XI
BÉPONSE.
« Ote la fin, tu as le mot d'où dérive le nom d'un instrument tranchan t * .
« Ote le commencement, et tu as im verbe conjugable dans tous les temps. • »
Les logogriphes passés, Abù-Bekr-el-Doâni et les deux intimes du nagîb qui n'avaient pas encore payé leur tribut à la soirée, prirent à leur tour la parole, et nous égayèrent par une foule de bons mots et d'anecdotes jusqu'au Fedjer, heure à laquelle enfin nous nous séparâmes, mes compagnons pour recommencer leur jeûne quotidien, moi pour aller me coucher.
Rien qui mérite d'être cité ne signala les trois jours qui suivirent.
Je les passai, les deux premiers, soit à prendre des notes, soit à visiter ou à recevoir mes anciens compagnons de route, Abd'el-Mélick et son père adoptif entre autres; le dernier (vendredi 8 septembre 1844, 7 ramadan 1261) , à faire mes préparatifs de départ pour le lendemain.
— Décidément, me dit Abû-Bekr-el-Doâni le soir de celui-ci, tu veux donc déjà me quitter, Hadji?
— Il est impossible que je demeure davantage,
i Mada, d'où moudyéhj couteau.
* Dama, dureré
Sidi; les heures du voyageur sont comptées, et je devrais déjà être loin.
— Je n'ai pas besoin de te répéter pour la dixième fois que j'aimerais que tu restasses près de moi jusqu'à ce que je retourne à Sana ou tout au moins jusqu'à la fin du jeûne.
— Je ne demanderais pas mieux, lui dis-je, mais juge toi-même. Je veux gagner Mascate, j'ai tout THadramont et la mer des Indes à franchir, et, plus j'attendrai, plus la saison sera avancée.
— Au moins retarde ton départ jusqu'à lundi?
— Une décision prise est prise, Sidi; je partirai demain.
— Alors, répliqua le réis avec un soupir, s'il n'y a pas moyen, pars; mais rappelle-toi que c'est malgré moi. Maintenant, que puis-je encore faire pour toi?
— Pour moi, rien ; tu as fait plus que je ne pouvais attendre. Tu me donneras ton anaya, voilà tout.
L'anaya, on se le rappelle, c'est le passe-port.
— Laisse-moi, de plus, choisir ton escorte jusqu'à Mokallâh?
— Oh! fis-je, c'est inutile.
— Je te demande pardon de n'être pas de ton avis, Hadji ; mais, c'est nécessaire. Tu ne ferais pas dix lieues sans être dévalisé par les Khaflr-el-Arianin ou les pirates du désert de Mahara qui, jalonnés, ces derniers entre autres, sur presque toutes les routes, en gardent les principaux passages, prélevant sur les caravanes, quand ils sont en nombre, un droit d'entrée, un droit de voyage, un droit de sortie. Autant que
possible, Tescorte te préservera do leurs atteintes; Tanaya de celles des Hadramites, mes compatriotes.
— Dans ce cas, j*accepte et même avec 'reconnaissance, Sidi.
Le rëis frappa dans ses mains.
Un esclave parut.
—Qu'on fasse venir Aain-el-Châhin {ŒildeFam^on)^ le chef des chouafs, dit-il.
Celui-ci arriva :
^Voilà Hadji que tu connais déjà et que je te recommande, reprit- il en s'adressant au chouaf; tu prendras quatre de tes hommes, et vous raccompagnerez jusqu'à Mokallâh, le protégeant, lui et son monde, contre toute attaque et toute insulte.
— Père, répondit Aaïn-el-Châhin, je suis on ne peut plus honoré de ta confiance ; je prendrai soin de Hadji comme s'il était mon propre frère, et j'accepte vis-àvis de lui et de son monde la responsabilité du voyage, qui sera très-fatigant, très-désagréable et qui même présentera quelques dangers, mais dont, avec l'aide d'Allah, on se tirera bien.
Et là-dessus, le chouaf déposa un de ses pistolets en cautionnement, et prononça le fameux Fi-laihatiy sur ma barbe !
Après ce serment, et dès qu'on s'est embarqué sur la barbe d'un Arabe, je ne sais si je ne l'ai pas déjà dit, on peut être tranquille.
Après le diner, je reçus la visite de deux esclaves de Séld-Haçan qui m'envoyait mes provisions de voyage, plus une bourse assez rondelette.
•^Tieris, me dit un des esclaves en me la présentant, voilà ce que notre maître m'a chargé de te remettre pour boire h café le long de ta route jusqu'à Schibâm.
C'est le terme dont les Arabes se servent pour colorer un don.
Je pris la bourse et l'ouvris.
Elle contenait 500 thalaris.
C'était un très-beau cadeau et qui me mit dans un grand embarras.
Je n'avais rien fait pour le naglb et ne savais, de mon côté, que lui ofirir.
D'ailleurs, n'avait-il pas de tout en abondance?
J'avais encore trois ou quatre beaux fusils à deux coups, des pistolets et quelques armes blanches.
Je pris mon plus beau fusil, deux boîtes à capsules (dekhrirs) et un joli poignard européen , et les expédiai à la citadelle par Sélim.
Séïd-Haçan me renvoya mon fusil en me remerciant et en me faisant demander à la place une lancette.
Je lui en envoyai deux.
Par malheur, il ne savait pas s'en servir.
Je dus donc aller le trouver.
— Fais venir quelqu'un, Sidi, lui dis-je une fois arrivé auprès de lui, et je te montrerai comment il faut s'y prendre.
— ^Non, me répondit-il, sur moi-même.
— Comment, lui demandai-je, tu veux que je te saigne?
— Oui, si tu veux.
— Tu n'es point malade, pourquoi te saigner? Cela pourrait te faire mal.
—Ne me saigne pas alors, mais montre-moi comment on opère.
— ^J'avais toujours sur moi un ruban à ligature.
Je lui serrai le bras, et, les veines gonflées, je lui montrai celles que Ton peut attaquer sans danger.
Après quoi, nous nous mimes à causer de choses et d'autres, et nous ne nous séparâmes de nouveau que fort avant dans la nuit.
Le lendemain, je reçus la visite de mes amis et des notables de Doân.
Selon Tusage, ils venaient me faire leurs adieux.
Vers le soir, Aaïn-el-CMliin vint me retrouver pour m'annoncer qu'à sept heures et demie, nos montures seraient à ma porte.
Le matin , le réis J'avait fait venir derechef , et, d'une manière toute particulière, m'avait encore recommandé à lui.
A huit heures, nos dromadaires et ceux des chouafs étaient chargés et prêts.
Je donnai 200 thalaris à Abû-Bekr-el-Doâni ; il me remit son anaya, et nous partîmes.
Le réis, Abd'el-Mélick et le vieux Nassib m'accompagnèrent à plus d'une lieue.
Là, ils me firent leurs adieux et m'embrassèrent^
J'avoue que je les regrettais profondément.
Abû-Bekr-el-Doâni avait les larmes aux yeux.
En me donnant une dernière fois la main :
nOM^HK
— ^N'oublie pas de me donner de tes nouvelles et qu'Aaïn-elChâhin et ses cbouafs sont responsables de toi et de ton monde. Adieu , sois heureux, Hadji.
Et mettant son dromadaire au galop comme pour échapper à son émotion, il reprit avec ses compagnons le chemin de ]a ville, se dirigeant, eux, vers le nord, nous, vers le sudnsud-ouest.
iS
06 Deân à Grein.
Samedi 9 septembre 1844 (8 ramadan 1261) : vingt et unième étape. — Route insignifiante jusqu'à minuit.
Nou^ cheminons tranquillement dans une étroite vallée, entre deux montagnes abruptes, au milieu de laquelle nous faisons un instant halte pour laisser reposer nos bétes, et que nous dépassons au petit jour.
Mais, à partir de là, quelle apparition I
Déployez, lecteur, notre carte, et portez-y vos regards.
Bien.
Laissez votre œil franchir les immenses déserts du sud-est, errer dans ces contrées lointaines où le soleil se couche et ne se repose que sur des pics sourcilleux chargés d'une brume épaisse, et au pied des-
quels coulent ces torrents qui roulaient jadis de Tor dans leurs ondes impétueuses \
Regardez maintenant !
Autour de vous s'étend un monde dont Taspect primitif ne doit rien à la main de l'homme, un monde qui porte encore partout l'empreinte du moule dans lequel il a été jeté par le sublime ouvrier, un monde qui se montre comme au matin de la création, et qui présente à l'esprit Timage imposante de la grandeur et de la toute-puissance de TEternel, car c'est son souffle qui anime le silence majestueux des montagnes, c'est sa voix qui se fait entendre dans le mugis-, sèment des torrents.
Suivez -nous, par l'œil de la pensée, au milieu de ces scènes d'une inculte beauté et d'une sublimité sauvage.
Voyez!
Nous voici dans une plaine à perte de vue : de quelque côté que se tournent nos regards, au sud, à Test et à l'ouest, ils ne saisissent que le bleu constellé du ciel, qui nous couvre et nous environne de toutes parts.
Pastm seul rocher, pas un seul monticule qui vienne briser la ligne de l'horizon.
Et sar cette terre qui s'étend devant nous, à notre gauche et à notre droite, ni gazon, ni humus, mais
des arbustes et des fleurs I Aussi loin que notre vue peut s'étendre, elle n'em-
I Strabon, p. 777.
brasse que des arbustes et des Heurs, des arbustes et des fleurs magnifiques !
n me semblait, à ce spectacle, que j'avais devant moi un tableau brillant sur lequel un peintre habile s'était plu à mélanger avec art toutes les couleurs du prisme.
Là-bas^ où resplendit l'éclat de For, c'est le tournesol, qui incline vers l'aube sa large fleur pareille à un cadran.
Plus loin, où brille la pourpre, c'est la belle de nuit et le pavot qui déploient leurs bannières.
Ici Teupborbe et la rose de Jéricho étalent leur couleur argentée, tandis qu'à côté, les fleurs de Tasclépias montrent avec orgueil l'orange de leurs voyantes corolles.
La brise, en se jouant, agite ces millions d'arbustes et de fleurs, qui semblent de joyeux étendards, et balance sur leurs longues tiges les larges tournesols, dont les ondulations donnent au loin à la plaine l'aspect d'une mer aux vagues d'or.
Que d'arbustes et de fleurs qu'il est impossible de nommer I
L'air est embaumé de leurs parfums.
Des myriades d'insectes et d'oiseaux voltigent à l'entour.
Fleur lui-même, le goliath déploie au soleil ses ailes aussi éclatantes que les rayons naissants de cet astre, ou bien, penché sur le calice d'une fleur, il plonge avec avidité sa trompe eflilée dans la coupe embaumée, tandis que l'abeille, les pattes déjà alourdies, se cramponne à quelque pistil, ou regagne en bourdon-
mmmBmmtm^
nant sa demeure pour y déposer son précieux fardeau. Qui a planté ces fleurs, ces arbustes ? Qui a dessiné ces riches parterres?
La nature !
C'est là son manteau, manteau plus riche et plus brillant mille fois que le précieux tissu de la vallée de Cachemire.
A trois heures du matin, la scène a changé I
Nous sommes toujours dans une vaste plaine, avec un horizon à perte de vue.
Qu'y a-t-il devant nous ?
Des arbustes et des fleurs?
Non, ce ne sont plus des arbustes et des fleurs qui frappent nos regards.
Ce qui se déroule maintenant autour de nous, c'est une immense étendue de verdure.
Partout, conmie dans les steppes de la Mongolie, les pampas de TÂmérique du Sud ouïes prairies de TAmé* rique septentrionale, la terre verte comme une émeraude, et dont la surface est unie comme celle d'un lac; mais le vent passe au-dessus d'elle et courbe le sommet des herbes flexibles.
Tout est en mouvement, et Ton voit se dessiner sur la prairie des vagues d'ombre et de lumière qui ressemblent à des nuages traversés et colorés par les rayons du soleil.
L'œil erre de nouveau dé tous côtés sans rencontrer rien qui l'arrête, si ce n'est pourtant parfois la forme sombre et grossière du baker-el-ouhasch ou le profil gracieux de la gazelle, ou bien encore des fontaines
ombragées et paisibles , témoignage de la piété de quelques riches Hadramiles qui, au lit de mort, ont voulu laisser derrière eux quelque souveoir de leur passage sur la terre.
Chacune de ces fontaines est simple, mais non pas dépourvue de grâce et d'élégance.
Le plus souvent, c'est un réservoir au bas duquel on trouve un robinetavec un gobelet pour les voyageurs et un bassin de pierre où s^abreuvent les bestiaux.
Au-dessus sont écrites, dans les caractères pittoresques de la langue des Arabes, quelques inscriptions pieuses ou quelques versets du Coran.
Quelquefois ces inscriptions sont tracées en lettres d*or ou ressortent en caractères noirs sur la blancheur et le poli de la pierre.
Autour du réservoir sont plantés des arbres au feuillage touffu et à Tombre épaisse.
Ils laissent pendre leurs longs bras comme pour embrasser la pierre, ou bien ils trempent leurs feuilles altérées dans l'eau du réservoir, et quand le vent les agite et relève leurs branches, ils répandent tout à Tentour une rosée bienfaisante.
Souvent, une goutte tombée dans le calice d'une fleur ignorée lui a rendu la vie et l'éclat de ses couleurs .
La multitude de ces fontaines fait que beaucoup tombent en ruine, et servent de repaire à quelque hyène ou chacal.
-Le bruit de nos pas éveille de temps en temps quelqu'un de ces animaux, qui lève une tête étonnée et^ du haut de son observatoire, nous suit d'un regard
effrayé, jusqu'à ce qu'un coude du chemin nous ait dérobés à sa vue.
A quatre heures, autre changement de scène.
Ce n'est phis la terre unie comme la surface des eaux, mais c'est toujours la prairie couverte d'herbe.
Elle présente à l'œil une suite d'ondulations parallèles qui s'élèvent çà et là comme des collines, tout cela recouvert de la plus luxuriante verdure.
On dirait l'océan après quelque affreuse tempête, lorsque le vent a soulevé les vagues éciimeuses et hérissé de montagnes le dos de la plaine liquide.
Il semble, à voir ces monticules de verdure, que ce soient des vagues d'eau tout d'un coup transformées en terre par quelque baguette magique et condamnées à l'immobilité étemelle.
A six heures, nouveau changement de scène.
Nous voici encore au milieu de la verdure et des fleurs.
Mais ici, la vue rencontre à l'horizon de grands bois de palmiers et des taillis épais.
Leur feuillage, teint des couleurs les plus vives et les plus variées, se dessine gracieusement sur le ciel.
Nous avançons toujours, et le paysage se renouvelle de plus en plus.
Les aspects les plus pittoresques s'offrent à mes regards enchantés, et dans le lointain apparaissent, comme pour animer ce gracieux tahleau, des troupeaux de chèvres, de moutons et de chameaux, tandis que des grues et des cigognes s'abattent dans un taillis et que la pintade part du milieu des herbes.
Insensiblement nous approchons de la terre habitée.
Devant nous, à nos côtés, régnent de nombreux jardins pleins d'arbres fruitiers de toute sorte et entourés de superbes champs cultivés, les uns encore couverts de leurs récoltes, les autres en train d'être labourés.
Ceux qui tiennent les oreilles de la charrue sont, pour la plupart, des nègres affaiblis par l'âge et dégénérés.
Quelques-uns, en nous voyant, quittent leur besogne et viennent le long des haies pour nous regarder passer.
Pendant que j'admirais la riche nature et l'aspect pittoresque du heu où nous étions, nous entrevîmes une longue file de chameaux qui s'avançait au-devant de nous.
Un nègre, assis majestueusement sur un âne, et portant une paire de pistolets suspendue à sa ceinture, conduisait la procession.
Les pistolets étaient richement montés en cuivre, et c'étaient, à tous égards, des arguments d'un grand poids.
Il fumait gravement une chibouque de Voyage, et regardait en silence la fumée de sa pipe décrire des spirales fantastiques et se perdre dans les airs.
Une corde en feuilles de palmier, partant du cou de sa monture, passait entre les jambes de l'âne, et allait s'attacher à la tête du premier chameau.
Toute la procession se tenait par la même corde.
l ne clochette était suspendue au cou du dernier
animal qui formait rarrière-garde , et, tant que les sons monotones de cette clochette arrivaient aux oreilles nonchalantes du nègre, il pouvait être certain que sa suite était au grand complet, et continuait sa route sans se donner plus de peine pour conduire son gigantesque troupeau.
Ce convoi de chameaux en précédait un autre, qui avait pour chef de file un mulet chargé de bagages.
Deux nègres cheminaient lentement derrière le cortège, et, tout entiers aux charmes de la société, faisaient la route gaiement^
Ils se fiaient à la sagesse du mulet conducteur, et lui abandonnaient le soin de diriger la marche.
Leur confiance était mal fondée, et la preuve ne s'en fit pas attendre.
Le mulet avisa le long de la route un champ de trèfle (bercim)^ dont la verte bordure excitait sa convoitise.
n s'y dirigea incontinent, et fut suivi sans hésitation par les chameaux complaisants.
Tous descendirent dans le champ en question et y firent chère lie.
Les chameaux, avec leurs jambes grêles et sèches, que Ton pourrait comparer à un chapelet d'épongés, abattaient et renversaient en allant et venant les sillons tracés à grand'peine par un Hadramite, qui, à quelque distance de là, conduisait péniblement sa charrue.
A la vue de ce dégât et de cette invasion inattendue, le laboureur se précipite, en criant, au-devan.t des envahisseurs.
sec
Le mulet qui tenait la tête s^effraye^ rompt la corde qui lie les chameaux, et détale.-
Deux chameaux indisciplinés profitent de l'occasion, brisent aussi leurs liens, et, en un clin d'oeil, toute la caravane est en déroute, et fuit à la débandade.
Nous nous attendions à voir les conducteurs de la caravane au désespoir.
Ils prirent la chose moins chaudement que le laboureur.
L'un d'eux, au lieu de rassembler ses chameaux, se mit à accabler celui-ci d'injures et à lui reprocher d'avoir mis en fuite tout le troupeau par ses cris.
Le laboureur riposta avec énergie, et pendant que les deux antagonistes, avec une égale vigueur de poumons, se jetaient à la face tout le catalogue d'injures que la langue arabe pouvait contenir, l'autre nègre riait avec nous de cette débandade pittoresque, et nous apprenait que ces chameaux, chargés de melons et de fruits, étaient envoyés en cadeau au nagib de Doân.
Il rejoignit ensuite son camarade, fit chorus avec lui contre le laboureur, et l'aida à réunir tous les chameaux, qui, comme des écoliers indisciplinés, se faisaient tirer l'oreille pour reprendre leurs rangs.
Enfin, après avoir jeté un dernier coup d'œil sur cette campagne magnifique qu'illuminait un beau soleil de fin d'été, nous arrivâmes, à sept heures et demie du matin, à Greïn, petit village situé à huit lieues de Doân (16» 49' de latitude nord, 47o 22' de longitude est), et qui marque la limite sud de l'oasis de ce nom.
Séjour à Greln. — Chasse aux poux; idées dès Hadramites
à cet égard.
Le caravansérail se trouvait à l'autre extrémité du village ; nous fûmes obligés, pour nous y rendre, de traverser une masse de rues toutes pleines d'étalages et grouillant de monde.
On n'apercevait partout que sommadas de toutes couleurs, sur lesquelles tranchaient des barbes noires et des visages hâlés par le soleil.
Toute cette foule s'agitait, achetait, vendait, débattait le prix du marché; et quand nous dérangions un groupe où un Juif étalait des curiosités européennes, de dessous les sommadas s'échappaient des cris de malédiction et des injures énergiques s'adressant surtout à Âaln-el-Châhin, qui, impassible, ouvrait la marche, et disait aux chalands de lui faire place.
mp
Un vacanne aussi violent, et qui, malgré le Ramadan, contrastait d'une façon si étrange avec le silence alors si général des résidences arabes, m'avait étourdi, et je m'élançai, sans regarder en arrière, dans un autre labyrinthe de rues étroites.
Les unes étaient sèches, d'autres traversées par de petits ruisseaux, gui occupaient la moitié de la rue et coulaient sur d'immenses dalles de pierre.
Nos bétes, dont les larges sabots auraient bien recouvert une assiette de grande dimension, marchaient au milieu des ruisseaux et faisaient jaillir leur eau bourbeuse à la face des Hadramites que nous rencontrions.
Ceux-ci, arrachés par cette sensation humide à leur gravité habituelle, continuaient à nous charger de malédictions, et envoyaient au fond du septième enfer les insolents voyageurs qui faisaient un tel outrage à de paisibles croyants.
Arrivés à destination , nous mimes pied à ten^e dans la cour d'une espèce de fondouck ouvert à toias les vents, et regorgeant, comme les rues, de nombreux oisifs, les uns s'y promenant de long en large, les autres étalés autoorf d'un conteur ou dormant.
Vers les dix heure», le cheik de Vendroit vint liû-méine, avec ses esclaves, nous apporter ootre collation.
EUe sa composait de pilau , de mouton bouill} , de dattes et de lait , toutes choses auxquelles Aaln-el- Châhin et ses quatre chouafs, pour leur part, firent
— isole plus grand honneur ; ce qui devait être, les Hadramites, ainsi que les Arabes, ayant toujours faim.
Pendant que nous déjeunions, une masse de négrillons étaient venus rôder à Fentour de nous, et se jetaient avec avidité sur les noyaux de dattes que leur lançaient mes compagnojtis, pour les rogner après eux.
J'eus pitié de ces petits malheureux, et, notre repas achevé, je leur fis distribuer de quoi les rassasier à leur tour.
Nos montures, de leur côté, étaient aussi abondanunent défrayées que leurs maîtres.
Après la collation^ vinrent le café et les pipes.
Avec le café et les pipes, la conversation.
Puis la sieste.
Mais j'avais à peine fermé les yeux que je fus tout à coup réveillé par des piqûres intolérables ; je me levai de mon sirir pour voir ce qui me démangeait.
Horribile visu! y étais littéralement couvert de poux de la tête aux pieds.
—Que fais-tu donc, Hadji? me demanda Aaïn-el- Châhin en me voyant visiter ma chemise.
— Je fais... je fais la chasse aux poux, Sidi, lui répondis-je.
— ^Tu fais la chasse aux poux, et pourquoi?
—Parce que cela me démange, par Allah 1
— Oui, mais tu commets un sacrilège.
—Je commets un sacrilège, et depuis quand?
— ^Depuis cette parole du Prophète qui dit : « Ne tuez pas les poux, car ce sont les hordes d'Allah. »
m^tmmm^m^mmmm^m^itmm^mmm^mÊ
— 1 iO —
— C'est vrai, nous ne devons pas les tuer s'ils ne nous font pas de mal; mais autrement leur mort est légitime. Ils me démangent, comme tu vois ; donc, je leur fais la guerre.
— Ce que tu dis là n'est pas d'un vi*ai croyant, Hadji, reprit Aaln-el-Châhi]), et la preuve la voici encore :
« Nous étions, raconte le cousin du Prophète, Aliben-Âbû-Taleb, à table en famille, lorsqu'un pou vint s'abattre sur ma joue.
• Abd'AUah, mon parent, l'ayant pris, demanda à l'envoyé d'Allah ce qu'il y avait d'écrit sur le corps de cet insecte, et l'envoyé d'Allah y lut :
« C'est moi qui suis Allah ; il n'y a pas d'autre Dieu que moi; je suis le dieu des poux, c'est moi qui les nourris. Quand je le veux, je les envoie aux peuples pour les avertir; quand je le veux, pour les punir. »
— Voilà deux fois, repris-je à mon tour, que tu me viens avec des citations, Sidi, pour me dire que je suis dans mon tort ; je vais te répondre de même par une citation pour te prouver que j'agis au contraire légalement:
« L'envoyé d'Allah, raconte toujours Ali-ben-Abù- Taleb, lut une autre fois sur le corps d'un pou, écrit en caractères hébreux :
« Nous sommes les hordes du Très -Haut; nous pondons chacun quatre-vingt-dix-neuf œufs, et nous sommes si nombreux que, si nous en pondions cent, nous dévasterions le monde entier :
« Alors le Prophète effrayé s'écria :
t — 0 Allah, détruis leurs petits, tue leurs chefs, ferme-leur la bouche pour préserver de leurs piqûres la peau des musulmans, toi gui écoutes les piières de tes fidèles créatures.
a A cette invocation, Tange Gabriel (Namous) apparut au Prophète, et lui dit :
« — Tes vœux sont exaucés, ô envoyé d'Allah. »
Et là-dessus, je continuai ma chasse.
Mais Aaïn-el-Châhin ne se tint pas pour battu.
— Quant à moi , recomraença-t-il , je ne suis pas aussi délicat que cela, Hadji ; les poux pullulent sur mon corps, et, néanmoins, je ne les sens pas.
— A ton aise, Sidi, mais, moi, je les sens et les abhorre.
— Tant pis pour loi; tu auras beau dire et beau faire pour vouloir t'en débarrasser, ils continueront à s'attacher tout de même à ton corps.
— Toujours pas aussi longtemps qu'au tien.
—Peu m'importe, puisque je ne les sens pas.
— A moi, au contraire, il m'importe beaucoup, attendu qu'ils me dévorent.
— Une recette infaillible, Hadji.
— ^Laquelle?
— Celle de n'y pas penser.
— Bon pour vous autres Hadramites, qui avez des peaux d'hippopotame; mais la mienne est un peu plus sensible.
— Celle du grand Haroun-Al-Raschid l'était, je pense, autant que la tienne, et pourtant il s'y est bien fait un jour.
—Je sais... je sais... il est fait mention de cela dans le conte intitulé : Enis-el-Djelis ou Histoire de la belle Persane; seulement, tu as oublié une chose, Sidi : c'est que le calife , après avoir revêtu la djebba et mis sur sa tête le turban du pécheur, sentant les poux courir partout sur son corps, y porta d'abord et à tout instant , tantôt une main , tantôt l'autre , pour les attraper et s*en débarrasser.
— C'est impossible qu'il ait fait cela, Hadji. — C'est la vérité pure, Sidi, et puisque tu es un incrédule si enraciné, je vais encore t'en donner la preuve certaine.
Et ce disant, abandonnant pour un instant ma chasse, j'allai à une de mes malles, en tirai les Mille et une Nuits , revins auprès d'Aaïn-el-Châhin , et lui lus ce qui suit * :
« Cheik- Ibrahim tendit la main, prit la
coupe et la vida.
« Enis-el-Djelis en remplit bientôt une seconde, et la lui présentant de nouveau :
« — Sidi, en voici ime autre, lui dit-elle.
« — Je te jure que je ne puis plus boire, répondit Gheik-Ibrahim.
« —Par Allah, reprit Enis-el-Djelis, ne me refuse pas.
« Cheik -Ibrahim prit la coupe et la vida comme la première.
^ Toute cette citation est traduite par moi de Toriginal ' arabe. Les traductions actuelles ne pouvaient point me servir ; elles sont faites sans l'intelligence du sens vrai des Mille et une Nuits.
• Enis-el-Djelis lui en présenta une troisième, et Cheik - Ibrahim Tayant derechef acceptée , allait déjà la boire, lorsque tout à coup Ali-Nour-Eddyn se leva sur son séant, et s'adressant à ce dernier :
« — Qu'est-ce donc cela? lui dit-il. Ne t ai-je pas adjuré tout à Theure de boire, et ne Tas-tu pas refusé ? n'as-tu pas dit: Voilà ziddéh* que je n'ai pas fait pareille chose ?
« Gheik-lbrahim garda le silence.
« ir était abasourdi.
« — Je te jure, reprit-il enfin, que ce n'est pas ma faute, faute qui retombe seule sur ta compagne.
« Ali-Nour-Eddyn etEnis-el-Djelis se mirent à rire aux éclats, ce que voyant, Gheik-lbrahim fit chorus avec eux.
« Un instant après, Enis-el-Djelis dit tout bas à Ali-Nour-Eddyn :
« — Bois tout seul, et n'engage plus notre amphitryon ; je te veux faire rire à ses dépens.
« Ce disant, elle se mit à remplir la coupe d' Ali- Nour-Eddyn et la présenta à celui-ci qui, à son tour, en remplissait une autre et la présentait àEnis* el-Djehs, répétant ainsi quelque temps ce manège.
« — Ouest-ce donc que vous faites? demanda
* J'ai conservé dans ma traduction le terme de l'original^ qui signifie ici treize ans. Persuadés, comme chez nous, que le fatal chiffre treize porte malheur à ceux qui le prononcent ou récrivent, les Orientaux, en comptant, remplacent communément le nom arabe de ce nombre {tselettàch) par l'une des expressions suivantes : hitch, qui signifie rierij ou ziàdéh^ c'est-à-dire beaucoup trop^
Gheik-Ibrahim en les voyant faire; singulière manière, en vérité, de se tenir compagnie!
« A ces paroles, les deux jeunes gens se pâmèrent de rire et recommencèrent à boire et à faire boire le Cheik.
« Ils restèrent dans cet état jusqu'au tiers de la nuit environ.
« A ce moment , Enis-el-Djelis dit à Cheik- Ibrabim :
« — Me permets-tu d'allumer une bougie de ces quatre-vingts bougies rangées?
« — Certainement, répondit-il, mais à la condition que tu n'en allumeras qu'une.
« Enis-el-Djelis se leva, et, en commençant par la première, alluma toutes les quatre-vingts.
« Cela fait, Ali-Nour-Eddyn se leva à son tour et dit à Cheik-Ibrahim:
« — Si j'ai quelque crédit auprès de toi, tu me permettras d'allumer une lampe de ces quatre-vingts lampes rangées ?
« —Certainement, répondit-il de nouveau, mais à la condition que tu n*en allumeras qu'une.
« Ali-Nour-Eddyn se mit donc à allumer, et, en commençant par la première, les alluma toutes.
« On eûldit alors que le palais dansait autourd'eux :
• Or, Allah qui entend tout, qui sait tout et qui suscite une cause à toute chose, voulut que le calife fût assis à la même heure devant une des croisées de son palais donnant sur le Tigre, et portât ses regards vers le point où la scène se passait.
t II aperçut la lumière des lampes et des bougies reflétée dans le fleuve, et ses yeux tombèrent sur le pavillon situé dans le jardin, et tout resjdendissant de mille feux.
f —Qu'on fasse venir sur-le-champ Djafâr-le-Barmécide I manda-t-il aussitôt.
• Le "Wzir arrivé :
• — ^Malheureux I lui dit-il, tu me sers et tu ne m'instruis pas de ce qui se passe dans ma capitale 1 A moins que...
t — Je ne comprendspas, dità part soi Djafâr.
« — A moins que ma ville de Bagdad ne m'ait été ra\de, continua le calife, le palais du Divertissement ne serait pas illuminé de toutes ses lampes et de toutes ses bougies.
« — ^Et qui t'a dit, ô prince des croyants I que le palais du Divertissement était illuminé? demanda Djafâr^ tremblant de tous ses membres.
« — "Viens ici et regarde, reprit le calife.
• Le vizir s'approcha de lui, regarda du côté du jardin, et reconnut qu'en effet le pavillon était comme une flanune dont l'éclat faisait pâlir la clarté de la lune; il imagina aussitôt, pour s'excuser, de tout mettre sur le dos de Cheik-Ibrahim, le gardien du jardin.
t — 0 prince des croyants! répondit-il, la semaine dernière Cheik-Ibrahim vint me trouver et me dit : Vizir, je désirerais, de tes jours et de ceux du calife, faire quelque chose d'agréable à ma parenté. Obtiensmoi de noire maître la permission de pouvoir célé-
brer, dans le palais du Divertissement, la dx-concision de mon plus jeune fils. — Fais ce que bon te sembleia , lui ai-je répliqué, et la prochaine fois , s'il plaît à Allah, que je me trouverai chez le calife, je Ten instruirai. Là-dessus, il me quitta, et moi j'ai oublié de t'en entretenir.
c — 0 Djafârl dit le calife, jusqu'ici je ne te trouvais coupable qu'une fois, maintenant tu Tes doublement à mes yeux. Tu as eu tort d'abord de ne m'avoir pas instruit de la chose, et, en second lieu, tu as eu tort de n'avoir pas rempli l'attente de Cheik-Ibrahim ; car, bien certainement, il n'est venu te prévenir que pour te demander par insinuation quelque argent qui l'eût mis en état de faire face à la dépense du festin. Or, tu ne lui en as pas donné toi-même, et tu ne m'as pas prévenu pour que je lui* en donne.
t — Je l'ai oublié, ô prince des croyants I répliqua Djafâr.
« — Eh bien I dit le calife, je jure par mes aïeux que je ne passerai le restant de cette nuit que dans la société de Cheik-Ibrahim, car c'est im saint homme qui fréquente les mosquées, recherche la société des talebs, et fait du bien aux pauvres ; je gagerais que, ce soir, ils se trouvent tous avec lui; il faut absolument que nous allions nous en assurer. Peut-être trouverons-nous parmi eux un homme pieux, dont les prières nous profiteront dans ce monde et dans Vautre; peut-être aussi Cheik-Ibrahim retirera-t-U de notre visite quelque avantage qui sera un sujet de joie pour lui et pour ses amis.
« — 0 prince des croyants! répondit Djafar, voilà que la plus grande partie de la nuit est déjà écoulée ; à cette heure, les convives ne doivent guère tarder à se retirer.
« — Partons tout de suite alors, dit le calife.
t Et ils sortirent du palais déguisés en marchands et accompagnés de Mesrour, gui les suivait à distance.
« Arrivés à destination :
« — ^Je vais monter , dit le calife à Djafâr, sur ce noyer dont les branches sont trés-rapprochées des croisées, pour voir, avant d'entrer, ce que fait tout ce monde.
« A ces mots, il enjamba Tarbre, et, grimpant de branche en branche, il en avisa une qui était juste en face d'une croisée ouverte.
« S'y étant affermi, il plongea son regard dans la salle et aperçut Gheik-Ibrahim assis, une coupe à la main, entre une jeune flUe et un jeune homme ravissants de beauté, et disant à la première :
« — 0 reine des belles I boire et n'avoir pas de musique ne s'appelle pas bonheur; n'as-tu pas entendu ce que dit un poète :
«Fais circuler le nectar en grande coupe, et reçois-le des mains d'v/n échanson pareil à v/ne lune brillante.
« Souviens-toi de ne boire qu'au son de la musique ; fai vu les chevaux boire avec plaisir au bruit des sifflets.
« Ce .qu'ayant vu le caUfe, la veine de la colère se gonfla sur son front.
« Il descendit de l'arbre et dit à Djafâr :
« — En fait de grâces célestes et de miracles opérés par les saints, je n'ai rien vu qui approche de ce que je viens de voir. Monte à ton tour sur Tarbre , et regarde.
a Djafâr grimpa au plus haut de Tàrbre et plongea à son tour son regard dans Tintérieur de la salle.
«n vit ce qu'avait vu le calife et se tint pour perdu.
« — Malheur à qui a fait venir ces gens ici et les a intrgduits dans mon pavillon I lui dit le calife quand il fut revenu auprès de lui; cependant, je t'avouerai de nouveau que mes yeux n'ont jamais rien vu qui approche du jeune homme et de la jeune fille, tant en grâces qu'en beauté, en taille et en justes proportions du corpis.
« — C'est vrai, ô prince des croyants I répondit Djafâr, qui dans ces paroles du calife puisa quelque espoir pour l'avenir.
« —Montons encore une fois sur cet arbre pour les revoir, reprit le calife.
Et tous deux regrimpèrent sur le noyer.
« — 0 mes maîtres ! disait à ce moment Cheik- Ibrahim à ses deux convives, la boisson m'a fait oublier la gravité et les convenances; mais tout cela n'est doux qu'aux accents des cordes.
« —0 Gheik-lbrahim I interronipit Enis-el-Djelis, si nous avions quelque instrument de musique, notre plaisir serait au comble.
« A ces mots, le Cheik se leva, sortit un instant et rentra avec un luth.
« Le calife jeta les yeux sur Tinslruinent, et reconnût que c'était le luth dlshâck, son compagnon de table.
t — ^Par Allah I s'écria-t-il, si cette fille chante, et si elle chante mal, je vous ferai tous pendre ; mais si elle chante bien , je leur pardonnerai , et ne ferai pendre que toi seul.
« — 0 Allah ! fais-la doiic chanter mal , répliqua Djafâr.
« — Et pourquoi cela, demanda le' calife.
« — C'est que, répondit le vizir, si tu nous fais pendre tous ensemble, nous nous tiendrons compagnie.
« Le calife se prit à rire.
«Pendant ce colloque, Enis-el-Djelis avait pris le luth, Tavait accordé, et s'était mise à le toucher d'une façon capable d'amollir le fer et de donner l'intelligence à des idiots, tout en s'accompagnant de ces paroles :
« La séparation vînt un jov/r remplacer notre unions et au moment où le baume de notre rencontre allait guérir nos peines, nous avons éprouvé l'iniquité de la fortune,
« Vom nous avez quittés, et nous aussi nous vous avons quittés; par suite du désir ardent de vous voir qui nous consumait^ notre corps ne peut pas reprendre son ancien état^ et nos yeux ne sont jamais secs,
•En nous voyant noVfS passer tour à tour le breuvage de l'amour, nos ennemis conçurent du dépit] ils appelé^ rent le sort pour nous affliger y et le sort répondit : Ainsi soiir4i !
« — J'en jure par Allah, dit le calife à son vizir, je
ïl, 13,
n'ai jamais entendu de ma vie une voix délicieuse comme celle-ci...
« — Apparemment la colère du prince des croyants est passée, pensa à part soi Djafâr.
« — Et ils descendirent de l'arbre.
yt — ^11 faut absolument que tu m'enseignes, Djafâr, continua le calife, quelque moyen de les voir de près, car je désire être bien au fait de tout, sans qu'ils s'en doutent.
«Et tout en parlant ainsi, ils dirigèrent leurs pas vers le Tigre, tout préoccupés de la scène à laquelle ils venaient d'assister.
« Arrivés sur ses bords , ils y trouvèrent un pêcheur.
« Celui-ci s'était placé précisément sous les fenêtres du palais, et jetait ses filets pour avoir de quoi vivre le lendemain.
«Or, précédemment, le calife avait mandé auprès de lui Cheik-Ibrahim.
« — Qu'est-donc que ce bruit que j'entends souvent sous mes fenêtres? lui demanda-t-il.
« — Ce sont les pêcheurs qui viennent ici prendre du poisson, répondit le Cheik.
« — Va donc, et dis-leur de ne plus le faire à cet endroit, lui dit le calife.
« Et ainsi dit, ainsi fat fait.
« Il arriva cependant que, cette nuit, un pécheur nommé Kérim, passant devant le jardin et voyant sa porte ouverte, crut pouvoir enfreindre la défense.
« Le calife Payant reconnu Tappelia pat son nom.
<i Eérlm s'étant retourné aussitôt et Tayaut aperçu :
« —0 prince des croyants, s'écria-trii tout temblant, ce que je fais, ce n'est pas pour braver tes ordres; la pauvretéet le besoin seuls m'ont forcé à en agir ainsi.
« — Veux-tif prendre du poisson à ma bonne fortune? poursuivit le calife, sans répondre à Texclamatien de détresse du pauvre diable.
«Rassuré par ces douces paroles , le pêcheur s'avança dans le fleuve^ y jeta ses ûlets, et attendit quelque temps jusqu'à ce qu'ils fussent descendus au fond de l'eau ; puis il les retira, et amena à lui une si grande quantité de poissons de toutes sortes, qu'on ne pouvait pas les compter.
« Ce qu'ayant vu, le calife lui dit d'ôter ses vêtements.
« Kérim les ôta incontinent.
«Us se composaient d'une simple djebba, dans laquelle il y avait plus de cent pièces de laine grossière, et tout cela rempli de poux à queue en telle quantité que la djebba faillit marcher toute seule.
«Il ôta également son turban, qu'il n'avait pas défait une seule fois depuis trois ans.
« Seulement, lorsqu'il y voyait un trou, il le cachait par im pli qu'il faisait à l'étoffe.
« Cela fait, le calife se dépouilla à son tour de deux robes de soie d'Alexandrie et de Balbeck , ainsi que du haram-merikhrar (sorte de cache-nez en cachemire), et du manteau {béniche), dont il força Kérim de se couvrir, pendant que lui-même endossait la djebba et mettait le turban sur sa tête.
« Il dit ensuite au pécheur :
« ^Là, maintenant tu peux t'en retourner vaquer à tes affaires.
« Le pauvre diable embrassa les pieds du calife pour le remercier, et récita ces deux vers : ^
• Tu m'as comblé de bienfaits^ dont je ne saurais teremsrcier dignement; tu as comblé tous mss vasux.
« Ta/nt que je vivrai , je te rendrai des actions de grâces ; et si je meurs, mes ossements te les rendront dans la tombe.
« Kérim n'avait pas encore fini de parler, que déjà la vermine se mettait à courir par tout le corps du prince des croyants, qui portait à tout instant^ tantôt une main, tantôt l'autre, pour en attraper et s'en débarrasser.,,^
— Assez, assez, je connais la fin de l'histoire, interrompit à ce point Aaïn-el-Châhinj je suis battu. Cependant, comment vas-tu t'y prendre pour te débarrasser de cette engeance qui te dévore? M'est avis que tu auras beau lui faire la chasse pendant im an , qu'elle ne s'en ira pas.
— Que cela ne t'inquiète pas, Sidi ; je la forcerai bien à déguerpir.
Tout en causant ainsi, arriva la fin de la sieste.
Aaïn-el-Ghâhin se retira, et, resté seul avec mon monde, je tirai de ma pharmacie de l'onguent napolitain, et me fis frictionner par tout le corps.
Après quoi, on nous apporta notre dîner, .et nous nous remîmes en route.
Dans une forêt.
Dimanche 10 septembre 1844 (9 ramadan 1261) : vingt-deuxième étape. — A cinq lieues de Greïn, et sur les onze heures, nous mettons pied à terre à Tentrée de quelques huttes occupées par des Arabes pasteurs et des Khafir-el-Arianin, arrosées par un torrent, et sises presque au centre d une immense forêt d'arganiers, de mossouacks, de papayers et de cocotiers.
La nuit est profonde en ce lieu (16° 30' de latitude nord, 47° W de longitude est), et les objets qui sont autour de nous prennent Taspect le plus fantastique à la lueur empourprée de notre bivouac.
Autour de nous sont de gros troncs d'arbre dont les branches dépouillées s'étendent de tous côtés, semblables à des bras de géant.
L'âge, sans doute, a fait fendre l'écorce de ces ar-
bres, qui est détachée du bois, et gît sur la terre en forme d'énormes écailles ; des lianes parasites grimpent comme des serpents le long des vieux troncs, qu'elles serrent dans leurs replis tortueux comme si elles voulaient les étouffer, tandis que les mousses suspendues aux branches retombent en festons, semblables à ces draperies lugubres dont on orne les lits funéraires.
D'énormes troncs à moitié pourris gisent çà et là sur le sol, et, dans les cavités que le temps y a creusées, le hérisson et le porc-épic ont établi leur demeure.
Mes compagnons , enveloppés dans leur couverture et couchés sur les feuilles mortes, se sont mis à dormir.
Leurs, pieds sont tournés vers le feu et leur tête repose sur le siège de leur selle.
Les dromadaires , accroupis autour de nous, paraissent également endormis.
Pour moi, je veille et j'écoute.
Le vent qui souffle dans la cime des arbres fait osciller leurs ondoyants panaches.
Les branches s'entre - choquent et semblent se • plaindre.
Le feu pétille; les feuilles sèches, poussées par le vent, bruissent et murmurent ; l'orfraie fait entendre son cri lugubre, et par intervalles on distingue dans le lointain l'aboiement des chiens et le glapissement des chacals.
Telles sont les Yflix nocturnes des forêts de THadramont, voix sauvages, et qui pourtant trouvent un
écho dans mon cœur; vou de la solitude, que je n'entendis jamais sans une émotion profonde et sans une pensée de mélancolie.
L'aube arrive.
Nous sommes toujours dans la forêt.
Le front des arbres est couronné d'un épais feuillage .
On dirait une vaste corbeille de fleurs, tant les couleurs qui le teignent sont brillantes et variées.
L'or, le pourpre, Torange et le bronze s'y mêlent et s'y confondent.
Les arbres sont dans tout l'éclat de la parure, et les oiseaux chantent sous leurs ombres en voltigeant de branche en branche.
Les rayons du soleil filtrent â travers le dôme de feuillage et viennent se refléter sur la casaque éclatante d'un geai bleu et du loriot aux plumes couleur de l'orange, perchés sur les brancheil les plus élevées.
Au-dessous d'eux, sur les tiges basses des papayers ou au milieu des feuilles jaunies de quelques buis* sons touffus, l'oiseau rouge gazouille et sautille, et de tous côtés des nuées dlnsectes étalent au soleil les pierres précieuses de leurs ailes brillantes.
L'air est rempli de mille sons qui indiquent et la vie et l'amour.
Le cri de Técureuil se mêle au roucoulement plain* tif de la tourterelle, tandis que le chant monotone de la cigale se confond avec le bruit cadencé que produit le bec du pivert en frappant le tronc de quelque gros arbre, sur la branche duquel, ainsi qu'en Amé* rique, l'oiseau -moqueur répète sans cesse son cri
aigu, comme pour forcer les autres chanteurs à se taire et à l'écouter en silence.
Au moment de nous remettre en route , un des chouafs, compagnon d'AaIn-el-Ghâhin, et ayant nom Khaled, s'enfonça tout à coup dans l'épaisseur du bois et disparut bientôt à mes regards élonnés.
— Que cela ne t'inquiète pas , Hadji , me dit Aaïnel-Châhin, prévenant la demande que j'allais lui faire pour connaître la cause de cette singulière disparition, le gars a flairé quelque chose de bon dsms l'air et ne tardera sans doute pas à nous rejoindre.
Rassuré par ces paroles, je donnai le signal du départ, et nous voilà de nouveau en marche.
Nous n'avions pas 'fait une demi-lieue, qu'un Bédouin sortait d'un fourré, à dix pas devant nous, jetait aux pieds de mon dromadaire deux ou trois douzaines de pigeons, et regagnait paisiblement sa monture comme un homme qui vient d'accomplir sa tâche.
Ce Bédouin, c'était Khaled.
— Merci, mon ami, lui dit Aaïn-el-Châhin, ces oiseaux sont magnifiques ; nous les plumerons et les mangerons pour notre déjeuner.
— Ils sont tous jeunes, prêts à voler, pris tous dans le nid, répondit le chasseur.
— En ce cas, les nids doivent être nombreux, et j'aimerais à les visiter, m'écriai-je, me souvenant d avoir entendu raconter des n^erveilles de la quantité innombrable de pigeons que l'on trouvait dans leurs perchoirs^ comme l'on appelait les endroits où ils se groupaient en famille dans le bois. Ne pourrions-
«WVBWBS«MP
nous pas tous ensemble aller visiter un de ces perchoirs?
— C'est chose facile, reprit Khaled; il s'en trouve
justement un sur notre route, à une lieue environ
devant nous. Avançons, et silence dans les rangs.
Khaled avait dit vrai.
A mesure que nous approchions du perchoir, nous découvrions des nuées de pigeons s'agitant au-dessus de nos têtes parmi les branchages.
Avant d'arriver auprès, nous en avions déjà découvert près d'un millier à travers le feuillage.
Le nombre croissait à mesure que nous avancions et semblait donner aux arbres mêmes la vie et le mouvement.
Bientôt notre présence accrut l'agitation de la gent emplumée, et produisit une agitation perpétuelle et étourdissante de battements d'ailes et de glouglous.
Chaque arbre était Uttéralement envahi et couvert sur toutes les branches d'une masse de ces légers volatiles, ombragés par le feuillage et alignés les uns à côté des autres, dans Tordre le plus parfait.
Le lieu avait l'odeur d'un poulaiUier, et les petits étaient justement assez couverts de plumes pour hasarder quelques légères volées sous la conduite de leurs parents.
Rien qu'à notre approche les oiseaux changeaient de place et s'éloignaient à une légère distance.
Notre présence ne paraissait pas produire une grande impression sur eux ni les effaroucher, chaque
Jl. 14
famille semblant trop occupée de ses propres affaires pour daigner s'inquiéter d'ime bande d'étrangers qui venaient leur rendre visite.
Leurs masses s'élargissaient devant nous comme les vagues de l'Océan au milieu desquelles passe le sillage écumant d'un navire.
L'eJffet était étourdissant pour la plupart de nous, et je ne saurais mieux comparer la sensation que produisit sur moi ce tumulte extraordinaire qu'à celle qu'éprouve un homme qui se trouve tout à coup au milieu d'une foule bruyante d'êtres humains au sortir de la solitude.
Cette indifférence surnaturelle des oiseaux pour nous contribuait à accroître ma surprise et na'impressionnait comme si quelque influence mystérieuse eût régné dans ce lieu.
Les pigeons semblaient former un monde à part, et trop préoccupés de leurs affaires pour s'inquiéter de tout ce qui restait en dehors.
Nous demeurâmes silencieux pendant quelques minutes, paralysés par la surprise, et nous avancions au milieu de la foule emplumée, absorbés dans notre admiration pour les œuvres du Créateur.
Il n'eût pas été possible, du reste, d'entendre nos voix au milieu de cet incessant frou-frou d'ailes qui remplissait l'air.
Le pigeon n'est pas bruyant de sa nature ; mais un millier de ces volatiles rassemblés et occupant un espace d'au moins un kilomètre carré ne pouvait laisser la forêt dans sa solitude ordinaire.
En poussant plus avant, mon dromadaire se trouva côte à côte avec celui qui portait Saïda.
Derrière venaient Sélim , Mohammed et mes trois autres dromadaires.
Nous suivîmes ainsi les chouafs à mesure qu'ils s avançaient plus profondément au centre du tumulte.
Ce fut alors qu'un incident, je l'avouerai sans honte, fit refluer tout mon sang vers le cœur avec rapidité.
Saïda se pressa contre moi comme toute femme qui cherche dans celui qui possède sa confiance l'appui que réclame l'insuffisance de sa propre force.
Ses deux mains s'appuyaient sur mon bras, et elle se serra involontairement contre moi d'une manière qu'elle eût certainement évitée dans toute autre circonstance.
Aaïn-el-Châhin, ses chouafs, Sélim et Mohanuned étaient seuls tout à fait calmes, car ils avaient souvent vu des perchoirs de pigeons, et pour eux les mystères des forêts n'avaient plus rien de surnaturel.
Ils s'appuyaient les uns et les autres sur le devant de leur selle, et souriaient de notre étonnement.
Je me trompe, les chouafs ne souriaient même pas, c'eût été trahir trop ouvertement l'indice d'une sensation.
Or, voici quelle était la cause de notre stupeur.
Tandis que nous étions absorbés dans la contemplation du spectacle extraordinaire qui se déroulait sous nos yeux, un autre bruit s'éleva sensiblement au-dessus de celui des battements des ailes.
Je ne saurais le comparer qu'à celui de plusieurs régiments de cavalerie galopant sur un terrain battu.
Lointain d'abord, ce bruit se rapprocha peu à peu grandissant en vitesse et en persistance jusqu'à ce qu'il vint rouler au-dessus de nos têtes conmie un coup de tonnerre.
L'air s'obscurcit tout à coup, et le lieu où nous étions arrêtés fut un instant plongé dans des ténèbres profondes.
Au même moment, tous les pigeons qui nous entouraient s'élancèrent de leurs nids , et l'espace situé exactement au-dessus de nos têtes fut encombré d'oiseaux.
Le chaos n'aurait pas produit plus de bruit et de confusion.
Les pigeons s'abattirent aussitôt au milieu de nous comme une avalanche, effleurant nos visages de leurs ailes, et paraissant prêts à nous enterrer sous leur nombre.
Nous en saisîmes chacun de nous autant que nos mains purent en contenir.
Puis l'espace s'éclaircit presque aussi subitement, et les oiseaux parurent percer la voûte foliacée, et disparaître de nouveau parmi les branches des arbres.
Toute cette scène étourdissante était simplement produite par le retour des femelles, qui, après avoir été chercher à quelque distance la graine du sorbier dont ces volatiles sont très-friands, revenaient prendre la place des mâles sur les nids, tandis que ces der-
niers s'élançaient à leur tour dans Tespace pour aller prendre leur repas quotidien.
Nous restâmes deux heures dans cette cité emplumée à en étudier les mœurs et les usages, retrouvant peu à peu nos facultés et la parole à mesure que la surprise faisait place à la curiosité, et, lorsque ■ nous nous éloignâmes , notre départ* ne produisit ^ pas plus de sensation dans la tribu que n*en avait produit notre arrivée.
A huit heures, nous faisions halte aux abords d'un charmant ruisseau ombragé de saules et de nabacks.
Nous étions alors à la lisière de la forêt, à douze lieues de Greïn, et vingt de Doân ou Raschid (16° 22' de latitude nord, 47o 7' de longitude est) .
Revers de la médaille. — Léger incident. — Grottes des anciens Thamoudites , ou descendants de Thamond.
»— Je m'égare. —
Lundi 1 1 septembre 1844 (1 1 ramadan 1261) : vingttroisième étape. — Rien qui mérite d'être cité ne signale cette halte.
Je la passe presque tout entière à prendre des notes, et, le soir, nous nous remettons en route à notre heure habituelle, c'est-à-dire entre sept et huit heures.
Nous sommes maintenant transportés dans une contrée à l'aspect sombre et désolé.
Les lignes en sont brisées.
Partout des rochers, des ravins ou des pics stérDes.
Des végétaux étranges tapissent ces ravins ou se suspendent à ces rochers.
Les uns, d'une forme sphérique, poussent en rampant sur un sol desséché.
D'autres s'élèvent à de grandes hauteurs, semblables à des colonnes cannelées.
Quelques-uns ont des branches, mais des branches tordues et informes, qui supportent des feuilles épaisses et grossièrement découpées.
Chez tous ces végétaux, néanmoins, il y a une certaine ressemblance de forme, de couleur, de fruits et de fleurs qui indique qu'ils appartiennent tous à une même famille. *
Ce sont des cactus.
Voici un bouquet de nopals.
Plus loin se montre une autre plante dont Taspect n'est pas moins étrange, avec ses longues branches épineuses qui se recourbent comme des arcs.
C'est l'agave, le fameux mezcal du Mexique.
Quelques acacias et quelques mimosas, ces arbres du désert, poussent au milieu des cactus, mais c'est tout ; car il n'y a dans ces lieux aucun objet gracieux pour récréer l'œil, aucun chant d'oiseau pour réjouir l'oreille.
Un ouaran monstrueux qui se montre dans quelque clairière, un hibou solitaire qui se plaint dans le fourré impénétrable, un serpent qui siffle dans les broussailles, voilà tout ce qui révèle le mouvement et la vie dans ce vaste désert.
Notre halte de minuit est cependant signalée par un léger incident causé par une bande de chacals maigres et affamés, qui viennent rôder autour de nous au moment où nous prenons une légère collation composée de galette et de dattes sèches.
A cette vue, Aaïa-el-Ghâhin et ses quatre compagnons de leur donner la chasse.
Mais, dans l'ardeur de la poursuite, Tun d'eux est mordu à la cuisse par une des ignobles bêtes, et s'en revient clopin-clopant au campement.
AiTivé là, j'examine la morsure, et, de peur qu'elle ne soit hydrophobisée, je la lave et la brûle incontinent avec de l'alcali volatil et la pierre infernale.
Cet incident n'eut pas d'autre suite , et à trois heures du matin nous quittions notre campement.
Notre route serpente toujours à travers des montagnes sans un.
Près de leurs sommets, des nuages errent pesamment parmi des arbres à Taspect funèbre ou restent enroulés autour de leurs branches stériles.
A nos pieds, la nature est en ruine.
Les rocs écroulés sont couverts de leurs débris, et n'offrent que d'immenses précipices où régnent la confusion et l'horreur.
D'énormes blocs de pierres sont entassés pêle-mêle au fond de ces gouffres béants.
D'autres encore, suspendus sur l'abîme, ne semblent attendre qu'un soufile de la brise pour se détacher de leur base et rouler avec fracas.
A cette vue, mes sens se troublent, ma tête tourne, j'ai le vertige, et je suis contraint de fermer les yeux et de me cramponner des pieds et des mains à ma selle pour ne pas tomber.
Sm* nos têtes, sous nos pieds, autour de nous on ne voit que rochers entassés les uns sur les autres.
C'est la confusion et le chaos. '
Quelques-uns sont niïs et arides ; d'autres offrent à l'œil, au contraire, les traces d'une sombre végétation.
Leurs flancs portent des pins et des cèdres au noir . feuillage.
Ici, c'est un pic qui se perd dans les nuages.
Là, une chaîne de montagnes qui dressent vers le ciel leurs sommets inégaux, et dont les pentes abruptes sont hérissées de masses de granit qui semblent y avoir été apportées par le bras gigantesque de quelque Titan.
Le lion, hôte terrible de ces tristes solitudes, parcourt en maître ses vastes domaines.
La panthère , accroupie sur quelque saillie de rocher qui domine la source, guette le baker-elouhasch qui vient s'y abreuver.
L'antilope bondit de rocher en rocher à la recherche de sa timide compagne.
Le hideux vautour, perché sur la cime d'un énorme pin, aiguise son bec pour quelque horrible festin.
Et, au-dessus de tout cela, à des hauteurs incommensurables, l'aigle plane, et, dans son vol audacieux, atteint jusqu'à la voûte des cieux azurés.
Ce sont là les montagnes de THadramont, les Andes de l'Arabie, ces vertèbres colossales du berceau du genre hiunain.
A sept heures nous mettons pied à terre sur les bords d'un petit torrent que nous saluons tous de hourras frénétiques, car, par son ombre et sa frai-
cheur, il va nous dédommager, hommes et bêtes» de toutes nos fatigues de la marche.
Arrivés à ce point, nous avions de nouveau fait douze lieues, toujours dans la direction du sud -sudouest.
Non loin de nous se pavanaient tristement au soleil deux misérables huttes de Khafir-el-Arianin, sises par 16° de latitude nord, 46o49' de longitude est, et presque à rentrée de vastes grottes excavées dans le roc, où les Hadramites n'osent entrer, frappées qu'elles sont, disent-ils, de malédiction, et qu'ils rapportent au temps des TJiamouditeSy ou descendants de Thamoud.
« Les Thamoudites, rapporte la tradition, s'étaient taillé dans le roc de vastes édifices, où ils se croyaient à Fabri des vents et des tempêtes.
« Aussi s'y livraient-ils , sans crainte comme sans remords, à leurs passions et au culte des faux dieux.
a Ainsi que le prophète Houd avait été envoyé aux Adites, le prophète Salêch fut envoyé aux Thamoudites, et reçut du Seigneur l'ordre de les ramener dans la bonne voie *.
« Il commença par leur prouver la vérité de sa mission.
» Un rocher de granit s'entr'ouvrit à son commandement, et il en sortit une chamelle pleine, qui mit bas son petit.
« Ce prodige s'opérait à la demande des Thamoudites.
1 Voyez le Coran, chap. vu, xi et xxvii.
« Cependant, il ne put les convaincre.
« Non-seulement ils persistèrent dans leur idolâtrie, mais ils tuèrent la chamelle, dont la présence était pour eux un reproche incessant de désobéissance et d'opiniâtreté.
« La vengeance céleste ne se fit pas attendre.
« Le sol trembla, les montagnes se fendirent, et tous les gens de la tribu tombèrent morts, la face contre terre. »
La plus grande de ces grottes est le labyrinthe le plus inextricable qu'on puisse imaginer.
Composée d'une infinité de passages, dont la plupart se terminent en cul-de-sac, ceux qui sont les plus accoutumés à la visiter, les Khafir-el-Arianin, ont peine à s'y reconnaître et courent même le risque de s'y perdre, s'ils ne prennent pas toutes les précautions nécessaires pour éviter cet accident.
L'opinion générale est qu'elle s'étend à quelques lieues sous les montagnes, et qu'il faudrait plusieurs jours pour la parcourir.
L'entrée, qui a environ une toise de large, est dans le fond d'un précipice de cent cinquante à deux cents pieds de hauteur.
Elle est extrêmement sombre et basse, et, pour s'y introduire, il faut considérablement se courber.
On descend d'abord, pendant quelques instants, sur uiie pente très-rapide, et l'on se trouve dans une cave immense, dont la voûte est trés-élevée.
De là, on conununique alternativement dans de nouvelles caves et dans des passages qui y condui-
sent; quelques-uns de ces passages sont situés les uns au-dessus des autres. ^
De place en place, on rencontre des courants d'eau assez considérables, et le bruit qu'ils font en coulant ressemble, à s'y méprendre, au bourdonnement des cloches.
Dans Tune de ces grandes caves, il y a un trou de la forme d'un tuyau de cheminée, et par lequel il faut passer pour arriver à une autre cave, dont la voûte est couverte de stalactites très -volumineuses.
Plus loin sont des cavités dont les parois sont décorées dans un goût gothique et de la manière la plus curieuse.
La terre y est. presque partout couverte de stalagmites de différente nature et de différentes couleurs.
Là, elles sont d'une blancheur éblouissante.
Ici, elles ressemblent à dés peaux de tigre.
Quant à leurs formes, elles varient à Tinfini.
Les unes représentent des draperies, les autres des » fruits ou des ouvrages de sculpture.
La température de ces cavités est douce et l'air y est sain.
Enfin, pour ce qui regarde leur formation, rien ne paraît plus naturel que de l'attribuer aux eaux qui filtrent à travers les montagnes où elles sont situées, et au débordement des torrents qui les ont souvent •remplies.
Curieux de le connaître à fond, je parcourus après
le déjeuner ce labyrinthe obscur, pendant l'espace de deux heures.
J'avais un Khafer-el-Arian (singulier de Khafir-el- Arianin) pour guide (délil)^ et des torches allumées éclairaient ma marche.
Étant parvenu au bout d'une cave, je voulus revenir sur mes pas pour regagner l'entrée.
Je marchai d'abord pendant quelque temps avec confiance, dans la persuasion où j'étais que je suivais le chemin par lequel j'avais déjà passé.
Mais je m'aperçus bientôt que je tournais dan^ un cercle vicieux, et que je me retrouvais toujours dans les mêmes passages que je venais de quitter.
J'interrogeai mon guide, qui me rassura en me jurant qu'il était dans la bonne voie.
Je continuai, en conséquence, de le suivre, jusqu'au moment où, ayant reconnu une pierre tendre, sur laquelle j'avais écrit mon nom, lorsque je m'étais trouvé au bout de la cave, où j'avais terminé mon excursion, il ne me* fut plus possible de douter que mon guide avait perdu la trace.
Je le pressai alors de questions, et le trouble que je remarquai en lui me glaça d'effroi.
En effet, le misérable courait d'un côté à l'autre, comme un homme qui a perdu la tête, et sans savoir quel parti prendre.
Revenu à moi-même, je mis tous mes soins à calmer mon guide, et à lui rendre la raison et la mémoire.
Cependant le danger devenait toujours plus grand.
Les torches étaient presque usées, et, si elles s'éteignaient, que devenir au milieu de la nuit éternelle qui couvrait ces terribles lieux ?
Heureusement qu'à force d'aller et de venir je me retrouvai tout à Coup auprès d'Une énorme stalagmite, dont j'avais pris un échantillon à raison de sa blancheur éblouissante.
Je me rappelai aussitôt la direction où j'étais quand je cassai ce morceau, et cette remarque m'ayant remis sur la 'Véritable voie, je sortis enfin sain et sauf de Q|fte grotte, que je crus un moment devoir être mon tombeau.
De Gharybde en Scylla.
Après la sieste, j'eus une autre aventure,
n me sembla avoir remarqué ime tête cornue, qui ne s*était montrée qu'un instant et avait aussitôt disparu derrière un monticule.
Mes compagnons n'y crurent pas, et, personne ne voulant venir avec moi, je résolus d'aller seul à la découverte.
En conséquence, je me dirigeai droit vers le lieu où j'avais aperçu l'objet en question, et dont il mé semblait n'être séparé que par la distance d'un quart de lieue environ.
Mais il y avait en réalité bien plus loin, car c'est un phénomène particulier à ces régions élevées que les distances y paraissent toujours à Tœil beaucoup moindres qu'elles ne le sont réellement, ce qui doit
être, sans aucun doute, attribué à la grande trans* parence de l'atmosphère.
Le monticule derrière lequel Tappàritlon s'était montrée traversait le sol de l'ouest à Test , et un fourré de cactus couvrait ime partie de son sommet.
Le terrain s'élevait en pente douce, et, marchant avec précaution à travers les plantes épineuses, je m'avançai vers l'endroit où je croyais avoir aperçu mon gibier.
A ma grande joie, je vis, non pas ime gazelle, mais deux superbes gazelles, mâle et femelle, qui paissaient tranquillement, sans avoir l'air de se douter de rien.
Mais, hélas ! elles étaient encore hors de la portée de mon fusil.
Le lieu où elles se trouvaient placées était un beau plateau découvert, et il n'y avait pas même un misérable buisson pour me cacher, si j'essayais de les approcher.
Que devais-je faire ?
Je m'arrêtai pendant quelques instants, pour repasser dans mon esprit les différentes ruses employées par les Hadramites lorsqu'ils chassent les gazelles.
Fallait-il imiter leurs cris?
Valait-il mieux agiter une pièce d'étoffe pour essayer de les fasciner ?
Mais ces moyens me paraissaient insuffisants pour des gazelles aussi cauteleuses que celles que j'avais devant moi; car je les voyais à chaque instant rele-
•^ < ^w ■ ^Hrm ^>m^^ w ^*
ver leur jolie têle et regarder avec inquiétude autour d'elles.
Je ne savais trop à quel parti me résoudre, quand tout d'un coup mes yeux s'arrêtèrent sur une longue ligne grise qui serpentait au delà du lieu oii paissaient les deux bêtes.
Qu'était-ce?
Une crevasse de la terre, une route frayée par un troupeau de baker-el-ouhaôch , ou le lit d'un ruisseau?
En tout cas, c'était le couvert dont j'avais besoin, car les gazelles s'en trouvaient à peine à quelques centaines de pas, et paraissaient disposées à s'en rapprocher encore.
Je sortis en rampant du fourré, et je me dirigeai vers un point où j'avais remarqué que le monticule s^abaissait jusqu'au niveau du sol.
A ma grande surprise, je me trouvai sur le bord d'un ruisseau, dont l'eau Timpide et peu profonde i:oulait sur un fond de sable et d'argile.
Les rives de ce ruisseau étaient peu élevées et ne se trouvaient guère qu'à trois pieds au-dessus du niveau de ses eaux , excepté cependant dans certains endroits où le monticule bordait son cours.
Je pus donc facilement descendre dans son lit, et je me mis à remonter le courant.
Ainsi que je l'avais prévu, je ne tardai pas à arriver à une place où le ruisseau, après avoir couru parallèlement au plateau,' formait un coude et changeait brusquement de direction.
Il* 15.
Là je m*arrétai et je regardai, sans me découvrir cependant.
Les gazelles n'étaient pas à plus d*mie portée de fosil du ruisseau, mais se trouvaient encore trop loin du lieu où j'étais moi-même.
Elles continuaient à paître trancjuillement, sans se douter du danger qui les menaçait.
Tout était pour le mieux.
Je me remis en marche.
Cette manière d'avancer n'était pas sans quelque désagrément.
' Je m'enfonçais dans la vase, et j'étais forcé de marcher courbé et de régler tous mes mouvements de manière à ne faire aucun bruit, sous peine de donner réveil au gibier.
Mais j'en aurais supporté bien d'autres, excité que j'étais par mon amour-propre de chasseur, d'une part, et, de Tautre, par le désir d'avoir à mon dîner un bon morceau de venaison.
Après avoir fait encore quelques centaines de pas, je me trouvai près d*un bouquet d*absinthe, dont le feuillage , assez haut pour me mettre à couvert , ne Tétait pas assez, cependant, pour m*empécher de voir.
Je me levai, graduellement jusqu'au point où je pouvais tout apercevoir entre les tiges des absinthes.
J'étais dans la bonne place.
J'épaulai mon fusil, je mis en joue, j'ajustai avec soin la femelle entre les deux cornes, et je tirai.
A H »h*m ^''wrfme^mmjm^^jmj^'^fijysmtmtmw^^mmmm
L'animal fit un bond énonne, puis retomba lour* dément à terre.
n était mort.
J'allais sortir de ma cachette pour prendre possession de ma chasse^ quand je remarquai que le mâle, au lieu de fuir, comme je m'y étais attendu, s'approchait de sa compagne étendue par terre et la flairait à plusieurs reprises.
La pauvre bête ne se trouvait pas à plus de cent pas de moi, et je pouvais facilement distinguer "^que son regard exprimait l'inquiétude et l'étonnement.
Mais tout d'un coup elle comprit sans doute l'affreuse vérité, car, renversant sa tête en arrière, elle se mit à pousser des cris lamentables et à tourner en courant autour du corps de sa compagne immobile.
J'étais incertain de ce que je devais faire.
Mon premier mouvement avait été de tuer ce mâle d'un second coup de feu.
Mais ses cris plaintifs m'avaient touché le cœur, et j'avais renoncé à mes projets meurtriers.
Si j'avais pu m'attendre à ce spectacle vraiment douloureux, je n'aurais certes pas quitté mes compagnons pour cette chasse, que je regrettais d'avoir entreprise.
Mais, enfin, le mal était fait.
Cette pauvre bête était bien plus à plaindre que si je l'avais tuée, et je commençai à penser que le mieux était de l'abattre à son tour pour l'empêcher de souffrir. *
Mû par ce sentiment de pitié, qu'il faut peut-être
me rqotïcher comme mie mauvaise action, j^ajostai la «econde gazeUe, el je fis feo de mon demîèmecoap d'ane main tremLlante.
J'étais Tivement émo.
Quand la famée se fût disâpée, je pus aperoevoir le pauvre bouquin étendu sur le sol. la tête appuyée sur le corps de sa compagne, et, comme elle, sans vie.
Je jetai mon fusil sur mon épaule, et je me disposai à sortir du lit du ruisseau.
Hais, à mon grand étonnement, j'étais retenu par les pieds, et mes jambes se trouvaient serrées comme dans un étau.
Je fis un violent effort pour échapper à cette singulière étreinte, mais sans résultat.
Un second effort, plus violent encore que le premier, n'obtint pas plus de succès.
Au troisième, perdant l'équilibre, je tombai en arrière, la tête dans l'eau.
Je parvins à me relever à moitié asphyxié, mais ce ne fut que pour me convaincre que j'étais rivé à celte place plus fortement que jamais.
Je tentai, pour me dégager, des efforts incroyables.
Mais je ne pouvais remuer les jambes ni en avant ni en arrière, ni à droite ni à gauche, et je commençais à sentir que je m'enfonçais peu à peu.
Je compris alors Taffreuse vérité.
J*étais dans des sables mouvants.
Un frisson d'horreur courut par tout inon corps.
Je recommençai mes efforts avec l'énergie du désespoir.
'■■«, -■•■« immi^^mmmv&^ft
Je tirais tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.
Je tordais mes genoux dans leurs rotules, mais en vain, toujours en vain.
Mes pieds demeuraient fixés au sol; ils étaient devenus inébranlables.
Le sable, en se tassant autour de moi, avait pesé sur mes bas de cuir {mist)^ et les avait tellement serrés sur mes jambes, qu'il m'était impossible de les en tirer, et je n'avais d'autre perspective que celle de m'enfoncer lentement, mais infailliblement, -conmie si j'eusse été entraîné dans les entrailles de la terre par quelque monstre invisible.
Cette horrible idée me glaçait d'eJBfroi, et je me mis à appeler de toute la force de mes poumons.
Mais qui aurait pu m'en tendre?
A une lieue à la ronde, il n'y avait ni hommes ni êtres animés.
Je me penchais en avant, autant que ma gênante position pouvait me le permettre, et de mes doigts crispés par le désespoir j'essayais d'enlever le sable.
Mais c'est à peine si j'en écorchais la surface, et d'ailleurs le peu que j'en emportais était aussitôt remplacé qu'enlevé.
Il me vint une idée.
Mon fusil, enfoncé horizontalement dans la berge du ruisseau, pouvait m'aider à me tirer de là.
Je le cherchai partout sans le trouver.
Je l'avais perdu dans ma chute , et il avait disparu sous le sable.
Je songeai à m'étendre sur le dos pour éviter d'en-
foncer plus profondéineiit, mais il y avait aatoar de moi deux pieds d'eau au moins. *
C'était plus qu'il n'en fallait pour me noyer en quelques secondes.
J'avais perdu tout espoir; je nlmaginais plus rien qui pût me sauver, et j'étais incapable de faire encore le moindre effort.
Alors je tombai dans un anéantissement complet.
Tout, jusqu'à la pensée, se paralysait en moi.
Je compris que j'allais mourir; et de fait, pendant un moment, je fus véritablement mort.
Au bout de quelques instants, je repris cependant mes sens.
Je fis un effort sur moi-même pour chasser la torpeur qui engourdissait mon esprit et pour reprendre mon énergie , afin de faire bonne figure devant la * mort, que j'attendais d'un moment à l'autre.
Je relevai la tête ; mes yeux rencontrèrent sur le plateau les deux dernières victimes de ma cruauté, et mon cœur se fendit à cette vue.
Mon malheur était une punition de Dieu.
Contrit et repentant, je tournai mes regards vers le ciel, tremblant d'y trouver quelque signe de la colère divine, que j'avais attirée sur ma tête.
Mais non; le soleil brillait de son éclat ordinaire, et aucun nuage n'obscurcissait l'azur de la voûte céleste.
Dans ce moment, les yeux toujours tournés vers la demeure de l'Étemel, je priai avec une humilité et une ferveur que comprendront seuls ceux qui se sont
trouvés dans une position aussi désespérée que la mienne Tétait alors.
Pendant que j'étais dans cette attitude, un objet vint distraire mes regards.
J'aperçus dans Téther le vol d'un énorme oiseau.
Je Feus bientôt reconnu.
C'était un. ignoble vautour.
D'où venî^it-il?
Qui le savait?
Des hauteurs où il planait, invisible aux regards de l'homme, il avait sans doute vu tomber les deux gazelles, et il arrivait à tire-d'aile pour prendre sa part du festin que la mort lui avait préparé.
Bientôt un second vautour, puis- un troisième, puis toute une troupe, dessinèrent leurs noires silhouettes sur le fond bleu du firmament.
Ils volaient en rond et en se rapprochant graduellement de la terre.
Bientôt, celui que j'avais aperçu le premier vint se poser à quelque distance de moi.
Puis, après avoir jeté autour de lui un regard interrogateur, il se dirigea avec avidité vers la proie qu'il convoitait.
Au bout dé quelques minutes, tout le plateau était noir de ces hideux oiseaux, qui vinrent se poser sur les cadavres des deux gazelles, dont leur premier soin fat d'arracher les yeux, avec des battements d'ailes qui témoignaient de la joie qu'ils prenaient à ce festin.
Puis vinrent les chacals, maigres et affamés, qui se
glissaient en' rampant, à la manière des lâches, à travers les épines et les branches des cactus.
Une grande bataille se livra entre eux et les vautours.
Ces derniers durent céder la place, et les vainqueurs se mirent sur leur proie, qu'ils se disputaient entre eux avec force morsures et grincements de dents.
Lts voilà partis ! Béni soit Allah! Au moins je ne périrai pas sous leurs dents meurtrières î
Je me sentis soulagé lorsque ces scènes hideuses se furent évanouies.
J'éprouvai le besoin de voir une dernière fois le lieu où je me trouvais, la limpidité de Teau, toute cette belle nature que je devais perdre à jamais.
Je jetai à tout cela un long regard dadieu.
Puis, tournant de nouveau mes yeux et mes pensées vers le ciel, j'attendis avec le calme de la résignation qu'il plût à Dieu de me rappeler à lui.
Mais, malgré mes efforts pour rester calme, les souvenirs qui venaient assaillir mon esprit me causaient des redoublements de désespoir.
Je pensais à mes ans passés, à ma famille, à mes amis, et mes regrets faisaient couler mes larmes.
A ce moment, je crus discerner comme un son de voix humaines dans le lointain; ce qu'ayant entendu, une lueur d'espoir luit en moi, et je rassemblai aussitôt toutes les forces de mes poumons pour appeler à Taide.
Mon cœur bondissait à rompre ma poitrine.
Le bruit de voix allait se rapprochant , il devenait
de plus en plus sonore et distinct, et bientôt sur le plateau, à quelques pieds au-dessus de moi, je vis apparaître Aaïn-el-Châhin et Sélim , qui , ne me voyant pas revenir après mes deux coups de fusil tirés, s'étaient mis incontinent à' ma recherche.
Il n'y avait pas de temps à perdre, je m'enfonçais toujours.
J*étais déjà enterré jusqu'aux hanches dans loâ sables mouvants.
Ce que voyant, Sélim déroula en toute hâte son turban et me jeta une de ses extrémités, que je saisie, avidement ; j'en entourai aussitôt ma ceinture, à laquelle je l'assujettis par un triple nœud.
Cela fait, avec une anxiété que Ton comprendra fa cilement, mais que je ne puis décrire, je donnai le signal d'enlèvement.
Au lieu de s'élancer d'un bond, Aaïn-el-Chdhin et Sélim , qui comprenaient ma position et tenaient l'autre extrémité du turban, se mirent doucement en marche.
L'étoffe se tendit, je me sentis soulevé, et, un instant après, j'éprouvais un sentiment de bonheur audessus de toute expression.
J'étais hors des sables, j'étais sauvé !
Je remuai les jambes en poussant dès cris de joie; et, m'élançant hors du ruisseau , je passai les bras autour du cou de mes deux sauveurs, que je couvris de baisers et de caresses avec autant de bonheur que s'ils eussent été les plus jolies filles du monde.
Je cherchai ensuite mon fusil.
Heureusen>ent, il n'était pas profondement enfoncé dans le sable, et je l'eus bientôt déconvert.
J'avais aussi perdu mes mist, mais je ne tentai pas de les retrouver; le lieu où je les avais laissés m'inspirant trop de terreur pour que je m'y aventurasse une seconde fois.
Le soleil était couché quand nous arrivâmes au campement, où j'eus d'abord à satisfaire la curiosité de ceux qui y étaient restés.
Je leur racontai, en conséquence, mon aventui-e; après quoi je changeai de vêtements, nous dinâmes et nous nous remimes en route, cette fois, sous la conduite d'un guide, car la première partie de l'étape que nous allions entreprendre était tortueuse et on ne peut plus difficile.
Un guide. — Arrivée à Schibâm. — Nous réchappons belle.
Mardi 12 septembre 1844 (11 i^amadan 1261) : vingtquatrième étape. — Aussitôt en route, nous voilà engagés dans une étroite vallée semée de cactus aux fleurs jaunes, d'asclépias, et d'un grand nombre de mimosas et de mossouacks.
Des pâtres à la tournure demi-sauvage errent au milieu de la terne végétation des montagnes, et les échos renvoient jusqu'à nous leurs cris discordants.
Des nids d'oiseaux, déforme sphérique, se balancent aux branches des mossouacks, comme ces berceaux où les mères de certaines peuplades du nouveau monde déposent leurs enfants quand ils sont morts.
La vallée cesse bientôt.
Une petite plaine sablonneuse se présente, avec quelques mimosas desséchés.
Plus avant, ce sont encore de nouvelles vallées, après lesquelles nous pénétrons dans une gorge bordée de hautes montagnes coulées en un seul bloc de roche primitive.
En débouchant par son extrémité , nous avons devant nous une plaine immense entourée par des chaînes de la même nature.
Elle renferme un grand nombre de mimosas poudreux, qui de loin paraissent comme autant de points jetés dans cette enceinte circulaire , dont la circonférence présente des teintes noirâtres et un aspect désolé.
De temps à autre, nous apercevons quelques gazelles égarées.
Mais elles ne font que passer en fuyant vers les hauteurs avec la rapidité de Téclair.
Sur les dix heures, une obscurité profonde commence à régner autour de nous.
Elle enveloppe bientôt la plaine et les montagnes, et jette sur Tensemble du paysage un manteau uniforme.
La lune aurait pu, comme d'habitude, nous prêter sa blanche lumière, mais un nuage noir et dense comme une roche nous dérobe sa clarté.
Par contre, les étoiles, assez rares d'abord, se montrent en plus grand nombre, et leur reflet commun supplée à celui que la reine des nuits nous refuse.
Cette partie du ciel fait contraste avec celle où le gros nuage noir apparaît, toujours comme une île au milieu de l'Océan.
Les montagnes du sud-est ont disparu.
Celles du sud-sud-ouest, vers lesquelles nous marchons, nous apparaissent de loin comme de grandes ombres cachées dans des ténèbres moins épaisses.
Leurs masses compactes , coupées en forme de rempart, nous dérobent le passage mystérieux par lequel nous devons les franchir, et Funiformité de la plaine où nous cheminous, jointe à Tobscurité, permet à peine au guide de distinguer la route.
Bientôt le délil, qui était encore unKhafer-el-Anan, annonce qu'il n'est plus sur la voie.
Nous sommes en pleine mer, et nous craignons d'avoir perdu la boussole.
—Tu m as pourtant assuré, lui dit Aaïu-el-Ghâhin, que tu connaissais le chemin comme celui de ta cabane, que Hadji, que voici, a visitée, el maintenant tu hésites?
— Ce maudit nuage noir, immobile comme un roc, a été mis là par Cheïtan (le diable) pour me dérouter.
— Serais- tu un traître?
— Je te jure sur ma barbe et sur la tête de mon père qu'il n'y a pas mauvaise volonté de ma part dans mon irrésolution.
— Peu m'importe ! Si dans cinq minutes la route n'est pas retrouvée, non-seulement tu ne toucheras pas les cinq abù-mathfas que Ion t'a promis pour ta peine , mais tu perdras ta tête. Tu sais que ce sont là nos conditions?
—Je le sais. Mais laisse-moi aJler pousser une reconnaissance , et je reviendrai lorsque j'aurai U certitude que je connais la bonne voie.
— Tu ne sortiras d'ici qu'avec nous autres à ta suite, ou bien tu y demeureras pour être châtié.
C'en était fait de nous si on avait accordé au guide sa demande ; et, en supposant même qu'on l'eût fait accompagner, était-on sûr qu'à quelques pas, des Khaflr-el-Arianin, qui nous auraient suivis à distance, ne se trouvaient pas en mesure de dévaliser Tescorte après l'avoir massacrée?
Le délil ne répondit point à cette sortie tant soit peu rassurante du chef des chouafs, et nous continuâmes de marcher au hasard.
Au bout d'une demi-heure, je l'entendis dire à Aaïn-el-Châhin, qui ne quittait pas ses côtés :
—J'ai retrouvé la trace.
— Plaise à Allah que tu dises vrai ! Mais comment être certain de ce que tu avances?
— Tu dois en être sûr; tu sais bien que ma vie en dépend ?
— Mais je ne vois aucune trace de sentier.
—Ce n'est pas en regardant à mes pieds que je reconnais la route.
— Et sur quoi donc te bases- tu?
— ^Vois-tu devant nous cette masse de montagnes
dont les sommets forment une ligne di^oite comme le
djérid d'une lance ^ ?
—Oui.
1 Djérid signifie lance; ce mot veut dire aussi branche de palmier ; enfin il désigne la plus importante province de la régence de Tunis, où ces arbres forment des forêts considérables, qui par leurs produits importants font la richesse du pays.
— N'aperçois-tu pas aussi devant toi une légère dépression? Ne vois-tu pas là des étoiles plus basses que celles qui sont à côté?
—Oui.
—Eh bien I cette dépression annonce la gorge où nous devons nous engager pour trouver le bon chemin.
Je m'étais approché du délil et d'Aaïn-el-Châhin au moment de cette conversation, et, en Tentendant, mon cœur se dilata de plaisir.
Bientôt , en effet , nous entrons dans une vallée couverte de nombreux mimosas.
Plusieurs. sentiers sont tracés sur le sol, et les chutes de deux ou trois de nos bête^ annoncent le lit d un torrent que Tobscurité de la nuit ne nous permettait pas de distinguer.
Il était près d'une heure quand nous fîmes halte au milieu de ce torrent desséché.
Arrivés là, et ayant mis pied à terre, des épines de porc-épic éparses de côté et d'autre sur le sol nous guidèrent jusqu'auprès d'un grand trou que les chouafs élargirent avec ïeur sabre, ne doutant pas que l'animal n'y fût couché.
Le sol était sablonneux, et, en un instant, l'ouverture fut immense.
Un grognement sourd et prolongé, et le bruit particuher que fait le porc-épic en hérissant ses épines quand il est irrité, mirent les traqueurs sur leurs gardes.
A peine y étaient-ils, que l'animal souleva le sable
éboulé et sortit précipitamment pour se jeter dans les broussailles.
Mais un heureux sabre l'arrêta et retendit sans vie à rentrée de son terrier.
Ce porc-épic pesait près de vijigt-cinq livres.
Contrairement à la plupart des Arabes d'Asie, qui, nous Tavons déjà dit quelque part, à ce que nous croyons, n'en font point de cas, quelques Hadramites mangent les porcs-épics et les hérissons en ragoût ou cuits sous la cendre, comme les Haschichia ou fumeurs de chanvre de notre Afrique française*.
Pour un ragoût, on- les 'dépouijle avant de les apprêter.
Autrement oç les enterre avec leurs épines sous un brasier, et, quand ils sont grillés, la peau s'enlève aisément.
Le soleil paru, nous repartîmes, après avoir congédié notre guide, dont nous n'avions plus que faire, puisque le jour était venu, et, à neuf heures, nous touchions enfin aux abords de Schibâm, qui se trouve comme encaissée dans un dédale de montagnes à perte de vue, par 15^ 45' de latitude nord, 46^ 16' de longitude est, à quarante-six lieues de Doân et quatorze de notre avant-dernière halte.
En arrivant aux portes de la ville, nous y trouvâmes un corps de garde.
Je ne sais rien de plus pittoresque que les vingt-
1 II existe, comme on sait, entre autres à Constantine, plusieurs clubs ou sociétés qui font par an deux ou trois campagnes de cette chasse, aidés de chiens-griffons.
cinq ou trente êtres déguenillés qui le composaient.
A notre approche, celui qui en paraissait le chef s^avança vers bous pour nous reconnaître.
Doutant, malgré Tanaya que m'avait donné en le quittant Ahû-Bekr-el-Doâni , que nous vinssions de Doân et surtout de Mareb, où, comme on le sait, nul Européen, sauf Arnaud et moi, n'avait encore pénétré, il appela une dizaine de ses hommes et leur ordonna de nous conduire au nagîb, qui, nous dit- il, lui avait intimé Tordre de ne laisser pénétrer aucun étranger, quel qu'il fût, dans Schibâm, sacs Ten informer d'avance et le lui amener?
Les gardes nous ayant entourés, nous nous dirigeâmes vers la citadelle.
Nous marchions à la flle les uns des autres, entre deux rangs de soldats à mine rébarbative.
A cette vue, la populace, cette misérable girouette» qui, de tout temps et en tout pays, mais surtout dans THadramont*, a toujours tourné à tous les vents,
* Ce sont des Hadramites, comme on le sait, qui, en juin dernier, ont été les principaux fauteurs du massacre de Djedda, massacre qui n'est qu'une représaille de ceux exécutés par les Anglais dans l'Inde ; nous disons 'par les Anglais , car nous connaissons leur manière d'agir en Orient. Les journaux, à cette occasion, ont fait grand bruit du vanàor- Xistnetnusul'man (c'est leur expression); mais ils n'ont point ou du moins fort peu parlé du cannibalisme-John-Bull. Le môme système a amené les mêmes résultats à Djedda. Si le. consul britannique, après avoir séquestré, comme on dit (voyez la Patrie du 16 juillet 1858), le chargement d'un négociant indien, musulman de Djedda et sujet Anglais, n'eût, par-dessus le marché, fait rouer celui-ci de coups, ce qu'on ne dit pas, certes M. Page serait encore à l'heure qu'il est. Quant à notre
excitée d'ailleurs par un ignoble sanloii , tt nous prenant pour des malfaiteurs et les auteurs de nombreux incendies qui, depuis un mois ou deux, s'étaient déclarés dans quelques quartiers de la ville, s'ameuta sur notre passage, vociférant contre mes compagnons et moi des menaces de mort.
Aux menaces succédèrent bientôt les voies de fait, et, en un clin d'œil, ce fut comme une grêle de pierres et de boue mêlée d'un tonnerre de haros et d'énergiques imprécations ; heureusement pour nous notre
consul, s'il ne s'était mêlé, en cette circonstance, des affaires xle son collègue, lui aussi, l'infortuné M. Eveillard existerait encore. — La Porte vient de faire pendre les plus coupables d'entre la populace ; après quoi, messieurs les Anglais, ses chers alliés, pensant sans doute que la correction n'-était point suffisante, s'amusèrent à bombarder la ville. De quel droit ce bombardement, et qu'en résultera-t-il?... Parce que je m^appelh lion, et qu'en ravivent à jamais la baine des Arabes contre le restant des Européens et les Grecs, ces Grecs abhorrés, qui narguent sans cesse les musulmans dans les rues, les fraudent dans les trafics, et leur jettent dans les maisons du vin au visage, je les éloignerai pour longtemps de l'Arabie, dont je
me prépare ainsi à mon aise la domination future Qu'on
ne s'y trompe point, en effet, John-Bull sait toujours bien ce qu'il fait; il a prévu aussi que la Porte ne protesterait pas , et que, par cela môme, elle s'aliénerait de plus en plus les Arabes, qui l'accuseront d'être de connivence avec lui pour les écraser.... D'où ce soulèvement que, pendant notre séjour à la Mecque (1842), nous avons vu se préparer sourdement, et que nous avons annoncé en 1848 (voir la Revue de l'Orient) y que notre Pèlerinage aux Villes Saintes et notre chapitre xxxvi du présent ouvrage confirment, soulèvement qui menace enfin de se faire jour, et auquel Abdul-Medjid croit pouvoir tenir tête en fortifiant la Mecque. Il sent avec raison, le pauvre sultan, que si cette |Rome de l'islam lui échappe, c'en est, celte fois, et pour de bon, fait de lui et des Osmanlis.
escorte fit bonne garde, sans quoi nous eussions tous été écbarpés.
Nous arrivâmes ainsi tout meurtris, salis et hués dans la première cour de la citadelle, où nous nous vîmes enfin délivrés de cette meute acharnée à notre perte, mais qui, dans Tespoir sans doute que le nagîb allait nous faire décapiter, n'en resta pas moins stationnaire et menaçante devant la porte d'entrée pour assister bientôt à notre supplice.
Introduit immédiatement auprès du prince, qui était seul en ce moment, et qui, du haut de sa terrasse, avait vu tout ce qui venait de se passer, mon sang-froid habituel ne m'abandonna point, persuadé que j'étais que je me tirerais encore de ce mauvais pas comme de tant d'autres dont je m'étais tiré déjà.
Je ne m'étais pas trompé, car, à mon air noble et dégagé , Séïd-Galip, — tel ét^it le nom du naglb, beau vieillard de soixante à soixante- cinq ans , et encore assez bien conservé pour cet âge, — jugea du premier coup d'œil que j'appartenais à une classe tout autre que celle à laquelle on avait bien voulu m'assimiler; et, congédiant avec humeur ceux qui nous avaient amenés, il m'invita poliment à m'as* seoir à côté de lui et à lui dire qui j'étais, d'où je • venais, où j'allais, ce qui m'amenait dans l'Hadramont; ce que je fis incontinent et sans détour aucun.
Aussi, satisfait de mes réponses, me fit-il servir aussitôt une tasse de café en signe d'amitié, et invita-t-il la foule à se retirer, lui envoyant dire que j'étais musulman sincère et sans reproche; que, comme tel.
il me prenait sous sa protection, et que quiconque nous ferait encore le moindre mal, à ma suite et à moi, aurait désormais affaire à lui.
Après quoi, appelant deux de ses esclaves, il leur ordonna de nous conduire, mon monde et moi, dans un appartement qull leur désigna, ce qui fut fait en un clin d'œil, pendant que d'autres déchargeaient nos bagages.
Une fois installés et rechangés, on nous apporta notre déjeuner.
Mais je n y touchai que du bout des lèvres ; et, m*étendant sur des mokkades, je ne tardai pas à m'endomiir profondément, tant les trois émotions que je venais d'éprouver en quelque sorte coup sur coup m'avaient accablé.
Mort et résurrection. — Le nagib Séïd-Galip;
conversation entre lui et moi. — Parallèle établi entre
l'Arabe et l'Européen. — < Bounabardi.
Je ne sortis de mon assoupissement que le lendemain (jeudi, 14 septembre 1844. — 13 ramadan 1261), vers les cinq heuT^es du matin.
En m'éveillant, je me sentis comme soulagé d'un cauchemar épouvantable, et me vis entouré de tous les miens en larmes et d'une foule de serviteurs du nagib, qui, m'entendant appeler et remuer, s'enfuirent aussitôt à toutes jambes, croyant que les démons de Tenfer étaient tous déchaînés à leurs trousses.
On me croyait mort, et tout ce monde veillait autour de moi, marmottant les prières des trépassés en attendant qu'on m'ensevelît : de là sa panique.
Il me fut impossible d'abord de le ramener à moi et de le faire revenir de son erreur, car j'étais encore tout affaissé.
Jill-
* 'nr^
fc > k4» * «*■»«•-
r -*'a Jiniid-
r r* ^. rr