‹ Les mystères du désertChapitre 8 sur 23 · PRIERE · texte numérisé non relu

PRIERE

Oh! quand tu reviendras rêver sur la montagne^ Bounabardi! regarde un peu dans la campagne Ma tente qui blanchit dans les sables grondants, Car je suis libre et pauvre, un Arabe du Caire, Et quand j'ai dit : Allah ^ mon bon cheval de guerre Vole, et sous sa paupière a (feux charbons ardents *.

De retour chez moi, je trouvai tous les miens ronflant déjà comme des bienheureux, et, m'élant couché à mon tour, je ne tardai guère à en faire autant.

' Orientales xxxix et xl.

Kacim. — Bahr-el-Houd. — Visite à un malade. — Schibftm et son district. — • Population. — Départ de Schibftm.

La nuit, sauf quelques rêves insignifiants, s'écoula pour moi paisible et tranquille, et je dormais encore d'un profond sommeil, lorsque le chant grave et monotone d'un muezzin, qui, perché sur un minaret voisin de la citadelle, nous appelait à la prière, vint m'en distraire au point du jour.

J'étais à peine levé, qu'un esclave du nagib entrait dans ma chambre et me priait de le suivre chez son maître.

Que me voulait Séïd-Galip à cette heure matinale?

Un instant, je crus qu'il était revenu de ses bonnes dispositions à mon égard et allait me jouer un mauvais tour.

Il n'en fut rien heureusement, car, arrivé auprès de lui, il m'annonça tout simplement qu'il m'avait

mandé pour raccompagner dans une visite qu^il voulait faire à im de ses frères malade^ aân que je lui apprisse le genre de mal dont il était atteint et ce qu'il lui fallait pour le guérir.

A cet effet, nous devions sortir de Schibâm et nous rendre, à sept lieues de là^ dans Un gros bourg de neuf mille âmes (Kacim), situé par 1 5® 53' de latitude nord, 46» 8' de longitude est, sur les bords d'un lac Irès-poissonneux * , immense cratère éteint , qui n'était autre que lé fameux Bahr-el-Houd, aux environs duquel Ptolémée place la source du Styx, Slygis aqux fons^ ce gouffre sans fond d'où s'échappent sans cesse un. bruit lugubre, des exhalaisons fétides, et où les Arabes d'aujourd'hui font séjourner les âmes prédestinées à l'enfer.

Descendus dans la première cour, nous montâmes à dromadaire; et, accompagnés d'une dizaine de notables et de gardes qui nous suivaient à distance, nous franchîmes, au pas allongé de nos agiles coureurs (hedjin), les rues de la ville, au grand ébahissement de cette même populace qui , deux jours auparavant, avait voulu m'écharper, et, qui ayant eu vent de ma léthargie , n'en pouvait encore croire ses yeux de me voir passer en ce moment.

Une fois sortis de Schibâm, enfilant un étroit sen-

1 Quelques-uns de ces poissons, carpes, tanches, brochets, etc., etc., ont jusqu'à cinquante, soixante, et même quatre-vingts livres; mais les Kacimites ne les mangent point, car, ainsi que les Doânites à l'endroit des grues et des cigognes, ils les croient des hommes métamorphosas.

tier, nous traversâmes avec toute la vitesse dont nos dromadaires étaient susceptibles, une heure et demie durant, le pays le plus séduisant et le plus pittoresque qui se puisse rencontrer, temps au bout duquel nous touchions à une espèce de fortin flanqué de tourelles à ses quatre coins, et sis à peu près au centre du bourg susdit.

Ayant mis pied à terre, et laissant notre escorte sous le vestibule, nous montâmes quelques degrés, après lesquels nous pénétrâmes dans une petite salle basse, où, aussitôt entrés, j'aperçus étendu sur un simple grabat, et entouré de deux ou trois serviteurs qui le soignaient, un homme déjà d'un certain âge, qui paraissait beaucoup souffrir.

Cet homme, c'était le frère de Séïd-Galip.

M' étant approché de lui, je jugeai du premier coup d'œil son mal incurable.

n était atteint d'une hépatite arrivée à sa dernière période.

Il y avait engorgement, induration, obstruction, hypertrophie.

Je ne laissai pas, toutefois, cela autant pour ne pas lui ôter tout espoir que pour plaire à mon hôte, et en attendant ceux que je préjjarerais moi-même une fois rentré, de lui prescrire les remèdes en usage en pareil cas : régime végétal, diète lactée, fécules; tisane d'orge et de chiendent; bouillon de veau; bains prolongés; cataplasmes de farine de lin, de seigle, de râpure de carotte*; pédiluves irritants.

A huit heures, nous étions de retour à la citadelle,

où, à peine arrivés, je composai, avec du beurre, de la gomme ammoniaque, de la scille en pondre et du calomel, une pommade résolutive mercurielle pour frictions sur l'hypocondre droit ; de plus, quelques vêsicatoires, qui furent expédiés incontinent au malade.

Puis, accompagné de Sélim et d'Aaïn-el-Châhin, je ^repartis à pied pour explorer et étudier Toasis et ses habitants.

Des divers Etats qui font partie de la vaste confédération hadramite, après Térim, celui de Schibâm est sans contredit le plus important.

Il a environ quarante lieues carrées, et comprend, outre le chef-lieu, une cinquantaine de bourgs et petits villages, situés tant sur le versant des montagnes que dans les vallées et l'intérieur des terres, et tout entourés de nombreux jardins et champs cultivés.

Sa population peut s'élever à trente ou trente-cinq mille âmes, y compris celle de Schibâm.

Cette ville, la Scheba de UEcriture, et que Pline appelle Sabota, Arrien Sabbatha, se trouve placée dans une situation délicieuse, parsemée et ombragée qu'elle est par une foule de jardins et d'arbres touffus, et environnée de beaux pâturages parcourus en tous sens par de superbes troupeaux de chameaux, de bœufs, de chèvres et de moutons.

C'est, à peu de chose près, en grand, ce qu'est Doân en petit.

Comme elle, elle est défendue par un haut et épais rempart flanqué de tours carrées de distance en distance, et dominée par une énorme citadelle renfer-

mant dans son sein plusieurs cours, la demeure du nagib, les logements des gardes, des jardins magniûques, nn arsenal formidable et des casemates profondes, qui peuvent servir de refuge en cas de siège, et où sont enfouis, dit-on , d'immenses trésors.

De même encore, ses rues sont, les unes larges, propres et spacieuses* les autres, excavées, voûtées et treillagées.

On y voit des ruines splendidés recouvertes d'inscriptions himyarites, un grand nombre de mosquées surmontées de minarets piqués d'arabesques , et entourées d'écoles et d'hospices; de jolies fontaines, de vastes fondoucks ou caravansérails , des bains publics et de nombreux étalages de marchands.

Schibâm possède quinze cents diar (maisons n'ayant qu'un rez de-chaussée) , huit cents alias (maisons à un ou plusieurs étages) et cinq cent cinquante esches.

En donnant à chacune de ces habitations, l'une dans l'autre, ime moyenne de quatre personnes, ce qui est un chiffre très -modéré, on aura ainsi, pour relevé approximatif de la population , onze mille quatre cents âmes; et en y joignant la population flottante d'environ six cents âmes, laquelle se loge dans les caravansérails, on aura douze mille âmes pour chiffre total.

Parmi ces douze mille âmes, le quart au moins est composé de Juifs, de Mouëllets, de Banians et de Sabéens.

Ici, comme à Sana, et, au reste, dans toutes les villes de cette partie de l'Arabie, les droits du lise

sont affermés en général pardes Banians ou des Juifs.

Presque tous sont négociants et font au commerce indigène une concurrence redoutable.

Les Juifs ont, à Schibâm, deux synagogues et une dizaine de rabbins sous les ordres d'un chef ou grand rabbin.

Leur jour de repos, sabt, en arabe, d'où nous avons tiré le mot sabbat, commence pour eux, comme chez les musulmans, dès la veille au coucher du soleil ou magh'reb.

Ils doivent alors cesser de travailler jusqu'au lendemain à pareille heure.

C'est pour cela qu'ils ont soin, avant le magh'reb, d'allumer les lampes pour la nuit et de faire du feu pour la cuisine du samedi.

Pour que ce feu se conserve, ils mettent au fond du fourneau de gros charbons qu'ils recouvrent de cendre.

Les mets qui doivent être mangés le matin y sont en même temps placés.

Le déjeuner n'est-il pas assez à point, ils appellent un jeune musulman pour lui faire activer sa cuisson.

Ils ne le payent qu'après le coucher du soleil.

Le samedi, il ne leur est permis ni de payer ni de recevoir de l'argent.

Ils ne peuvent porter la lumière d'un endroit à un autre, ni sortir par conséquent • avec un fanal, ni fumer.

Ils ne peuvent pas non plus voyager.

Il y a des Juifs scrupuleux qui n'osent pas même sortir, de peur de heurter quelque caillou en chemin, ce qui serait une rupture du sabbat.

Si par malheur le feu prend dans une maison le samedi, les Juifs laissent l'incendie se propager, tout en se lamentant, tandis que les musulmans, témoins du spectacle, rient de tant de -superstition.

On m'a raconté qu'un jour une mère laissa brûler son enfant, qui était tombé dans le feu, sous ses yeux.

Elle appelait au secours, plutôt que d'arrêter elleniême les flammes qui dévoraient le pauvre petit.

Les Juives de Schibâm se marient avec beaucoup d*apparat.

Quelques jours avant la célébration du mariage, la future se peint le visage avec du rouge- et du blanc, ' et se fait tatouer une partie des mains et des pieds de marques jaunes avec du henné.

Comme les musulmanes, elles ne partagent point le lit du mari lorsqu'elles ont leurs menstrues.

Après cette époque, elles vont se plonger dans un bain de vapeur.

Elles entrent ensuite dans un bassin d'eau froide et font quatre immersions complètes, se tournant vers les quatre points cardinaux de Thorizon.

Elles récitent en même temps des prières.

Lorsqu'elles sortent du bain, elles se rendent sous le toit conjugal, les yeux baissés, afin d'éviter la vue des hommes, non par pudeur, mais parce qu'elles craignent de voir les traits qui auraient pu les impressionner sur leur route se reproduire sur la face 11. i«.

de Ventant qu elles mettront au monde en renirant peut-être.

Dans l'intérieur du ménage, le mari mange avec ses fils, la femme avec les filles et les enfants en bas âge.

Enfin, lorsqu'im Juif ou une Juive meurent, lears proches parentes ou des pleureuses s'installent dans la chambre mortuaire jusqu'au jour de l'enterrement.

Là, elletuse lamentent avec toutes les démonstrations du désespoir et de la douleur la plus vive ; elles s egratignent le visage, elles s'arrachent les cheveux.

De même que les Doânites, les Schibdmites sont industrieux et adonnés au commerce.

Leurs carayanes transportent à Mareb, Sana, Aden, au pays dé i^ahara.et à Mascate lesproduits de leur sol, soit manufacturés, soit naturels, des couvertures de laine et en poil de chameau, des foutas, des sommadas, des abbayes, des pagnes, des nattes artistement travaillées; des objets de sellerie, des couffes et des sacs en feuilles de palmier ; de la poterie élégante, de la gomme, du maïs, du dourâh, du blé, du henné et des plantes médicinales ; des cornalines, des améthystes et des onyx.

Ces trois derniers articles abondent encore sur quelques montagnes.

Au premier abord, ils semblent n'avoir que peu d'éclat^ et ne peuvent être reconnus que par des personnes habituées à les recueillir.

Mais, travaillés et polis, ils acquièrent toute leur beauté et tout leur prix.

Les femmes musulmanes du pays, surtout, les recherchent fort.

Celles-ci sont généralement très-blanches, sveltes, élancées, gracieuses et très -précoces.

Elles se marient toutes de dix à quinze ans, quelquefois même avant ce temps.

Leur costume se réduit toujours à un grand pagne bleu, rouge ou blanc, plié en deux, agrafé aux épaules et retenu aux reins par une bande de cuir ou d'étoffe.

Les agrafes, appelées khelal^ sont de grosses broches avec anneaux.

De même que partout dans ces contrées, les femmes se voilent rarement le visage.

Leurs cheveux forment de grandes tresses, qui tombent par derrière et sur les côtés.

Sur la tête, elles ont un turban retenu par une corde en poil de chameau, et, par-dessus, un voile qui descend sur les épaules et sur la poitrine, en . encadrant le visage sans le couvrir.

Elles portent des bracelets, des bagues et des anneaux aux bras, aux doigts et aux pieds.

Ces ornements, ainsi que les khelal, sont le plus souvent en argent.

Elles portent en outre , des colliers de corail et se font tatouer les mains et les bras.

Elles consomment, pour leur toilette, du myrte commun (gommam)^ du safran, de l'encens, du benjoin, de la résine di^ lentisque (mastêc)^ du girofle, de l'orpiment, de la chaux blanche, du savon, du koh'ol et du henné.

Pour leur toilette elles pulvérisent les feuilles et les fleurs du myrte , et répandent cette pqudre odorante sur leurs cheveux, lorsqu'elles les tressent.

Le gommam est encore employé par elles en infusion pour la guérison de la dyssenterie.

Il croît spontanément sur les montagnes, et plusieurs chameliers vont sur les lieux pour Ty récolter et le transporter soit à Mareb, soit sur un point plus éloigné, suivant les régions que ces chameliers fréquentent habituellement.

La moisson faite en plein jour donne des vertiges.

Aussi préfère-t-on le recueillir la nuit.

Le safran, l'encens, le benjoin, le mastêc et le girofle servent à faire de la pommade, et, à cet effet, ces substances, réduites en poudre comme le gommam, sont mélangées avec de Thuile.

Avec Torpiment, la chaux blanche et le savon, les femmes mariées font tomber le duvet de leur épiderme.

L'orpiment et la chaux étant pulvérisés, elles les mettent cuire dans de l'eau avec du savon.

Puis, elles agitent la masse avec une spatule, et obtiennent ainsi une pâte qu'elles étendent sur les bras, sur les mains, sur les jambes, etc., etc.

Lorsque, cinq minutes après, elles enlèvent cette pâte, par un lavage à l'eau tiède, les poils se trouvent coupés à la racine.

C'est ce que j'ai maintes fois expérimenté moimême en faisant d'abord opérer sous mes ycu.\, par

Saïda, le mélange des matières premières, et en plaçant ensuite la préparation sur le revers de mes mains.

Hommes et femmes trouvent cette pâte dans les bains publics.

Les jeunes filles n'en font point usage. Il existe un autre moyen 'géjiéraleraent en usage chez les musulmans.

Il consiste à slmprégner Tindex et le pouce de térébenthine et à s'arracher les poils un à un.

Les femmes se rendent mutuellement ce service dans les bains publics.

Toutes, elles se teignent en noir les yeux avec du koh'ol.

Le koh'ol, dont il a été déjà maintes fois question, ainsi que du henné, n'est autre chose, on Ta vu, que de la galène ou sulfure de plomb, réduit en poudre et placé ensuite dans un petit vase long et étroit en verre, en roseau ou en bois, nommé Khinra et quasseh.

Femmes et jeunes filles introduisent dans cette fiole une allumette pointue qu elles portent ensuite dans Tœil , sous les paupières , avec une aisance extraordinaire.

Quant au henné (Lawsonia inermis^ Linn.), il est cultivé dans tous les pays musulmans où l'eau abonde.

Ses feuilles sont très -recherchées, à cause de la matière colorante qu'elles renferment.

Indépendamment de leur emploi dans la teinture,

— -Jl'i —

elles servent à la toilette des femmes, poiu' jaunir leurs mains et lem-s pieds.

C'est toujours avec le henné que celles qui sont vieilles teignent leurs cheveux blancs, et quelques hommes, leur barbe blanchie par 1 âge.

Les femmes schibâmitps se servent aussi du henné pour donner de la souplesse à leur chevelure, ordinairement rude.

Elles répandent, dans ce cas, les feuilles légèrement imbibées sur leur tête, qu elles lavent ensuite avec de Teau claire.

Pour teindre leurs mains et leurs j)ieds, elles tiennent longtemps ces parties en contact avec une pâte composée de feuilles de henné pulvérisées, et pétries avec de l'eau.

C'est aussi avec cette pâte que les Arabes et Hadramites riches colorent, pour les orner, les jambes et la queue de leurs chevaux et dromadaires blancs.

Les maladies de la peau, les inflammations, tumeurs, etc., etc., se traitent souvent avec succès par des applications de cette plante.

A cinq heures, nous rentrions à la citadelle.

Je me couchai de bonne heure, et, de nouveau, cette nuit s'écoula pour moi paisible et tranquille.

Le jour venu, j'allai me promener, jusqu'au déjeuner, dans les jardins qui se trouvaient justement entourer le lieu où nous étions logés , mes gens et moi.

Après quoi, je me rendis auprès du nagîb poiuprendre congé de lui, car nous repartions le soir même.

Nous restâmes ensemble à causer jusqu'à trois heures, comme de vieux amis; et, en nous séparant, je gratifiai mon hôte d'une paire de jolis pistolets à piston, que j'avais portés la veille au matin à ma ceinture, en me rendant avec lui chez son frère malade, e£ qui avaient paru exciter sa convoitise.

A peine revenu auprès des miens, je vis arriver mes provisions de route et quelques cadeaux, consistant en produits manufacturés du pays, plus une bourse contenant deux cents gourdes.

Après la prière et le coucher du soleil, nous nous éloignions de la ville , accompagnés, cette fois, des vœux de toute la population, qui croyait par là nous forcer à oublier l'étrange réception qu'elle nous avait faite à notre arrivée.

Je m*égare de nonveau. — Apparition inattendue. NoQS sommes rançonnés par les Pirates détrousseurs.

De si bon bœuf!

Samedi 16 septembre 1844 (15 ramadan 1261) :-^ vingt-cinquième étape. — Parvenus à Textrémi lé de 1^ vallée où est située Schibâm, nous aperçûmes la ville à demi voilée dans cette atmosphère nébuleuse produite par le crépuscule , malheureusement si court dans les climats chauds, temps d'arrêt entre le jour et la nuit, qui tient de l'un la lumière et la chaleur, de l'autre l'obscurité et la fraîcheur.

La clarté déclinait à vue d'œil.

Bientôt il ne resta plus de la seconde cité hadramite que de légers minarets, pareils aux mâts d'une flotte à Tancre dans le port.

La route nous reconduisit brusquement au milieu des montagnes , et un détour du chemin les jeta comme un rideau devant nq^^ youx, nous dérol)ant

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ce que la nuit allait sous peu confondre avec le ciel.

Ennuyé de la marche monotone de ma petite caravane, je prends les devants avec Sélim.

Après une assez longue course, nous nous reposons pour l'attendre.

Mais ne la voyant pas arriver, il fut bientôt évident que nous nous étions égarés.

— Ami, dis-je à Sélim, monte au sommet de cette colline qui est devant nous ; et vois si tu aperçois notre monde.

Sélim revint un moment après, m'annonçant qu'il n'avait pu rien découvrir.

Nous n'avions pas un instant à perdre, et, remontant sur nos dromadaires , nous dûmes revenir sur nos pas.

La nuit s'avançait rapidement, le crépuscule touchait à sa fin, et nous n'avions encore aperçu aucune trace de la caravane.

Sélim poussa de nouveau une reconnaissance vers divers points.

Mais ses tentatives ne furent pas plus heureuses que la première.

Nous nous engageons dans un terrain sablonneux tout couvert d'arbrisseaux verts et assez élevés ; nous faisons une in&Dité de tours et de détours, croyant aller toujours en ligne droite.

L'obscurité devint assez dense pour nous laisser apercevoir des nomades à la clarté de leurs feux.

Tout à coup Sélim s'écrie que nous rejoignons notre caravane.

Un instant après, nous apercerons des dromadaires et des chameaux.

Mais ils étaient libres et revenaienl des pâturages.

Ils appartenaient à un douar voisin.

Nous nous retrouvions au même lieu où, tm instant auparavant, nous nous étions reposés.

Il était neuf heures du soir.

Force nous fut alors de prendre un guide pour nous remettre dans le droit chemin.

Au bout d'une demi-heure, celui-ci reconnut les traces de nos chouafis.

—Je tiens la piste de votre troupe, nous dit-il; voilà les empreintes du pied de ses bétes. Celles des nôtres ne sont pas aussi profondément imprimées : je les suivrais jusqu'à Térim sans m' écarter d'ime ligne.

Le guide avait dit vrai, et, au bout de deux heures^ nous nous retrouvâmes au milieu de nos camarades, qui étaient passablement inquiets sur notre compte.

Nous étions toujours dans les montagnes*

Vers minuit, nous commençâmes à monter une sorte de sentier rocheux à la droite duquel Ipulait un torrent couleur de café au lait.

Âaln-el-Ghâhin, qui marchait à notre tête, s'arrêta tout à coup.

Je le vis pâlir et me montrer du doigt, sans parler, un détour du sentier qui passait au-dessus de notis.

Je levai les yeux et je restai bouche béante, non pas effrayé, mais charmé.

Deux lionceaux^ vifs et gracieux comme des chats, se jouaient au milieu de la route.

— C'est gentil de loin comme ça, me dit le prudent Aaïn-el-CMhin, mais de près, ça vous assomme un père de famille d'un coup de patte.

—Est-ce que tu es père de famille, toi, Sidi ? lui demandai-je.

Aaïn«el-Ghâhin n'eut pas le temps de me répondre.

Un coup de fusil retentit dans les roches.

Un des lionceaux bondit sur place, retomba, se releva, chancela au bord du ravin, perdit Téquilibre et vint tomber jusqu'à nos pieds.

L'autre lionceau se ramassa sur lui-même, et gagna d*un saut prodigieux les roches d'où le coup de feu était parti.

— Armez vos fusfls, chouafs, dis-je à mes compagnons, je crois que nous allons trouver tout à Theure à qui demander notre route.

— Qm vive (min /id)? cria en même temps une voix invisible, mais impérative.

— Voyageurs (mesaferin) I répondis-je au hasard.

Une décharge de mousqueterie nous annonça le trépas du second Ifonceau.

Au même instant une tête de colonne se montra juste à l'endroit où gambadaient naguère les deux nobles bétes.

C'étaient pour la plupart des hommes grands et robustes, bronzés comme ces personnages qui sortent des bas-reliefs égyptiens.

Ils portaient une sorte d'uniforme : fouta bleue, abbaye blanche, sommada jaune.

Ils étaient à pied et armés jusqu'aux dents.

A la distance d'une cingnantaîne de pas, le chef me mit en joue.

Je le fixai sans sourdlier.

«— Êtes-vous des Hadramites? me demanda-t^ en méchant arabe.

— ^Nous sommes des étrangers, lépondis-je.

Ce qu'ayant entendu, le bandit releva son fusil et s*avancant vers nous :

—Donnez-moi cent abû-mathfas, me dit- il, et tous pdurrufi: reprendre yotre route.

Il n^ avait pas moyen de refuser ni de résister, car nous n'étions que neuf, dont une femme, contre trente.

Aussi m'exécutai-je de bonne grâce^ heureux encore d'en être quitte à si bon marché, et comptai-je incontinent à mon interlocuteur les cent abû-mathfas demandés.

Celui-ci empocha son argent, après Favoir compté pièce à pièce, et bien examiné si les gourdes et leur effigie n'étaient point rognées ni effiicées !

Il en trouva une dizaine qui étaient, à son avis, dans des conditions défectueuses, et qu'il me rendît.

Je les examinai à mon tour, discutai leur valeur, insistai pour les lui faire reprendre.

Il refusa de le faire.

—Pour toi peut-être, me dit-il, elles valent le prix que tu leur attribues ; mais, pour moi, elles ne valent rien du tout.

Je lui en donnai d'autres.

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Puis , appelant sa troupe , celle-ci se remit en marche.

Nous nous rangeâmes poliment pour lui livrer passage.

Les vêtements de ces coquins, qui faisaient assez bon effet de loin, ressemblaient de près à des haillons.

L'instant diaprés, ils disparaissaient tous dans les gorges.

Les deux lionceaux avaient été dépouillés de leur peau en un tour de main.

Leurs cadavres gisaient au milieu du sentier.

— Si les Sidis veulent se restaurer à mon esche, nous dit presque aussitôt une voix mielleuse, partant d'un joli bouquet de palmiers-nains, planté au delà du ravin, il leur en coûtera peu de chose, et je leur garantis un bon repas... les nomades m'ont vendu un quartier de bœuf frais qui fait envie.

Un quartier de bœuf frais ! Vous figurez-vous, lecteur, ce que ces deux simples mots : viande grillée! font naître d'idées riantes dans Tesprit de voyageurs affamés, qui viennent de fournir une course pénible

Nous cherchâmes incontinent un passage pour rejoindre notre homme, qui ajouta :•

— ^Mon esche est ici à deux pas.... allez, je vous y rejoindrai tout à l'heure.

L'esche était une affreuse cabane, toute crasseuse et enfumée.

Son propriétaire y fut presque en même temps que nous.

Il portait 60U8 son abbaye un objet dont nous ne

pouvions reconnaître la nature.

Nous nous assîmes en rond à Feutrée de Tesché, nos bétes derrière nous.

«—Mettez-vous à votre aise, nous dit-il en passant dans son réduit, qui lui servait à la fois de salon, de dortoir et de cuisine.

Bientôt nous sentîmes une bonne odeur de grillade.

—Qui sont ces gens que nous venons de voir? lui demandai-je.

— Ce sont des Hharamie (pirates) du désert de Mabara , Sidi , me répondit-il , déployant toute la richesse de son accent hadramite; Fan passé, ils m'ont emmené ma femme : chère créature... J'avais bien de la peine àTentretenirl

— Le désert de Mahara est pourtant loin d'id.

— Ils ont les jambes longues.... Mais sentez- vous cette odeur de rôti, Sidis?

Les narines de mes chouafs se gonflaient.

—Et que viennent-ils faire ici, ces pirates? demandai-je encore.

— Ce que les pirates viennent faire dans FHadramont, Sidi. ... Je me suis informé tout à Fheure auprès d'eux de ma pauvre Hafza.... c'était ime lourde charge ! . . . Son nouveau mari est ce grand noir à qui tu as donné cent abû-mathfas ; il m'a dit qu'il me la ramènerait quand elle serait cassée... Est-ce juste, cela?

Ce disant, il sortit de son réduit, portant cinq ou

jt ivmmi^wmrmmrmmu . . t «f^vf^MKiHniippvpiV

six larges tranchôs de viande grillée sur un plat de bois qu'il posa au milieu de nous.

— Mange», Sidis, reprit-il, mangez en toute confiance !

Nous attaquâmes vigoureusement le bœuf vendu par les nomades.

J'ai les dents assez solides.

Quant à mes compagnons, ils eussent mangé du cuir !

Néanmoins, tous nos efforts pour opérer la mastication de notre viande furent radicalement impuissants.

Notre hôte nous considérait du coin de Tœil, et jasait tant qu'il pouvait. ' '

— Mais qu'est-ce que c'est que cette chair-là? s'écria enfin Aaïn-el-Châhin découragé.

Ses camarades, Séhm, Mohammed, Saïda et moi avions déjà cessé de manger.

— C'est du bœuf, répliqua gracieusement le beau parleur; du bon bœuf.... un peu dur, parce qu'il a fait froid ici les nuits dernières.

Je jetai une gourde à ses pieds au moment où tout mon monde se levait.

— Si l'on payait ton bœuf selon ses mérites, hâbleur, dis-je, tu recevrais une volée de coups de bâton.

L'inculpé empocha préalablement son argent.

— Par Allah ! s'écria- t-il, qui aurait pu croire que leurs Excellences ne seraient pas contentes I De si bon bœuf!...

Nous n'en voulûmes pas entendre davantage , et.

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Zaouiet-Sidi-Amr.

Aucun événement digne de remarque ne signala le restant de notre étape.

A sept heures, j'allais encore dire sonnant par habi* tude, oubliant qu'en Arabie rheûre s'écoule silencieusement et tombe sans bruit dans Tabîme de Téternité, à sept heures nous mettions pied à terre dans la cour d'un caravansérail sis à l'entrée d'un petit village pouvant contenir environ trois cents âmes et célèbre par sa Zaouia\ qui, du nom de son fondateur, est appelée ZaouieîrSidi-Âmr.

Arrêtés à ce point {15° 29' de latitude nord, 46° de longitude est), nous avions fait huit Ueues et demie,

i C'est le nom que les Arabes donnent à un marabout j sorte de petit temple élevé à la mémoire d'un saint de grande renommée, et où l'hospitalité est accordée à tous ceux qui la réclament; au chrétien comme au musulman, à l'inconnu, môme au criminel, qui, ces lieux étant inviolables et sacrés, y trouvent un refuge assuré.

et nouB nous trouvions à moitié chemin de Térîm, la distance de cette ville à celle que nous venioas de quitter étant par conséquent de dix-sept lieues.

A peine installés, on sut par Mohammed que j'étais médecin.

En un instant, ce fut comme un essaim de jeunes filles amoureuses, de femmes en espoir ou stériles, de borgnes, d'aveugles, de boiteux, de paralytiques, de muets et de sourds qui vinrent tourbillonner autour de moi, les uns pour me demander des consultations, les autres des philtres.

Je fis de mon mieux pour contenter tout le monde, et, pour m'en débarrasser complètement, je m'éloignai à pied du caravansérail pour aller visiter la Zaouïa, située à une demi-lieue ouest du village, 8ur\e sommet d*une montagne abrupte et des plus escarpées.

Gonune toujours, Sélim et Aaln-el-Ghâhin m'accompagnaient.

« Sidi-Amr, me raconta ce dernier tout en cheminant, vivait il y a de cela cent cinquante à deux cents ans.

« C'était un savant taleb dont les écrits sont en grande réputation dans tout l'Hadramont et jusqu'à Sana, d'où les plus saints cheiks et imans^ venaient le consulter, car la sagesse était en lui.

« Toujours acceptées sans conteste, ses décisions sur les questions les plus débattues et les plus diffi-

1 ImanSf prêtres muBulmans ; imams ^ souverains musulmans qui réunissent le pouvoir spirituel au pouvoir temporel, tels que rimam de Mascate et Timam de Sana.

elles en morale, en justice, en religion, sont estimées par tous les musulmans de Test et de Touest^ du nord et du sud.

« Celle qui, la première, attira Tattention sur lui, est surtout citée comme une inspiration de l'esprit d^Allah.

• Une femme avait épousé deux hommes à l'insu Tun de l'autre.

« Dans le contrat de chacun d'eux, il avait été stipulé, pour Tun, qu'il n'aurait entrée chez elle que du lever du soleil à la nuit, et, pour l'autre, qu'il ne pourrait la visiter que de la nuit tombante au lever du soleil .

• Deux cadis inconnus l'un à l'autre avaient, en toute bonne foi, consacré cette double union, sans s'être inquiétés de la condition bizarre qu'imposait à l'époux la capricieuse mariée.

« Ce n'était pas leur affaire, il suffisait que l'intéressé consentit à s'y soumettre.

« Toute précaution ainsi prise pour que l'entrée ou la sortie du mari du jour ne pût jamais coïncider avec l'entrée ou la sortie du mari de la nuit, ce ménage à trois vivait paisiblement, et rien ne semblait devoir en troubler l'heureuse harmonie, quand la femme, UD matin, fut prise parles douleurs de l'enfantement.

« Sans hésiter, malgré cette position critique, elle fit prévenir chacun de ses maris qu'il eût à lui envoyer une accoucheuse.

« Mais, avec Taccoucheuse, tous les deux arrivèrent, impatients d'embrasser le nouveau-né.

a — Musulman de mensonge, se dirent-ils Tun à l'autre, sors de cette maison, toi qui respecte assez peu la loi pour oser violer la chambre de ma femme.

• — Si Allah n'avait pas pris ton esprit, ajoutèrentils à la fois, tu laisserais ici ton âme.

a — Aucun de vous n'est fou, interrompît la femme; ne vous disputez donc point, et laissez-moi accoucher en paix : vous êtes tous les deux mes maris.

« Frappés d'étonnement, les pauvres diables se regardèrent immobiles, et, laissant^ là leur femme entre les mains des accoucheuses, ils coururent chez le cadi.

« Tous deux, avec des raisons et des arguments sans réplique, exposèrent leurs droits à la paternité litigieuse dont ils réclamaient Thonneur.

« Le cadi, longtemps embarrassé, rendit enfin ce jugement :

« — Si Tenfant naît pendant la nuit, qu'il appartienne au mari de la nuit; s'il nait pendant le jour, qu'il appartienne au mari du jour.

«;— Qu'il en soit fait ainsi, répondirent les deux adversaires.

« Mais l'enfant naquit le soir même, justement au coucher du soleil, et la sentence devint, par cet incident, inapplicable.

a Sidi> Amr, d'ailleurs, avait avancé dans ses leçons, devant tous ses disciples assemblés, que la difficulté n'avait pas été suffisamment résolue, etd'unconmiun accord il fut arrêté qu'on s'en remettrait définitivement à la sagesse du taleb.

« Il fil donc venir à lui les deux hommes, la femme et l'enfant, et le meilleur hakim (médecin) du pays.

« — Voici trois œufs vidés, ou plutôt trois coquilles d'œuf, d un poids parfaitement égal, ^t-il à ce dernier ; tu vas les remplir, ces deux-là d'abord, chacun avec le sang de Tun des maris de cette fenmie, et Tautre ensuite avec le sang de l'enfant.

« Le hakim obéit, et quand l'opération fut terminée, Sidi-Amr se fit apporter des balances et pesa comparativement les deux premiers œufs avec le troisième.

« Il résulta de cette expérience que le sang de l'un des deux maris était plus léger que celui de Tautre, el qu'il était, au contraire, d'un poids identique avec le sang de l'enfant

« — Par Allah! je te déclare le père de cet enfant, lui dit-il; emporte-le, il est à toi.

« La foule accueillit ce nouveau jugement de Salomonavec acclamation, et, dès ce jour, la réputation de Sidi-Amr fut celle d'un homme aimé d'Allah*. »

Tout en parlant ainsi, nous avions atteint le bas de

i Cette légende est la même que celle rapportée par le général Daumas, dans son Grand Désert, page 97, et qui s'adresse à un saint du Touâty EUBelhâUj sans doute enté par la superstition sur le nôtre. Le Touàt est la plus grande et la plus riche des oasis africaines; il renferme plus de 300 villes et villages, a^ant pour chef-lieu Inmlah; son étendue en longueur, du nord au sud, est de 450 kilomètres, sur une largeur de 250 kilomètres de l'est à l'ouest. Il est situé à 250 lieues sud d'Alger, à 550 lieues nord-nord-est de Temboktou, principale station des caravanes de l'intérieur de l'Afrique au Maroc et dans les Etats barbaresques.

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