I ••'II
•un:»-'. -
.-î -" f j.ij::.,
Comme la première fois que je le vis. ce prince cutit seul sur sa terrasse.
A mon arrivée, on apporta des pipes et le café, puis la conversation commença.
Séïd-Galip m'avait reçu d'un air jovial et encore tout riant de la frayeur que j'avais causée le matin à ses serviteurs.
Quant à moi, prenant la chose tout autrement, je me plaignis amèrement des injures de la populace, demandant à mon hôte de punir le santon qui les avait provoquées.
— Soit, me répondit-il, car, réellement, je ne puis tolérer que semblable chose se fasse, même au plus vil des hommes. Cependant, vous autres Européens, vous avez le cœur plein de pitié et êtes patients dans les injures , d'après l'exemple de votre Prophète , qu'Allah Tait dans sa gloire! Jésus, fils de Marie, lequel, dans le livre qu'il vous apporta d'en haut, vous recommande, lorsque quelqu'un vous a frappé sur une joue,'de lui présenter encore l'autre. Dans notre livre, il est dit aussi qu'on n'imputera point à faute les actions de trois sortes de gens, savoir : l'insensé, jusqu'à ce qu'il ait recouvré son bon sens; du petit enfant et de l'homme qui dort. Or, l'homme qui t'a offensé est insensé et n'a pas son jugement ; en lui pardonnant , tu feras preuve d'un cœur magnanime, et tu en seras récompensé par le Très-Miséricordieux. Mais, si tu veux s^bsolument qu'il te soit fait justice dans ce monde, cela dépend de toi, attendu que dans mon gouvernement personne ne doit crain-
dre ni injustice ni voie de fait, avec Taide d'Allah.
Cette sortie du nagîb faisait un appel trop direct à ma clémence pour que je ne pardonnasse pas généreusement au pauvre insensé dont nous avions failli être les victimes.
Ce pardon était'au surplus un acte d'habileté par le plaisir qu'il dut faire à Séïd-Galip, car rien n'eût été aussi cruel pour ce prince que l'obligation de punir une malheureuse créature qui avait, aux yeux de tous les musulmans, un privilège de sainteté et dlnspiration divine.
On sait que l'antiquité regardait comme spécialement protégés par les dieux les malheureux tombés en démence ou en fureur, et que la célébrité des oracles païens reposait en grande partie sur cette croyance.
Eh bien ! ces idées se conservent dans toute leur ferveur chez les musulmans, où il serait moins dangereux d'insulter un chef qu'un santon.
De là le soin qu'ils mettent tous à nourrir, habiller et protéger gratuitement ces êtres privés de raison, comme si les croyances les plus superstitieuses devaient toujours avoir quelque bon côté.
La même charité, provenant du même principe, s'étend jusqu'aux enfants pour qui l'usage de la raison n'existe pas encore.
Aussi se garde-t-on bien de les châtier dans le cours de leur éducation.
Ce serait même un crime de battre ces êtres faibles, qui sont censés n'avoir aucun discernement du bien et du mal.
Nous disoss aussi, conune proverbe : « La vérité se trouve dans Ja bouche des enfants et des fous. »
Mais les musulmans font plus que le dire , ils agissent en conséquence.
Voyant en eux les instruments sacrés de la bonté divine, et des intermédiaires par lesquels la grâce céleste arrive aux autres hommes, ils considèrent surtout les insensés comme des saints extasiés et transportés de l'amour divin.
— ^Mais, repris-je une fois mon pardon accordé, pourquoi nous avoir fait arrêter à notre arrivée et conduire ici sous escorte?
— C'est que, reprit à son tour le nagîb, contrairement à toi, Hadji, qui es maintenant des nôtres, déjà l)lusieurs voyageurs européens, anglais surtout, adoptant le nom et le costume musulmans, imitant, à s'y méprendre , tous nos usages , parlant parfaitement notre langue, se sont à diverses reprises et impunément introduits dans mon gouvernement pour Tétudier, décrire (dessiner) sur le papier, fouiller ses antiquités et tâcher d y faufiler quelque parcelle de cette civilisation dont en Europe on fait tant de cas, mais qui, chez nous, n'est tout au plus bonne qu'à nous corrompre et nous ravir tôt ou tard notre indépendance. Aussi, pour éviter qu'à l'avenir pareilles choses ne se renouvelassent, ai-je donné l'ordre d'arrêter toute personne étrangère au pays pour m'être amenée, puis relâchée, après interrogatoire et inspection, si elle est amie , ou décapitée dans le cas contraire.