E est de la politesse de se régler sur la personne la plus distinguée de la société, et de ne jamais finir de vider sa tasse, ni la rendre, avant qu'elle n'ait vidé et remis la sienne.

Quant au tabac, il est fumé de deux manières.

Avec la chibouque.

Avec le chicha.

La chibouque est la pipe de la basse classe.

Le chicha est celle de Taristocratie et des gens à leur aise.

Le chicha, dont il n'a encore été dit quKm simple mot à Mareb et qui, chez les Arabes, remplace*le narghiléh des Turcs et le caiiown des Persans, se compose, comme ces derniers, de plusieurs pièces :

D'abord de la tête et du corps de la pipe, ensuite de la carafe et des tuyaux.

La tête est faite comme une poire dont on aurait coupé la partie inférieure, de manière à la rendre plate.

Elle est creuse, garnie en dedans de terre calcaire cuite, et percée de haut en bas.

On la remplit aux deux tiers avec des morceaux de charbon, puis on l'adapte sur un tube droit qui est fixé sur la carafe, et dont l'extrémité inférieure descend jusqu'à deux pouces du fond de ladite carafe.

Sa gorge a un trou latéral destiné à recevoir un tuyau pour fumer, fermé hermétiquement par un tampon de bois placé à cet effet au milieu du tube.

Voici comment on s'y prend pour charger le chicha :

Après avoir mis dans la carafe une certaine quantité d'eau, souvent odoriférante, on s'assure s'il y en a trop en aspirant, ce qui produit dans ce cas Teffet de la pompe et fait monter Teau jusqu'à la bouche.

On la diminue jusqu'à ce qu'on n'en obtienne plus que de l'air.

Alors on remplit la tête de tabac, que l'on couvre de charbons ardents, maintenus par un couvercle mobile fait en forme de cône, puis on la pose sur le tube droit dont il est parlé plus haut, et le chicha est prêt à être fumé.

Les notables et les chefs n'allument jamais leur chicha .eux-mêmes.

Ils ont continuellement devant eux un grand tuyau élastique, avec un bout de cristal qu^un esclave y adapte, après l'avoir allumé, avec un autre de bois, qu'on y attache de nouveau quand on l'offre à quelque convive, celui de cristal ne servaïit jamais qu'au maître. ^

Le tabac qu'on fume dans les chichas n'est, on l'a vu encore, pas le même que celui dont on se sert pour la chibouque.

Il est appelé tomback, avons-nous dit, et le meilleur, celui que les grands emploient de préférence, vient de Schiraz, en Perse.

Comme on ne le met jamais que mouillé sur le

chicha, ce n'est souvent qu'avec beaucoup de peine qu'on parvient à te faire brûler.

Les femmes le fument aussi beaucoup, et, quand elles se font visite, c'est, ainsi que chez les hommes, après le café, la première chose qu'elles s'empressent de s'offrir.

La manière de le fumer est à peu près semblable à celle employée pour la chibouque, c'est-à-dire qu'on en aspire la fumée dans les poumons..

Mais comme celle du chicha est infiniment plus douce et plus agréable, on l'y conserve d'ordinaire jusqu'à ce qu'elle procure une sensation qui tient du spasme, et alors seulement on l'expectore.

Les Hadramites mettent dans tout cela beaucoup de gravité, et, avec la main, ils conduisent la fumée sur leur barbe pour la parfumer.

Après avoir aspiré une vingtaine deboufifées, Séld- Haçan, sans doute pour juger de ma perspicacité , posa plusieurs logogriphes, genre dans lequel les Arabes excellent, et dont voici entre autres un spécimen fait sur le mot hadramite vumdem (vin) et que j'ai à peu près retenu :

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