‹ Les mystères du nouveau ParisChapitre 3 sur 5 · SÛT · texte numérisé non relu

SÛT

Depuis six mois, cet armateur interlope avait confié la conduite de son navire à YÊpoulardeur, qui redevenait volontiers marin d'eau douce à ses moments per^ et dont il n'avait pas à craindre les indiscrétions.

Pain-de-Blanc n'était pas né navigateur, mais il avait bien son prix aussi, surtout pour les rapports d'affaires à entretenir avec le complice rouennais, et Phémie le remplaçait avantageusement quand il fallait manier la perche ou tirer l'aviron. Il s'ennuyait cependant à tord, et, pour tout dire, le métier, quoique assez lucratif, ne lui plaisait pas. Arthur Canoche appréciait par-dessus^ tout les plaisirs de la capitale. Il ne manquait jamais une première de drame à l'Ambigu, et préférait à la plus belle forât les arbres en toile peinte des féeries de la Gaité. Aussi l'espoir do revenir un jour habiter Paris n'avait^-il pas peu contribué à lui inspirer le dessein qu'il ruminait en ce mo* ment. Il se disait que tout s'oublie dans la grande ville, et qu'après quelques années, quelques mois peut-ôtre de vie nomade en compagnie de sa femme-phénomène, il ppurrait y rentrer sans que per^^ sonne lui demandât compte de la disparition de M. de Colorado, pas plus qu'on ne l'interrogerait sur le sort de Jacques Grambard et d'Amanda la blonde.

Le moment lui semblait venu d'en finir avec tpug

ces gens-là, et c'était dans la louable Intention de régler leur compte, comme il disait, qu'il venait de ^introduire dans la cale.

Il commença par s'approcher à pas de loup de la soute où Marcel souffrait mort et passion depuis quatre jours.

Cette prison improvisée était une espèce de cage à poules garnie d'énormes barreaux de bois. Au précédent voyage, elle avait servi à loger un porc volé par VÉpoulardeur aux environs de Pont-de- TArche, et elle semblait avoir été construite tout exprès pour recevoir un captif qu'on se proposait de traiter comme Louis XI traita jadis, dit-on, le cardinal de La Balue.

M. de Colorado, que les bandits j avaient jeté évanoui après sa chute, y recevait plusieurs fois par jour la visite de ses bourreaux qui venaient l'insulter et 1^ menacer en toute sécurité, car le grillage était solide. Ils lui jetaient sa maigre pitance à travers cette clôture à claire-voie et il ne dépendait que d'eux de le tuer à coups de croc sans qu'il pût se défendre. Pain-de-Blanc n'avait donc rien à craindre de lui, et cependant il rampait dans l'ombre avec beaucoup de précaution, car il ne voulait pas que Marcel l'aperçût et, en môme temps, il était curieux de savoir d'où provenait le bruit qu'il avait entendu de la cabine d'arrière.

Il fut servi k souhait. Le bruit, qui avait cessé un instant, recommença de plus belle, et l'amant de Phémie reconnut, à n'en pas douter, le grince-

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ment d'une scie très-fine mordant le bois humide des barreaux.

— Paraît que j'arrive à temps, pensa-t-il. L'oiseau allait s'envoler. S'il avait filé, nous étions proprès I Quelle brute que ce Jacques I C'est lui qui a barboté ses poches et il lui a laissé un suria à vingtcinq lames, de l'herbe à couper le fer, quoi ! Travaillez donc avec un imbécile dec'te force-là I Non, merci, j'en ai assez.

Et il se traîna jusqu'à l'endroit où il avait caché la cruche, dont il se mit aussitôt en devoir d'enlever le bondon.

Cependant, l'instrument manœuvré par Marcel grinçait toujours sourdement,

— Oui, dit entre ses dents le frère de Coralie, scie, mon bonhomme, scie et n'aie pas peur de te fatiguer. Tu te reposeras tout à l'heure.

Et dès qu'il eut débouché la bonbonne, il commença à s'en servir comme d'un arrosoir, versant doucement, dans tous les coins de la cale, le liquide qu'elle contenait. Les marchandises du père Machin en furent entièrement aspergées, et la cage ei> eut sa part.

Cette opération faite, Pain-de- Blanc se chargea sans peine du vase aux trois quarts vide et remonta doucement sur le pont, où il trouva la géante toute transie de froid et de peur.

On n'entendait plus les vociférations de VÉpoulardeuvy qui devait être ivre-mort, mais la voix aigre A^Amanda chantonnait encore par intervalles ni 8

la stupide ritourûelle d'une ehaosoDr de matelots de civière :

Tas de ckUardi^

Tas de fiambardt^

Les canotiers de la Seine

Sont bien vas, bien reças»

Et dansent partout le ehahmL

• — Chante, ma fille, chante, grommelait Cano- «he, tu danseras dans cinq minutes.

En même temps il vidait le reslte du liquide sur la porte et sur les parois de la cabine. Phémie regardait sans comprendre.

— T'es donc toqué que tû laves le pont avec de la bonne absinthe ? nrurmura-t-élle.

— Ça de Tabsinthefl c'est du pétrole, ricana J^ain-de'Slane.

Et saisissant pâfle bras la femme-colosse, il la •conduisit au bord du bateau, et lui dit d'un ton qui la fit frissonner des pieds à la tète :

— A terre I et plus vite que ça.

Phémie, épouvantée , enjamba le bordage et -sauta lourdement ^ur lu berge.

Alors le misérable revint à l'écoutille ouverte, prit dans son gousset une allumette qu'il frotta sur la semelle de son soulier, puis il tira un vieux journal qu'il mit en contact avec le soufre enflam' mé et qu*il laissa tomber dans la cale.

Une >1ve lueur éclaira aussitôt les profondeurs du Barbillon; un cri s'éleva, un cri d'angoisse «uivi presque aussitôt d'un craquement dont Pain-

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de-Blanc ne s'attarda point à rechercher la cause. Ayant mis le feu à sa machine infernale, il ne pensa* plus qu'à déguerpir, et il eut tôt fiait de rejoindre la géante sur la rive.

— Le tour est fait, dit-il avec un horrible sangfroid, le carme est à nous^ ie rupin ne peut plus faire de potms, Jacques ne peut plus me casser les reins, Amanda ne peut plus manger le morceau. Quand je te disais que je leur fermerais le bec* Cavalons-nouB-

Il entraîna Phémie, qui sentait ses jambes sedérober sous elle, et ils s'enfuirent à travers champs.

Cependant de rouges clartés illuminaient au loin la campagne; une immense gerbe de flammes montait vers le ciel noir; le vieux bateau, arrosé de pétrole, brûlait tout entier comme une boule de résine , et de la cabine d'arrière s'échappaient d'affreux hurlements.

Ce £iit court et terrible. Vingt minutes après lecommencement de l'incendie, les débris calcinés du Barbillon s'engloutissaient dans la Seine, dont les rives étaient redevenues silencieuses.

Le plan d'Arthur Canoche avait réussi.

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Le lendemain de sa visite au mont-de-piété, dans la matinée, Dominique se promenait tristement dans la serre de l'hôtel de l'Europe en pensant à Marcel.

Il fumait une grosse pipe qui s'éteignaitli chaque instant et qu'il oubliait souvent de rallumer. Parfois, il venait s'accouder à la fenêtre qui donnait sur la gare où il avait fait naguère une si terrible culbute, et il suivait d'un œil mélancolique les trains qui se croisaient à ses pieds. Et il se prenait à espérer que l'un de ces trains allait lui ramener l'absent, car, par moments, il s'illusionnait encore au point de croire que Marcel était subitement parti pour le Havre, où il avait un correspondant. Mais ces raves n'étaient que passagers,

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et il en revenait bien vite à se convaincre que son malheureux ami ne reparaîtrait jamais, qu'il fût déjà mort ou seulement tombé dans les mains de scélérats qui devaient certainement finir par le tuer.

Car le Canadien ne faisait pas grand fond sur les promesses de Ctiambras. Accoutumé de longue date à marcher droit au but qu'il poursuivait et à se faire justice lui-même, il ne comprenait pas grand'chose aux rouages compliqués de la machine policière et il s'irritait contre ses lenteurs. Toutes ces difficultés administratives et légales auxquelles il se heurtait à chaque pas, le rebutaient, et le décourageaient à ce point, qu'il pensait sérieusement à abandonner la partie et à regagner le Canada.

Paris, qu'il n'avait jamais beaucoup, aimé, n'avait plus aucun attrait pour lui depuis qu'il s'y trouvait seul, sans amis, sans relations d'aucune sorte.

A la catastrophe qui le privait de Marcel était venu s'ajouter, pour l'accabler, le malheur arrivé à Savinien et à Cécile. Certes, il ne les croyait pas coupables, mais il désespérait de les tirer de peine, car il ne suffisait pas d'accuser Atkins d'avoir machiné leur perte, il fallait encore convaincre d'imposture ce ténébreux coquin, et la chose ne paraissait pas aisée. C'est pourquoi, ayant eu toute sa vie beaucoup de propension à imiter Alexandre le Grand, qui trancha le nœud gordien au lieu de le dénouer, Dominique se disait que le plus simple

serait encore de provoquer son ancien ennemi le Yankecy de le tuer en duel ou autrement^ et de partir pour TAmérique en laissant une forte somme pour doter les fiancés, quand la justice aurait reconnu leur innocence, ce qui ne manquerait pas d'arriver tôt ou tard.

Il était armé de toutes pièces pour remplir ce ministère des bienfaits que M. de Colorado Itii avait confié jadis, car sans parler de la part qui lui revenait comme associé dans la fortune de son ami, il pouvait disposer de la totalité des millions déposés chez M. de Gondo, puisqu'il était nanti de la procuration de Marcel. Rien ne l'empochait donc de les retirer de la caisse du banquier, d'en donner un ou deux au jeune Brévan, de secouer la poussière de ses souliers sur cette ville où il se commettait tant d'iniquités et de regagner au plus vite ses forêts natales.

Les vengeances que le fils de Paul Robinier voulait y exercer sur les persécuteurs de son père intéressaient médiocrement le Canadien. Que lui importaient, à lui, le banqueroutier Carpatz, qui avait dépouillé jadis M. Robinier, Fertugues, le caissier qui l'avait volé, et les bandits qui avaient dévalisé sa boutique? Tous ces gredins devaiint avoir depuis longtemps rendu leurs comptes à Dieu ou aux hommes ; s'ils vivaient encore et s'ils couraient le monde, ils étaient introuvables, puisque Chambras n'avait pu recueillir sur eux que des renseignements très-vagues. Le Canadien manquait absolument de vocation pour le métier de

l'omnibus du diablb 13fr

justicier, et il était bien résolu à laisser à Içi police le soin de les punir.

Il y avait cependant à Paris une jeune fille qu'il aurait voulu revoir avaïit de quitter la France pour toujours. C'était Claire Dorlis, la charmante enfant dont Marcel Robinier se proposait de demander la main.

Marcel avait confié ce secret à Dominique quelques heures avant do partir pour ce fatal théâtre des Variétés^ d'où 11 n'était pas revenu, et Domini* que se disait que la disparition de son ami lui léguait le devoir de se dévouer à Claire. Mais d'abord Claire n'avait pas besoin de sa protection et, de plus, elle le connaissait à peine?, ne l'ayant vu qu'une seule fois, le jour où elle était venue chercher M. de Colorado de la part de sa sœur Clo-

tilde.

Néanmoins, il serait allé volontiers lui parler de celui qu'ils aimaient tous deux, la rassurer, la consoler, se mettre à sa disposition et aux ordres de sa mère. Malheureusement, celle visiie lui était interdite. Sous quel prétexte se serait-il présenté à l'hôtel du quai de Valmy? Marcel n'avait pas eu le temps de déclarer ses intentions à Claire, encore moins à sa mère. Comment Dominique aurait-il osé aborder madame Dortis,qui ignorait probablement qu'il existât, et lui offrir son amitié au moment où le çûari de Clotilde gisait encore sur le lit de douleur où il l'avait couché? Il est admî» qu'on peut, ^près un duel, envoyer prendre des nouvelles d'un adversaire blessé, mais quand on lui a cassé ud

bras et logé une balle dans les côtes, il est peu séant de chercher à s'introduire dans rintiuiitc de sa famille. M. Pouliguen, il est vrai, avait fait dire à son vainqueur qu'il ne lui en voulait pas; il était peu présumable qu'il eût pardonné aussi à M. de Colorado.

Le Canadien n'avait jamais su au juste ce qui s'était passé entre son ami et la femme du capitaine de vaisseau, mais il n'igirorait pas que celuici accusait Marcel de l'avoir indignement trompé. C'en était bien assez pour qu'il se bornât à la démarche polie qu'il n'avait pas négligé de faire, par l'intermédiaire d'un valet de pied, dès le lendemain de la rencontre.

Ainsi, l'unique motif qui aurait pu le retenir en France n'existant plus, Dominique n'aspirait qu'à s'embarquer sur un paquebot transatlantique, aussitôt que le faible espoir qui lui restait de retrouver Marcel serait définitivement perdu.

L'hôtel de la place de l'Europe lui était devenu odieux et les gens qui le servaient insupportables. Toute cette valetaille dont il n'avait que faire lui déplaisait à l'excès, et il lui tardait de s'en débarrasser.

Quoiqu'il inspirât une terreur salutaire aux dome»stiques de Marcel, il sentait bien qu'ils devaient se livrer à toutes sortes de commentaires sur l'étrange aventure de leur matfre et à mille déplaisants et nuisibles bavardages. 11 se proposait donc de faire promptement maison nette, et de commencer par supprimer le crédit ouvert au valet de

chambre déguisé en planteur de la Louisiane.

Il n'avait pas encore eu le temps de lui signifier son congé, mais il était décidé à l'aller trouver le jour même au Grand-Hôtel, afin de lui annoncer que la comédie était finie et de le renvoyer avec une indemnité convenable.

Le remède imaginé par M. de Colorado pour guérir René Dortis avait toujours paru très-risqué au tueur d'ours gris, qui n'entendait rien au jeu des passions parisiennes et qui détestait par-dessus tout les intrigues. D'ailleurs, il ne portait pas à ce jeune fou le moindre intérêt, et peu lui importail qu'il se ruinât ou non pour madame de Marly. Il s'était prêté au désir de Marcel comme on cède à la fantaisie d'un enfant, pour ne pas le contrarier, et parce qu'il n'y attachait aucune importance.

Maintenant que Marcel n'était plus là, le travestissement de maître Pierre, le valet de chambre, n'avait plus de but, et il devenait inutile de lui laisser jouer plus longtemps le rôle du marquis de Mascarille. Tel était du moins l'avis du Canadien qui n'avait jamais lu Molière.

Après avoir longuement réfléchi à toutes les difficultés de la situation que lui faisait l'absence de son ami, Dominique prit le parti de s'habiller et de sortir pour aller mettre ordre à diverses affaires.

U comptait se présenter d'abord chez le banquier pour lui notifier les pouvoirs qu'il tenait de M. de Colorado, puis passer au Grand-Hôtel«afin de s'expliquer avec le faux Jackson et enfin se mettre à la recherche de M. Chambras, qu'il espérait ren-

contrer à la prélecture de police. Il l'avait quitté brusquement la veille dans la rue des Francs- Bourgeois et il s'étonnait un peu que le sous-chef de la sûreté ne lui eût pas donné signe de vie depuis près de vingt-quatre heures.

Chambras, en se séparant de lui, s'était vanté de tenir une bonne piste et il devait avoir quelque chose à lui apprendre. D'ailleurs, il s'était engagé à ouvrir à Dominique les portes de Mazas et de Saint-Lazare, et celui-ci voulait lui rappeler sgi promesse et le prier de l'aboucher sans délai avec Savinien et avec Cécile. Il lui en aurait trop coûté de partir sans les revoir.

Sa toilette fut bientôt expédiée et il ne fit point atteler, ravi qu'il était de l'occasion de courir la ville à pied. Quand le Canadien marchait, il oubliait toujours un peu ses chagrins.

Bien lui en prit, du reste, de n'être pas sorti ep voiture, car, au coin de la rue de Rome, il se trouva nez à nez avec M. Chambras.

Le chasseur d'hommes était vêtu comme il Tétait la veille pour visiter le mont-de^piété, et dans toute sa personne il ne restait plus trace du comte de Saint-Planchers, consolateur de Valentine. Du .reste, il paraissait radieux et il débuta par dire à Dominique :

— Je vous apporte, cher monsieur, d'excellentes ^nouvelles.

— Marcel est retrouvé? s'écria Dominique.

— Pas encore, malheureusement.

. Le Canadien eut un geste de désappointement et murmura :

— Le reste ne m'importe guère.

— Je croyais que vous vous intéressiez beaucoup à ce jeune caissier, reprit Chambras.

— C'est donc de lui qu'il s'agit?

- -« Oui, et de l'ouvrière qu'il veut épouser.

--. Oh ! alors, parlez, je vous en prie... Ces pauvres enfants... justement, j'allais passer chez vous pôtir vodâ demander de me conduire près d'eux. Vous savez que vous me l'avez promis.

— Et je n'oublie jamais ce que je promets, soyez tranquille. Vous les verrez tous deux et peut-être plus tôt que vous ne le pensez.

— Auriez - vous obtenu qu'on les mît en liberté?

— Nous n'en sommes pas là; mais je ne désespère pas d'y arriver, car j'ai maintenant de fortes raisons de croire à leur innocence.

— Alors, qu'attendez-vous? Pourquoi les retienton en prison, si on a la preuve qu'ils ne sont pas coupables ?

— La preuve, non. Il n'y à encore que des présomptions en leur faveur et ce n'est pas tout à fait la même chose. Mais cette preuve, nous l'aurons peut-être aujourd'hui même ; et, si vous n'avez rien de mieux à faire de votre journée, je vous propose de m'accompagner dans certains endroits où vous apprendrez des choses curieuses.

— Ohl bien volontiers; j'allais au Grand-Hôtel,

de là chez M. de Gondo, et ensuite je me proposais de passer chez vous.

— Alors, cela se trouve à merveille ; nous allons, si vous le voulez bien, prendre une voiture, car nos courses seront longues, mais je vous réponds qu*elle ne vous ennuieront pas.

Dominique soupira. Il avait rêvé de faire quelques lieues à pied avant le diner, et la perspective de se confiner dans un fiacre ne lui souriait guère. Pourtant, il n'osa pas réclamer de peur de contra* rier M. Chambras, qui avait déjà hélé un cocher conduisant un coupé vide.

— A propos de M. de Gondo, dit le sous-chef de la sûreiéj quand ils furent montés dans la voiture» savez- vous les bruits qui courent sur lui?

— Où diable voulez- vous que je les aie appris? grommela le Canadien. Depuis mon affaire avec le commandant, je n'ai parlé à personne qu'à vous.

-— Eh bien, on dit qu'il vient de perdre à la Bourse des sommes énormes.

— Ça m'est tout à fait égal, dit Dominique eu haussant les épaules.

— Pardon, mais M. de Colorado n'a-t-il pas ses fonds déposés chez le baron?

— Sans doute.

— Alors, il est doublement regrettable que votre ami n'ait pas encore été retrouvé ; car, s'il était ici, je lui donnerais le conseil de retirer son argent le plus tôt possible.

— Ce qu'il ferait, je puis le faire à sa place.

— Comment cela?

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— Marcel m*a laissé une procuration notariée.

— C'est vrai, j'avais oublié que vous me l'aviez dit hier, au mont-de-piété. Alors, il ne tient qu'à vous de sauver les millions de M. de Colorado et les vôtres, peut-être, car vous êtes associés, je crois?

— Oui, de fait. Nous n'avons rien écrit, mais c'est eiitendu entre nous.

— Ce serait insuffisant devant un tribunal de commerce, dit M. Chambras en souriant de cette façon naïve de régler la communauté d'une immense fortune ; mais, puisque vous avez les pouvoirs de votre ami, vous ferez sagement d'en user. Aujourd'hui vous aurez de l'occupation ; mais dès demain, si vous m'en croyez, nous irons faire ensemble une visite à M. de Gondo. Vous le préviendrez que vous voulez reprendre vos fonds, et moi j'aurai avec lui i)n entretien auquel il est bon que vous assistiez.

~ Alors, vous pensez que ce Gondo va faire faillite?

— C'est à craindre, à moins que la chance ne lui revienne, car il continue, dit-on, à spéculer sur une grande échelle.

— S'il se ruine, ce sera un châtiment du ciel. Ce baron est un coquin.

— Je puis vous apprendre que M. de Mariposa va épouser sa fille.

— Quand je vous disais que ces deux bandits s'entendaient I Qui se ressemble s'assemble. Soyez

146 LES MYSTERES BU HOVYBâlV, PARIS

sûr quils se sont coneertés pour faire assassiner Marcel et emprisonner Savinien.

— Vous allez un peu ïoin. Je trois qu'ils ne sont pour rien dans la disparition de M. de Cokvaila. Mais j'ai aus» des raisons de penser que TÀméricain n'est pas étranger à Tarrestation du jeusd Brévan.

— C'est celai il aura acheté le commissaire, soudoyé les agents...

— Ces choses-là ne se passent que de l'autre côté de l'Océan, mon cher monsieur, interrompit Chambras un peu piqué. Le commissaire et les agents n'ont fait que leur devcûr, mais je soupçonne que le Mariposa a pu corrompre d'autres personnes. J'en ai appris très-long sur son compte, depuis hier.

— Vraiment? qui vous a dit.*.

— J'ai beaucoup causé avec une certaine Yalentine, une soi-disant artiste dramatique, à laquelle il vient de retirer sa protection pour épouser mademoiselle de Gondo. Cette jeune persoiine est furieuse d'avoir été plantée là et elle a bien voulu me signaler certaines accointances suspectes de M. de Mariposa. Ces petites dames du demi-aM)nde sont véritablement précieuses pour faire pincer les coupables. On a bien tort de les traiter de grues... à moins que ce ne soit en souvenir des grues d'Ibjrcus.

— Ibycus I répéta le Canadien, qui n'était pas de la force de M. Chambras en histoire grecque.

C*est une anecdote un peu ancienne. Un vol

l'omnibus du diable 147

de grues qui M cause jadis que les assassins d'un certain Ibycus se dénoncèrent eux-mêmes. Ma* demoiselle Yalentine a certainement quelque parenté avec ces oiseaux-là.

— Mais enfin, qtie vous a-t-elle révélé sur ce scélérat d'Atkins ?

— Tous allejrle savoir, car nous voici arrivés. Le fiacre venait de s'arrêter devant la porte d*une

allée, dans une rue étroite et sombre, que Dominique ne connaissait pas, car il n'était jamais venu chez Cécile, et M. Chambras l'avait aouené devant la maison habitée par fouvrière jusqu'à la catastrophe de l'avant-veille.

Le sous-chef de la sûreté descendit, pria le Canadien de le suivre et s'engagea dans Tescalier en homme qui sait parfaitement où il va. Au second palier, il s'arrêta devant une port© entre- baillée, — madame Alexis n'avait pas perdu Thabitude d'espionner les gens qui montaient aux étages supérieurs, — et il entra sans frapper.

Dominique entra après lui et vit une grosse femme assise devant une table chargée d'objets hétéroclites et occupée à plier des dentelles anciennes. Elle se leva en les apercevant el ouvrit la bouche pour leur demander en termes peu parlementaires de quel droit ils envahissaient 90<& domicile sans avertissement préalable, mais elle vit tout de suite qu'elle avait affaire à des gens convenablement vêtus, et sa physionomie se radoucit aussitôt.

— Ces messieurs viennent pour acheter? de-

148 LBS MYSTÈRES DIJ NOUVEAU PARIS

manda-t-elle de ï'air obséquieux et insinuant qu'elle savait prendre quand elle flairait de bonnes pratiques.

— Non, dit Chambras en la regardant bien en

laice, nous venons pour rendre,

— Ça peut se faire, répliqua la revendeuse d'un ton moins engageant. Qu'est-ce que vous avez à bazarder?

— Une reconnaissance.

— Voyons-la.

Chambras tira de sa poche un papier de couleur verte et le tendit à la marchande. A peine y eutelle jeté les yeux qu'elle fit un mouvement de surprise.

— Qu'est-ce que ça veut dire? grommela madame Alexis en détachant à son interlocuteur un coup d'œil soupçonneux; j'ai vendu cette reconnaissancelà ce matin.

— Oui, au père Salomon, de la rue Vieille-du- Temple.

— Et il vous l'a recédée en gagnant dessus, le vieux iouire?

— Je l'ai payée cent francs.

— Alors, papa, vous n'êtes pas malin, s'écria la brocanteuse qui avait déjà retrouvé son aplomb ; elle n'en vaut pas trente, et, ai vous croyez que je vas vous faire gagner sur votre marché I ah ben^ non, pas si bête I

— Je l'ai achetée cent francs parce que c'était celle-là et pas une autre.

— Comprends pas.

l'omnibus du piable 149

— Parce que celui qui tous Ta vendue est un voleur, peut-être un assassin.

— Allons donc I... des bêtises 1 balbutia madame Alexis tout interloquée.

— Et parce que c'est une pièce de conviction qui me servira à le retrouver, reprit froidement Chambras.

— Gomment I vous êtes donc...

Chambras ouvrit son portefeuille et fit voir à la revendeuse un petit carton d'une forme particulière.

— Excusez-moi, monsieur l'inspecteur, s'écria la tante de Coralie, je ne savais pas... si vous m'aviez dit tout de suite que vous en étiezy je vous aurais répondu autrement.

Elle avait reconnu sur-le-champ ce passe-partout que les agents de la sûreté portent toujours sur eux, et, quoi qu'elle fit pour dominer son émotion, elle réussissait assez mal à la dissimuler.

— Que m'auriez^vous répondu? demanda Chambras imperturbable.

— Que je ne connais pas l'individu qui m'a apporté ce malheureux papier... mais je suis en règle... je peux vous montrer mes livres...

— Nous verrons cela tout à l'heure. Maintenant, j'ai autre chose à vous demander.

— Tout ce que vous voudrez, monsieur l'inspecteur. Je suis une honnête femme, moi. Il y a vingt ans que je suis connue à l'hôtel Drouot et au grand Mont, et personne ne dira que je lui ai seulement fait tort d'un sou. Je peux marcher le front levé, je ne crains rien.

ISO LES MYSTÈRES DU NOUYSAU PARIS

— Je voQS crois, anâs pourrifiE-vous me donner des renseignements sur one ouTfière fleuriste qui liabiiait dans votre maison, au sixième, et qu'on a arrêtée avant-hier, parce qu'on a timivé eeni mitte francs cachés dcmM ton armoire à flaee?

— Je fcrois Men çptd je peux vous en donner des renseignements, monsieur l'inspecteur, s'écria ma*^ dame Alexis tout à fedt rassurée. La petite Cécile, du aixiàfne... je ne cannais que çt. Une chipie, txne pas grand'eiiose i Ah ! c'est pas dommage qu'on l'a eoliéek Sainl-Lazare. il y a longtemps qu'elle aurait dft 7 pincer de la goitare aux barreaux. Eaîsait-^elle assez sa mndaine, c'te sucrée-là avec son caissier que, soi-disant, elle devait épouser I Parait ifûte c*eet ee gueux-là qui les a volés les cent mille francs.

— C'est probidiile, puisqu'il fréquentait cette fille.

Le Caaadîm, que madame Alexis prenait san& doute pour un agent subalterne, le Canadien bojH dit d'indignation en entendant Chambras quaMer ainsi sa chère Cécile, et il allait certainement réclamer tout haut, mais Chambras , d'un r^asni éloquent^ lui imposa silence et reprit :

— C'est même certain, puisqu'on a retrotrvé les billets de banque dans l'armoire à glace de la fleuriste.

— Faites excuse, moBsieur . l'inspecteur, dit la revendeuse, c'est pas dans une armoire à glaoe qu'eue les avait cachés, la coquine, vu qu'en âdt de glace elle n'a jamais eu qu'un miroir de treirta

L'oMNIBirS nu DIABXA 151

sous; c*6St da&sso& lit, soussan traversin. Maintenant, si TOUS voulez que j^ "tous dise comment le tour s'est joué, c'est bien facile. Son amant est Tenu de bon matin, te lendemain du jour où il a eu fait le coup^ et...

— Assez ! je sais ce que je Toulais savoir, interrompit Ciiambras d'un ton qui fit pAIir ia tante de Pain-de-Blcmc. Vous coucherez ce soir au Dépôt, ma grosse mère.

— Moi I murmura madame Alexis d'une vmc étranglée. Qu'est-ce que j'ai fait pour ça, mon IMeu?

— Je TOUS le dirai quand vous m'aurez dit comment vous avez deviné que les billets étaient sous le traversin.

— Mais, je,., je croyais..,

— Ce n'est pas le commissaire qui vous l'a raconté, ni l'agent non plus. Ils vous ont vue faire le guet à votre fenêtre, mais ils ne vous ont pas parlé.

— Monsieur l'inspecteur, c'est., c'est une supposition... on racontait ça dans le quartier.

— Vous mentez. Personne dans le quartier n'a su comment l'affaire s'est passée^ puisque personne n'assistait à la perquisition.

, — Mais c'est si naturel... la petite n'a pas d'armoire à glace, c'est connu... alors, j'ai pensé au lit... c'est pas un crime, si je me suis trompée.

— Vous ne vous êtes pas trompée et vous ne pouviez pas vous tromper, car c'est vous qui avez mis les cent mille francs là où on les a trouvés.

— OÙ CMC je les aurais pris, Seigneur I s'écria la revendeuse en riant d'un rire forcé. Si je les avais jamais eus une fois dans ma pauv' vie, je me serais pas amusée à jouer à cache-cache avec, au lieu de les placer sur l'État ou sur la Ville. Allez, monsieur l'inspecteur, cent mille francs et moi, nous n'avons jamais passé par la môme porte, comme on dit. C'est malheureux, mais c'est comme ça.

Chambras laissait couler tout ce verbiage, comme un chasseur laisse filer une perdrix pour la tirer à bonne portée.

^ Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu M. de Mariposa? demanda-t-il tout à coup.

Le coup toucha juste et madame Alexis, qui ne ressemblait pourtant guère à une perdrix, faillit tomber, ni plus ni moins que si le plomb l'eût frappée en plein corps.

— Que que c'est que ça, Mariposa ? demandât-elle en s'efforçant de ricaner. Ça va-t-il sur l'eau? C'est-il un homme ou une jument de course?

— C'est le protecteur de mademoiselle Valentine, des Variétés, que vous fournissez à crédit depuis trois ans.

— Ah I il n'y a pas qu'elle, allez I si vous saviez ce qu'elles me doivent, les artistes et les plus huppées encore ! Toutes mauvaises payes, monsieur l'inspecteur. Avec elles, il n'y a que de l'eau à boire.

— Possible, mais avec les Américains c'est une autre aflFaire. Celui de Valentine vous donne cinq cents francs par mois.

L*OHNIBUS DU DIABLB 153

— Oh I si on peut dire I Et pour quoi faire, mon Dieu ! qu'il me donnerait cinq cents francs par mois, ce vilain caliborgne ?

— Tiens 1 je croyais que vous ne le connaissiez

pas.

— Je l'ai vu chez Valentine, ça, c'est vrai. Quand vous avez dit son nom, je ne me suis pas rappelé d'abord. Mais c'est pas une raison pour soutenir qu'il m'entretenait. Je suis une honnôte femme, moi; je porte pas des diamants aux oreilles comme sa Valentine, môme qu'elle me les doit encore; et jamais on n'a jasé sur moi, ni du vivant de défunt Alexis, ni depuis que je suis veuve... Et si j'avais envie de prendre un amoureux, c'est pas cet orang-outang-là que je choisirais, avec sa barbe de bouc et son œil à la coque.

La revendeuse essayait d'une diversion, mais M. Chambras ne s'y laissa pas prendre, et, en vérité, personne n'aurait imaginé que cette quadra^ génaire massive fût capable d'inspirer une passion illicite à un Yankee millionnaire.

Dominique suivait avec une attention fiévreuse toutes les péripéties du duel engagé entre le souschef de la sûreté et madame Alexis. Il tressaillait à chaque botte bien poussée par Chambras, et il lui semblait que le voile qui cachait les infamies d'Atkins se levait peu à peu.

•— Les cinq cents francs par mois étaient pour espionner la fleuriste du sixième, reprit l'habile jouteur.

— Il ne Ta jamais vue de sa vie, s'écria la bro-

îol LES MYSTÈRES DU NOUVEAU PARIS

canteuse sans s'aperceToir qu'elle s'enferrait en* core. Pourquoi donc qu'il l'aurait surveillée ?

— Pour savoir à quel moment il pourrait la faina accuser injustement d'un vol. Vous n'avez pas besoin de me le demander, vous êtes fixée là-dessuB^ puisqu'en sus de vos appointements vous avez lou* ché une prime hier, et vous l'aviez gagnée en portant les billets de banque là-haut.

— £st-il capable de vous avoir conté des horreurs pareilles ! Non 1 c'est pas Dieu possible I Après ça^ ces Goddem du pays des singes, c'est si traître qu'il peut bien avoir inventé des abominations sur mon compte.

— Ce n'est pas lui qui m'a dit que vous étiez à sa solde, c'est Yalentine.

— Ah ! la poison I

Ce cri du cœur échappa à madame Alexis, qui essaya aussitôt de l'expliquer.

— Excusez-moi si j'ai lâché le mot, monsieur l'inspecteur. Dame f vous comprenez, ça me tourne les sangs d'apprendre que Yalentine cherche à me faire du tort. Une ûlle que j'ai lancée t Quand je l'ai connue, elle n'avait seulement pas de bottines^ à se mettre aux pieds et elle devait vingt-sept francs à sa blanchisseuse, que c'est moi qui lui ai avancé de quoi la payer, qui l'ai habillée, chaussée... et tout.

— En effet, il faut qu'elle soit bien ingrate, dit tranquillement Chambras, car, ce matin, elle m'a tout raconté. Elle m'a appris que, depuis quelquessemaines, vous étiez à la solde de son amant et qu'il

l'omnibcs dc diablb 155

Tient de tous congédier, parce cpie son but était atteint. Il Ta, du reste, renvoyée aussi, et...

— Il VeL lâchée 1 s'écvià la revendeuse emportée par la colère; c'est bien fait, elle n'a que ce qu'elle KDérite, la gueuse.

— A chacun selon ses œuvres, en effet. M. de Mariposa s'est débarrassé d'une femme qui se moquait de lui; c'est pour mademoiselle Valentine une punition suffisante; mais vous n'en serez pas quitte à si bon marché.

— Ah I mon Dieu, qu'est-ce qu'on peut me faire?

— Ou vous dira ça demain dans le cabinet du juge d'instruction.

— Mais, monsieur l'inspecteur, c'est pas juste... pourquoi dpnc qu'on m'arrêterait pour des manigances d'un Américain... et qu'on ne lui dirait rien

àlui?

— Qu'en savez-vous ?

— A la bonne heure I arrêtez-le, mettez-le en prison, faites-le condamner aux galères... et Valentine aussi... c'est pas moi qu'y trouverai à reprendre... Mais je peux pas répondre pour eux... est-ce que c'est de ma faute s'il en voulait à la petite ou à son amoureux? J'ai jamais rien compris à ces histoires-là. D'abord, moi, je ne me mêle que de mon commerce.

— Voire commerce ne consiste pas à vous charger de certaines commissions...

— Tout de même, répondit impudemment madame Alexis, qui venait de se décider à changer ses batteries. Quand il y a de l'argent à gagner, je ne

boude jamais... pourvu que ça soit permis par la loi... et ça ne se trouve pas dans le code, l'article qui défend de donner des renseignements sur une voisine.

— Ainsi , vous avouez que vous espionniez la vôtre ?

— Mettez que j'aurais conté à l'Américain ce que faisait la fleuriste, ça ne prouverait pas que je lui aurais joué le tour de cacher de l'argent dans son lit. Je la voyais passer tous les jours, c'est vrai, et je rencontrais souvent son amoureux dans l'escalier, même qu'il me regardait en chien de faïence, mais je n'ai jamais mis les pieds chez elle, ni elle chez moi.

^ En êtes-vous bien sûre?

— Pardine I je reste au second , comme vous voyez, monsieur l'inspecteur, et elle perche au sixième au-dessus de l'entre-sol. J'allais pas perdre mon temps à grimper jusqu'à son taudion ! Quoi que j'y aurais été fiche, je vous demande un peu? Il n'y avait pas de danger qu'elle m'achète des robes ou des bijoux, vu qu'elle n'avait pas le sou et que son gringalet d'employé ne lui donnait pas un radis.

— Oh 1 je pense bien que vous n'avez pas choisi, pour faire le coup, le moment où elle était dans sa chambre.

— Et quand elle n'y était pas, avec quoi donc que j'y serais entrée ? Ah I elle avait ben soin de ermer sa porte quand elle sortait allez I C'est pas une sans soin, c'te petite-là.

l'omnibus du diable 157

Chambras, au lieu de répondre, prit une clef qui se trouvait sur la table de madame Alexis, parmi les cartons à dentelles et les boîtes à bijoux, une clef toute neuve et n'ayant presque pas servi, car elle était encore brillante et polie, comme si elle venait de sortir des mains du serrurier qui Tavait fabriquée.

Chambras jouait négligemment avec cette clef neuve, en regardant madame Alexis, qui pâlissait à vue d'œil.

Dominique était radieux. Il comprenait que le dénoûment approchait, et il aurait volontiers embrassé l'habile tacticien dont les manœuvres avaient acculé la revendeuse, en dépit de ses dénégations, à un aveu décisif.

— Je parierais, dit le sous-chef de la %iltreté^ que cette clef doit aller à la serrure de la chambre du sixième.

— Je... je ne sais pas, balbutia la marchande à la toilette.

— Vraiment, vous ne savez pas? Eh bien, c'est un essai à faire, et je m'en charge. Vous allez monter avec nous, car je tiens à ne pas vous quitter, et, si ce passe-partout ouvre la porte de votre voisine, vous conviendrez, je pense, que vous avez pu entrer chez elle.

— Monsieur l'inspecteur, je vous jure sur la tombe de ma mère...

— Nous saurons ensuite où vous l'avez fait fabriquer, cette clef. C'est important, car ce que vous avez fait là, c'est tout bonnement du carou-^

158 LES MTSTÊaSS DU NOUVEA^U PARIS

blage, et j'ai codqu des femmes qui sant allées à la centrale pour moins que ça.

Madame Alexis était pâle. Elle devint verte.

— Allons, reprit Chambras, suivez-moi là-haut^ en attendant que je vous emmène là-bas.

Cette fois, la revendeuse n'y tint plus. Elle tomba à genoux , ni plus ni moins qu'une héroïne de mélodrame , et s'écria d'une voix mouillée de larmes :

— Grâce, monsieur l'inspecteur, grâce ! je vais tout vous dire.

— - A la bonne heure I je savais bien que vous finiriez par entendre raison. Contez- moi votre affaire.

— Et vous ne m'enverrez pas à la préfecture?

— Non, si vous êtes franche ; mais on ne me met pas dedans, moi ; je connais les couleurs. Au premier mensonge, je vous arrête net, et Texplication se terminera au Dépôt. Et puis, .pas de scènes, hein? Nous ne sommes pas venus ici pour voir jouer /a Grâce de Dieu. Remettez-vous sur vos pattes et causons tranquillement, si c'est possible.

Madame Alexis comprit que les poSes théâtrales ne lui serviraient à rien avec un homme blasé par état sur les effets dramatiques. Elle se releva, non sans peine, car son embonpoint nuisait beaucoup à son agilité, et elle murmura tout essoufOée :

— C'est l'Américain, c'est ce gredin-là qui a fait le coup.

LOMKIBUS DU DIACT.E 15^

— Vous voulez dire qu'il vous a payée pour le ftdre, rectifia Chambras. Combien vous a-t-il donné pour cacher les billets de banque sous le traversin?

— Deux malheureux biUets de mille francs, le ladre.

— C'est peu, en eflfet, car enfin vous auriez pu garder les cent mille.

— Oh I ça ne tenait qu'à moi, mais on est honnête... et voilà comme on vous récompense.

— C'est de l'ingratitude ou je ne m'y connais pas, dit ironiquement Chambras. Maintenant, j'ai besoin de savoir quel jour et de quelle façon la somme vous a été remise.

— Mardi soir, monsieur l'inspecteur, mardi entre onze heures et minuit, même que j'étais couchée depuis longtemps, eije tapais de l'œily fallait voir, quand j'aientendu carillonner à ma porte. Pour lors j'ai allumé une chandelle et j'ai regardé par mon judas, parce que je n'ouvre pas comme ça la nuit, rapport aux voleurs. Qu'est-ce que je vois? mon borgne de goddem avec sa figure de pain d'épice.

— Comment était-il habillé ?

— Oh I sur son trente-et-un. Cravate blanche^ habit noir, bottes vernies. Pour sûr, il sortait de soirée. Faut-il qu'il ait du vice de venir faire des affaires pareilles après un bal, au lieu de s'en aller souper avec sa margot de Yalentine.

Dominique piétinait d'impatience. Il ne comprenait pas pourquoi M. Chambras s'amusait à entrer

dans des détails qui lui paraissaient tout à fait superflus. Mais celui-ci lui décocha un coup d'œil si expressif qu'il se dit :

— Il a peut-être ses raisons pour bavarder ainsi-

— Très-bien. Continuez, reprit le sous-chef de

la sûreté,

— Pour lors, il m'a remis le paquet. Il l'avait dans sa poche avec sa botte où il met ses chiques... car il chique j le sauvage !... J'aurais pas cru que cent mille francs, ça tenait si peu de place- Dame! vous comprenez, j'en avais jamais vu

autant....

— Au fait 1 quels ordres vous a-t-il donnés?

— L'ordre de guetter le moment où la petite sortirait et de monter chez elle avec les papiers bleus, dès qu'elle aurait tourné le coin de la rue Albouy. Et croiriez-vous, monsieur l'inspecteur, que ce monstre-là n'a pas voulu décamper de chez moi jusqu'à temps que le tour soit joué .. à preuve qu'il m'a empoisonnée toute la nuit en fumant des cigares gros comme des asperges et que ça empeste encore le tabac ici.

— Il se défiait de vous, c'est clair, et il me parait que vous n'avez pas eu grand mérite à ne pas le voler. Maintenant, à quel moment avez-vous

opéré ?

— L'amoureux est venu, le matin, sur le coup de huit heures; il est resté à peu près dix minutes chez la fleuriste et il est redescendu avec elle. Alors le gueux d'Américain m'a dit : V'ià l'instant!... et j'y ai été.

— Vous aviez donc fait faire d'avance la fausse clef?

— C'est lui qui l'a fait faire, le scélérat.

— Sur des empreintes à la cire molle que vous aviez prises vous-même, n'est-ce pas ?

Madame Alexis se tut, mais son silence était un aveu.

— Vous êtes revenue lui dire que l'argent était caché, il vous a payée et il est parti...

— Oui, et, avant de s'en aller, voulait-il pas. me fouiller? rien que ça de méfiance 1 Ah 1 je l'ai relevé comme il faut, le vieux macaque ! Il l'a bien vu, depuis, que j'étais une honnête femme, incapable de le flouer.

— Fort honnête, en effet. Grâce à vous et à lui, votre voisine et le jeune homme qu'elle doit épouser sont en prison.

Madame Alexis baissa le nez et murmura :

— Vous m'avez promis qu'on ne me ferait rien.

— Si vos aveux étaient complets, oui; mais nous ne sommes pas au bout.

— J'ai tout dit, monsieur l'inspecteur, aussi vrai que l'Américain est un chenapan.

— Pardon, il me faut encore le nom de celui qui vous a vendu la reconnaissance,

La brocanteuse tressaillit et se mit à réfléchir. Évidemment elle pesait le danger d'un refus de répondre et les inconvénients qui pourraient résulter pour elle d'une confession sans réserves.

— Tant pis! s*écria-t-elle après une courte mé-

162 LES BiTSTÂRES DU NOimSAU PARIS

dîtation ; ce saripant-là me ferait arriTer de la peine... je le lâche. Il a beau être mon nevea, ça n'y fait rien... j*ai pas envie de pâtir pour ma faniUe... avec ça que je n'en ai jamais eu que du désagrément... et puis, je Tai assez «TOiii... fallait pas qu'y at7fe...0ui, monsieur Tinspecteur, il m^est déboulé ici mardi, le propre à rien. En v'ià une de journée... raprès-midi, mon neveu ; le soir, TAméricain...

— Et nous disons qu'il s'appelle , ce joli neveu ?

— Canodie, monsieur ^inspecteur, Arthur Canoohe, fils de défunt mon frère qu'était établi tripier, rue Galande. Ahl il nous en a fait du chagrin, ce fainiantAk^ à moi et à sa soMir... S'il attrape dix ou quiuKe ans de pr^, allez! c'est oas nous qui irons le chercher à Cayenne.

—L'adresse de cette sœur? interrompit M. Ghaanbras

— Sa sœur 1 elle en a honte. Pensez donc ! une femme si comme il faut, qu'a chevaux , voiture et tout, et qui ne reçoit que des hommes du grand monde... Marne de Marly...

— Rue de Casteilane ?

— Tiens I vous la connaissez ?

— Je les connais toutes. Qu'est-ce qu'il fait votre Canoche ?

— Tous les métiers, excepté les bonsj. Il a gouape toute sa chienne de vie. Dans les temps il vendait des contre-marques à la porte des bouts-bouis du boulevard du Temple... et puis, il s'e^ fourré dans

l'0MNIB«S du DlikBLB 163^

les carapatas, sous prétexte qu'il aimait la marine^ et qu'étant moutard il voulatt âtre mousse.

— Bon l où demeure-1-il ?

— Ahî pour ça, monsieur l'inspecteur, j'ea ignore. Je le voyais une fois tous les trente-six du mois et j'ai toujours eu dans l'idée qu'il couchait sous les ponts six nuits sur sept. Mais s'il a fait un mauvais coup, je le connais ; il est /owmarrf commeun lièvre, et il y a du temps qu'il a dû passer la barrière.

— Prenez garde. Si vous mentez, je le saurai, et il vous en coûtera cher.

— Quand on devrait me brûler à petit feu, je^ ne pourrais pas vous en dire plus long, vu que cette canaille d'Arthur ne m'a jamais conté ses affaires.

Chambras regardait la brocanteuse dans le blanc des yeux et il y lut qu'elle disait, à peu de chose près, la vérité.

— Écoutez- moi, reprit^] d*un ton bref. Je veux bien tenir compte de votre franchise et ne pas vous emmener au Dépôt.

La figure do madame Alexis s'épanouit.

. — Mais c'est à une condition, reprit le sous-chef de la sûreté.

— Oh 1 tout ce que vous voudrez, monsieur l'inspecteur.

— Vous vous tiendrez à ma disposition jusqu'à nouvel ordre, et quand je vous ferai appeler, vous répéterez tout ce que vous venez de me dire, vous

le répéterez sans y changer un mot, soit devant un juge d'instruction, soit devant rAméricain.

— Oh 1 si ce n'est que ça 1 je ne le ménagerai pas, n'ayez pas peur, et je lui dirai son fait, à son nez et à sa barbe.

— Très-bien. Je vous avertis que votre maison est déjà en surveillance et que je saurai jouri par par jour tout ce que vous ferez. Ainsi, marchez droit.

La marchande à la toilette allait protester encore de la pureté de ses intentions, mais Chambras lui imposa silence d'un geste et sortit avec Dominique, sans oublier de mettre la fausse clef dans sa poche. Il descendit rapidement l'escalier, suivi par le Canadien qui ne se sentait pas de joie et qui mourait d'envie de le questionner.

Le flacre-les attendait à la porte et Chambras s'y jeta en criant au cocher :

— A l'hôpital Necker, rue de Sèvres.

— Comment I s'écria Dominique, nous n'allons pas délivrer Cécile et Savinien?

— Cela ne tardera pas, je l'espère, répondit Cham bras en se frottant les mains.

— Pourquoi pas tout de suite?

— Eh mais, parce que les ordonnances de nonlieu ne se délivrent pas comme cela, au pied levé. Il faut d'abord que l'innocence des prévenus soit clairement démontrée.

— Ne l'est- elle donc pas par les aveux de cette femme ? que vous faut-il de plus ?

— Nous n'avons pas perdu notre temps chez

l'omnibus du diable 165

madame Alexis, je le sais bien, et je suis à peu près sûr qu'elle n'a pas menti. Mais il faut que je fasse partager cette conviction à un magistrat.

— Et quel magistrat refuserait d'ouvrir les yeux devant l'évidence ?

— Ce qui est évident, c'est que M. de Mariposa est un gredin qui a soudoyé cette vieille coquine pour commettre une action abominable. Je n'ai pas sur ce point l'ombre d'un doute , et je vois même parfaitement comment les choses ont dû se passer.

Le Yankee méditait ce coup-la depuis le jour où un premier vol fut commis chez M. de Gondo, il y a environ deux mois. C'est à partir de cette époque qu'il a pris à sa solde la mère Alexis. Il se doutait qu'il y aurait, un jour où l'autre, un nouveau détournement, et il attendait cette occasion pour perdre les protégés de M. de Colorado. Les cent mille francs ont été volés chez le banquier mardi, de trois à quatre ; mardi soir, le Mariposa a dÎDé chez le baron et il j a naturellement appris la chose. C'est pourquoi, vers minuit, il est tombé chez la revendeuse, habillé comme un homme qui sort du bal. Vous avez dû remarquer que j'ai insisté sur ce point.

— Oui, et maintenant je m'explique pourquoi.

— Les faits s'enchaînent donc très-bien, et tout cela est on ne peut plus clair. Il n'en est pas moins très difficile de persuader à un juge d'instruction qu'un étranger, bien posé dans le monde, a, pour satisfaire un désir de vengeance presque inexpli-

166 LES MYSTÈRES DU NOmATJ PARIS

cable, sacrifié de gaieté de cœur une somme de cent mille francs. Carn'oubliez pas que cet argent, étant censé avoir été soustrait à la caisse de M. de Oondo, lui a été restitué, et que M. de Mariposa n'en reverra jamais un sou, attendu qu'il se garr dera bien de le réclamer.

— Il est riche à je ne sais combien de millions* Quand il a envie de faire du mal à un ennemi, cent mille francs ne lui coûtent rien. Il en donnerait le double pour me Toîr pendre, et vingt fois plus pour pouvoir assassiner impunément Marcel.

— Je ne dis pas non et je conviens que ce qu'il a fait là est très Américain. Je crois même que, s'il épouse mademoiselle de Gondo, c'est en partie pour se rattraper de ce léger sacrifice. Mais, je vous le répète, personne, sans preuves certaines, incontestables, n'admettra qu'un homme paye si cher le plaisir de nuire à son prochain. Supposez qu'on fasse comparaître le Mariposa, qu'on l'interroge. Il niera comme un beau diable, il accusera madame Alexis de faux témoignage, en disant qu'elle a été poussée par Valentine à le calomnier. Convenez que la chose paraîtra très-plausible. De plus, il jurera qu'il ne connaît pas du tout la fleuriste et qu'il n'a fait qu'entrevoir une ou deux fois le sous-caissier. Quel motif aurait-il de leur en vouloir?

— Je raconterai nos anciennes querelles en Californie» nos batailles dans la Nevada. Je dirai qu'en France même, à la chasse chez le baron, il a voulu tuer Marcel.

^'OIINIBUS DU DIABLE 1G7

— La Californie est trop loin pour qu'on y fasse une enquête et, quant à la tentative dont vous parlez, il est à peu près impossible de l'établir. Je sais bien que j'ai la fausse clef, que je parviendrai peut-ôtre à retrouver le serrurier qui l'a fabriquée, «t que, si cet bomme reconnaît M. de Mariposa pour lui en avoir feit la commande...

— Ce sera une preuve, j'espère.

-—Assurément oui; et, alors, Taffaire de nos

jeunes gens prendraitune meilleure tournure. Mais il resterait encore à éclaireir un peint capital.

— Lequel?

«— Il faudrait savoir par qui le vol a été commis. Car enfin il y a eu vol. Les cent mille francs du baron ne sont pas sortis tout seuls de sa caisse.

— Qui sait s'il ne s'est pas volé lui-même?

— Dans quel but? Et puis il lui aurait fallu mettre trop de gens dans la confidence. Oui, quelqu'un a volé, c'est certain. Qui? C*est ce que je cherche à savoir, et, croyezrmoi, c'est ce qu'il faut découvrir pour démontrer l'innocence de vos amis. SI je m'occupais d'abord de rAméricain, je ferais fausse route, car je n'arriverais à rien de positif, tandis que, si je puis trouver le voleur, le reste ira <te soi, et M. de Mariposa ne perdra rien pour attendre.

— Je crois que vous avez raison, murmura Dominique, frappé de cette logique. Mais ce voleur ne viendra pas se dénoncer lui-même, et...

— Peut-être, dit Chambras. Dans tous les cas, je vais le serrer de près , car j'ai de fortes raisons

de croire qu'il est dans la maison même du baron. Fiez-vous à moi et laissez-moi faire. Pour le moment, si vous le voulez bien, je vais m'occuper de M. de Colorado.

Savez-vous que, pour commencer, j'ai eu la main heureuse. Tomber justement sur la propre tante d*un des brigands qui l'ont dévalisé. Interroger cette brocanteuse sur l'affaire de l'Américain et sur la reconnaissance que le père Salomon m'a apportée ce matin, ças'appelle faire d'une pierre deux coups. Et, à présent que je sais le nom et la profession du neveu de madame Alexis, je tiens le fil et je ne le lâcherai plus. Dès ce soir, je vais commander une rafle générale des carapatas.

Dominique le regarda. Il ne comprenait pas ce mot baroque.

— Ce sont des mariniers de contrebande , des écumeurs de rivière, reprit Chambras. Et voyez comme tout se tient. Je supposais que M. de Colo* rado avait été attiré sur le bord de la Seine. Maintenant, je suis à peu près sûr qu'il est prisonnier dans un bateau, et ce bateau, je vous réponds que je le trouverai.

— Que Dieu vous entende I soupira le Canadien.

— Je parierais même que le guet-apens a dû être tendu dans les environs du pont d'AusterÙtz. Vous vous rappelez que le gamin qui est venu chercher votre ami aux Variétés a été repêché sous le quai Henri IV?

— L'a-t-on reconnu?

— Non, malheureusement, et il a fallu procéder

l'omnibus bu diablb 169

à rinhumation dans les délais réglementaires, mais nous avons le signalement. Pour en revenir à l'autre drôle, imaginez que je connais sa sœur, cette cocotte qui s'intitule madame de Marly; c'est chez elle que j'ai passé une partie de la nuit et que j'ai rencontré mademoiselle Yalentine, qui m'a appris tant de choses intéressantes. M. de Mariposa y était, M. de Gondo fils aussi, et un personnage assez curieux, un Américain du Sud, un M. Jackson qui me fait l'effet d'être né dans les parages de la rue Mouffetard. Il a beau parler anglais, il a un accent auquel je ne me trompe jamais. Je me propose de surveiller ce gaillardlà. Autre coïncidence. La Marly en question est justement la maltresse du jeune Dortis, le fils du fabricant qui a employé jadis Paul Robinier, et elle le trompe avec ce Jackson.

— Jackson I mais c'est le valet de chambre de Marcel, s'écria Dominique, celui qui avait remplacé l'autre, le voleur.

— Bah ! au fait, j'aurais dû me douter que cet homme était un domestique. Il a la manie de parler toujours à la troisième personne.

— Oui, Mapcel l'a déguisé en gentleman, l'a logé au Grand-Hôtel et lui fait une grosse pension, pour qu'il entretienne cette créature. Il paraît qu'elle ruinait M. Dortis, et Marcel, qui s'intéresse à ce jeune homme...

— A voulu le débarrasser d'elle. Je comprends. -- Une singulière idée qu'il a eue là. Mais je

compte mettre fin à cette comédie, et, quand je m 10

170 LES IfTSTirRBS DU NOUtBAU PARIS

T0OS ai rencontréij'allais jQSteménIccMDgédier mal* tre Pierre,

— Gardez-Tons-en bien. Sa liaison avec la fille Canoche, dite de Harty, pourra nous servir. Nous saurons par lui si elle reroit son frère.

— C'est juste, murmura le Canadien, qui commençait à perdre la tête au milieu de tous les fils ^e réchoYeau si embrouillé que M. Chambras déroulait devant lui. D'ailleurs, aujourd'hui, je n'aurais pas le temps de le voir, puisque vous m'emmenez, je crois, à Taotre bout de Paris.

— Oui, rue de Sèvres, à Thôpital^Necker.

— Qu'allons-nous faire là?

— Ah f voilai un bonheur n'arrive jamais seul. Tous vous rappelez peut-être que, la première fois que j'eus l'honneur de voir M. de Colorado, je lui parlai d'un bandit surnommé VÉpoulardeur?

— Oui.

— Eh bien, ce bandit que je soupçonne fort d'avoir pris part jadis au vol qui ruina M. Robinier et que je n'avais jamais pu retrouver, je crois que je vais enfin le dénicher.

Cette déclaration laissa Dominique assez indiffiârent. Il se préoccupait beaucoup irtus du sort de Marcel que des gens qui avaient volé M. Robinier.

— Pierre Touillard est entré dans la musique.,. TOUS savez, l'ancien valet de chambre de M. de Colorado... V escarpe qui voulait nous faire cuire dans le four des buttes Chaumont commence à chanter aussi... c'est un vrai concert. J'ai amadoué Touillard en lui faisant servir du café au lait le matin...

l'omnibus w3 iuabïiS 17 i;

il est comme Troppmann, il adore le café au lait;, l'autre, je l'ai décidé à causer en lui laissant espérer que ses révélations pourraient lui valoir une commutation de peine... il sera certainement condamné à mort... Eh bien, ces deux coquins-là m'ont appris beaucoup de choses ;. je sais par eux que VÉpoulardeuTy de son vrai nom Jacques Crambard, était le chef d'une bande qui travaille de préférence sur les bords de la Seine ou sur les quais du canal. Il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'il eût trempé dans l'affaire de M. de C'^lorado.

— Et vous savez où est ce misérable?

— Pas encore, mais je sais où est sa femme, une honnête créature qui était époulardeuse à la manufacture de tabacs du Gros-Caillou et que je cherchais inutilement depuis trois mois. Je viens d'apprendre qu'elle est à l'hôpital Necker, oiAlade, presque mourante. Il parait qu'elle n'a jamais cessé de voir de temps en temps son mari qui venait lui extorquer de l'argent. Elle a été prise de remords et elle a demandé à faire des révélations sur les crimes que Orambard a commis ou qu'il se proposait de commettre. Ces révélations, je vais les rece- Toir, et j'espère qu'elle me dira où est notre bandit.

Le fiacre qui voiturait Chambras et Dominique traversa le boulevard des Invalides, et, après avoir suivi pendant quelques instants le prolongement de la rue de Sèvres, il ne tarda pas à s'arrêter devant la modeste façade do l'hôpital, fondé en 1776 par M. Necker, qui lui a donné son nom et qui fut ministre du roi Louis XVL

Ce n'était pas jour de visite, et la porte n'était point assiégée, comme elle l'est le jeudi et le dimanche, par les parents et les amis des malades. Dominique n*eut donc pas le curieux et touchant spectacle de cette foule de braves gens qui, deux fois par semaine, consacrent une heure de leur temps à ceux qui souffrent, une heure prise sur leur travail presque toujours, une heure prise sur

l'omnibus du diablb 173

leurs plaisirs quelquefois, et ce dernier sacrifice n*est pas le moins méritoire.

Ce Paris où on s'amuse tant, ce Paris où on rit de tout, est une ville étrange. On n'y respecte guère que deux choses tristes, la maladie et la mort. Tout le monde y salue un corbillard qui passe, et de préférence le corbillard du pauvre ; chaque fois que les hôpitaux s'ouvrent aux visiteurs, les concierges ont fort à faire pour mettre un peu d'ordre dans la pieuse cohue qui envahit les salles, et surtout pour arrêter au passage les victuailles et les boissons qu'on cherche à introduire en fraude.

Les spiritueux sont impitoyablement proscrits, mais on laisse toujours entrer les fleurs, môme celles qui dégagent un parfum trop violent.

Personne ne s'en plaint. Elles réjouissent le cœur des malheureux que la fièvre cloue sur leur triste couchette, loin des champs, loin du soleil, loin de toute cette joie des yeux que Dieu donne chaque printemps aux plus humbles de ses créatures.

L'homme s'attache davantage aux biens quMl va quitter pour toujours. On a vu plus d'une fois, dans les hôpitaux, un moribond pleurer en regardant un bouquet apporté par une main amie.

M. Chambras se fit reconnaître du portier, qui prit sans doute le Canadien pour un agent subalterne, et leur indiqua le cabinet du directeur.

Ils n'y trouvèrent point ce fonctionnaire, lequel avait été appelé à la salle de repos^ c'est le nom

qu'on donne dans le langage administratif à Tendroit où on dépose provisoirement les corps des décédés. Ils y séjournent vingt-quatre heures et passent de là dans la salle des morts, où on les met BB bière s'ils sont réclamés. S'ils ne le sont pas, ils servent aux études anatomiques, et, dans l'argot des garçons d'amphithéâtre, le cadavre voué à la dissection dievient une fahurde.

Un employé conduisit Dominique et le souschef de la sûreté, à travers une cour spacieuse et carrée, jusqu'au pavillon afiEecté à cette destination flmèbre, au fond d'une seconde cour assez éloignée des bâtiments occupés par les malades.

— Pourvu que nous n'y trouvions pas cella que nous venons voir, dit Chambras à l'oreille de son compagnon. Je ne me consolerais pas d'être arrivé trop tard.

La salle de repos, dont l'employé leur ouvrit la porte, était une grande pièce pavée dont Taspect n'avait rien de lugubre. Les dalles où reposaient les corps étaient cachées sous des rideaux. Cela ressemblait à un dortoir. On y respirait pourtant une odeur fade et écœurante qui ne permettait pas de s'y tromper, et qui ût reculer Dominique.

— Le directeur vient de sortir. Il est monté à la salle de garde, dit un infirmier qui achevait de coucher un mort sur la pierre nue.

Il fallut reprendre le chemin du corps de logis principal, et le Canadien n'en fut pas fâché. Cette fois, l'employé leur fit traverser un petit jardin

L*OMNIBUB DU BUBLB 175-

charmant, plein de gazons, de plates-bandes fleuries, de berceaux de clématites, planté de grands arbres et garni de bancs où des malades vêtus de la houppelande grise et coiffés de l'affreux bonnet de coton causaient en fumant leur pipe. On entendait, de l'autre côté d'une palissade, rire et jouer les petits convalescents de l'hôpital des enfants qui est contigu à Necker, dont ce promenoir fait la gloire.

Necker est le plus gai de ces tristes asiles. L'Hôtel-Bieu est sombre comme une vieille maladrerie du moyen âge, la Pitié est délabrée comme . une masure qui va s'écrouler, Lariboisière est solennel et froid : c'est le Versailles de l'Assistance publique. La maison bâtie par le Genevois philosophe et philanthrope qui fut le père de madame de Staél est presque riante. Les hommes ne ressemblent pas toujours à leurs œuvres.

En sortant du préau^ les visiteurs suivirent un large corridor et montèrent à Tentre-sol, toujours guidés par l'employé, qui poussa une porte peinte en gris.

Dans une petite chambre meublée d'un lit de fer, d'une table de bois noir et d'un poêle de faïence, avec une fontaine de cuivre et de longues pipes de terre accrochées au mur blanc, à côté d'une grande ardoise où s'étalait une indication écrite à la craie, le directeur causait avec un interne en tablier blanc.

Chambras se nomma, exposa brièvement le but de sa visite, et Dominique crut s'apercevoir que

rinterne, qui avait entendu, les regardait avec plus de curiosité que de bienveillance. Le directeur hocha la tète et dit, en désignant le Canadien :

— Monsieur en est ?

— Monsieur m'accompagne, répondit évasivement le sous-chef de la sûreté.

— Très-bien. La femme que vous voulez voir est à la salle Sainte-Eugénie. Vous avez eu raison de venir aujourd'hui, car demain vous ne l'auriez peut-être pas trouvée. Elle est phthisique au dernier degré, n'est-ce pas, monsieur Bernard ? demanda-t-il à l'interne.

— Le numéro 26, hein? celle qui est entrée d'urgence, il y a trois jours?

— Oui, elle a été reçue sur une lettre de votre chef de service.

— Bon I je sais. Elle n'en a pas pour vingtquatre heures. Ses poumons fondent comme du sucre dans un verre d'eau. Elle a déjà, dans le lobe inférieur du côté droit, une caverne à y fourrer le poing.

— Diable 1 il était temps, murmura Chambras.

— Oui, vous ferez bien de vous dépêcher et de la fatiguer le moins possible, grommela l'interne en tournant le dos sans cérémonie.

Au quartier latin, les agents, supérieurs ou non, ne sont pas en odeur de sainteté.

— Venez, messieurs, dit le directeur.

Et ils recommencèrent à suivre des escaliers et des corridors.

Sur un palier, ils virent des femmes qui s'ados-

l'omnibus du diable 177

saient peureusement à la muraille pour laisser passer deux infirmiers portant les brancards d'une espèce de malle jaunâtre à couvercle bombé.

— La botte à dominos/ murmuraient les malades en faisant le signe de la croix.

— Encore une de nos opérées qui s'en va, dit le directeur. Notre salle de chirurgie n'est pas heureuse ce mois-ci. Nous les perdons toutes. Le mois passé, on en sauvait quatre sur cinq. Il y a des veines comme ça.

Dominique ne souffla mot. Il sentait un malaise indéfinissable. Cette façon dégagée de parler des pauvres mortes le choquait. La boite à dominos le révoltait. Chambras enjambait les marches quatre à quatre pour ne pas se laisser gagner de vitesse par Tagonie de YÉpoulardeuse.

Ils arrivèrent bientôt à l'entrée d'une longue salle éclairée des deux côtés par de hautes fenôtres et garnie d'une double rangée de lits.

Tout était blanc et propre, d'une propreté et d'une blancheur éclatantes. Le parquet ciré à outrance luisait comme un miroir, les vitres soigneusement lavées étaient claires comme du cristal, les rideaux étaient frais comme ceux d'une chambre de jeune fille. La lumière d'une claire journée de printemps jouait sur les brocs d'étain poli et sur les chandeliers d'argent d'un petit autel élevé à la Vierge par les sœurs de Saint-Vincent de Paul.

Il y avait là tant d'ordre, tant de clarté, tant de paix, la toilette de la souffrance y était si bien

178 LES MYSTÈaES DU NOUVEAU PARIS

faite» que DooaiDique n'éprouva d'abord ni horreur ni tristesse. U $e disait qu'après tout, il était plus doux de finir là qu'au pied d'un s£^ia dans les solitudes désolées de la Nevada.

A droite, en entrant, deux femmes couchées causaient «i'un lit à l'autre.

— Dites donc, madame quatre, souffla l'une à voix basse, je crois que votre voisine du six va passer.

— C'est fait, madame deux, répondit l'autre. Ily avait une demi-heure qu'elle ramassait ses draps. C'est fini. Pauvre madame six I c'est sa petite fiUè qui aura de la peine quand elle viendra dimanche et qu'elle trouvera une autre figure dans la lit de sa mère.

Dominique regarda madame six; — à l'hôpital,. on s'appelle par son numéro de lit. 11 entrevit une tête pâle renversée en arrière, les yeux creux, la n6z pincé, la boucha toute grande ouverte.

Une infirmière s'approcha, tira les rideaux des deux côtés de la couchette et enleva la pancarta encadrée au pied du lit dans une planchette de fer,^ — la feuille de route pour l'autre monde, — où on inscrit l'état civil du malade à son entrée, et qui disparaît avec lui. A l'hôpital, l'agonie est discrète et on meurt sans faire de bruit* •

Le Canadien pensa à son père, qu'il avait va rendre son âme à Dieu, au milieu de ses eQ£sait& en larmes ; il entendait encore les sanglots de sa mère ; il se revoyait à genoux auprès du lit, pleurant et priant. Et le silence indifférent qui s'était £ut si vite atttour de l'abandonnée lui donna froid»

l'omnibus du diablb 179

Le directeur s'avançait entrey les deux files de couchettes, salué au passage par les filles de service. Quelques malades saisissaient le morceau de bois en forme de manche de vrille qui pend à portée de leur main, au bout d'une forte corde, et se soulevaient à l'aide de ce point d'appui pour regarder curieusement les deux visiteurs étrangers.

Ils arrivèrent bientôt au lit qui portait le numéro 26.

Dans ce lit était couchée une femme d'ane pâleur effrayante. Elle avait les yeux caves, les joues creusées par la souffrance, le teint livide d'une morte. Elle vivait encore cependant, car on entendait passer à travers ses lèvres entr'ouverles un souffle rauque, et on voyait tressaillir son corps amaigri sous le drap qui moulait des formes anguleuses.

Elle dormait de ce sommeil des moribonds, un sommeil troublé par des soubresauts convulsifs, hanté par des rêves terribles. On dirait qu'ils voient déjà ce qull y a an delà de la vie et que Féternité les épouvante.

Le directeur s'approcha doucement et appela la femme par son nom. Elle ouvrit les yeux et les referma presque aussitôt en voyant deâ figures étrangères. Elle avait compris que ceux qu'elle, avait fait appeler étaient là et qu'ils venaient lui demander les révélations promises. Et maintenant, elle tremblait, elle se repentait, la pauvre créature, car ce misérable qu'elle allait dénoncer, elle l'avait aimé, elle l'aimait peut-être encore.

Chambras s'avança doucement, se pencha sur la mourante et lui dit tout bas :

— Pensez à votre enfant.

La femme se souleva péniblement sur son oreiller et murmura :

— Mon enfantl... mon Charlesl... ille perdra... il fera de lui un voleur... un assassin...

— Aidez-nous à le sauver, reprit Chambras de sa voix pénétrante.

— Vous voulez que je vous dise où est son père... pour rarrêter... pour l'envoyer à...

Elle s'arrêta étouffée par l'émotion, et deux grosses larmes coulèrent lentement sur ses joues hâves.

— Ecoutez-moi, ma brave femme, dit le souschef de la sûreté; je sais tout ce que Jacques Crambard vous a fait; je sais qu'il vous a réduite à la misère, qu'il vous a abandonnée .avec un enfant au maillot, que cet enfant, qui a le malheur d'être son ûls, a été élevé par vous au prix des plus durs sacrifices, que vous l'avez mis en apprentissage et qu'il sera bientôt en état de gagner honnêtement sa vie, si on peut le soustraire à l'influence de ce misérable qui cherche à le revoir... qui Ta revu, n'est-ce pas?

^ Oui, il a osé l'attendre... le soir... à la sortie de l'atelier... lui prendre le peu qu'il avait gagné... il voulait l'emmener... l'associer de force à l'aîfreuse vie qu'il mène... le pauvre enfant a eu peur... il s'est sauvé... mais Jacques est revenu... il l'a menacé... Charles m'a tout dit... Alors, je

l'omnibus du diablb 181

suis allée le supplier... je me suis jetée à ses genoux... devant Tignoble créature qu'il traîne avec lui...

— Il 7 a une femme l Je m'en doutais, pensa Chambras.

— Il a été impitoyable... il m*a dit qu'il voulait partir... quitter Paris... la France... pour toujours... que son fils était à lui... qu'il l'emmènerait de gré ou de force. Alors... j'ai perdu la tète... mes forces s'en allaient... j'ai été obligée d'entrer & l'hôpital... Ahl si vous saviez ce que je souffre depuis que j'y suis!... Ohl ce n'est pasde mourir... mais l'idée que mon Charles est seul maintenant... sans protection... sans défense contre son père... chaque fois que je le vois, je me dis que c'est peut-être la dernière... Tenez! dimanche... il est venu, lécher petit... il m'a apporté une orange... j'avais bien envie de pleurer et je ne voulais pas... parce que, voyez-vous, il ne sait pas, lui, que je suis condamnée... que je n'ai peut-ôtre pas trois jours à vivre...

— Ne vous mettez pas ces idées-là dans la tôte.. vous en reviendrez...

— Oh I non, hier encore, j'ai entendu le docteur dire à l'interne... je comprends leurs mots de médecine, maintenant... c'est fini... je voudrais bien pourtant aller jusqu'à lundi... parce que, après demain, dimanche, c'est jour de visite... et je pourrais encore embrasser mon enfant...

Elle s'arrôta, épuisée, et on n'entendit plus que m 11

182 LES MYSTÈRES Dr VfOWKkV PARIS

le bruit déchirant de sa respiration qui ressemblait à un râle.

Dominique, le cœur serré, les yeux humides, élreignait d'une main crispée une des tringles du lit où agonisait la femme de YEpoulardeur. Chambras lui-mômie était ému.

— Oui, reprit-il après un silence, votre mari 1& perdra, si on ne le lui arrache pas, et vous l'ayez si bien compris, que vous avez réclamé vous-même l'appui de l'administration, qui peut seule voua délivrer de Jacques Crambard. Je me suis rendu à votre appel, mais je dois vous dire que Crambard nous est signalé, que nous le cherchons, que noussommes sur sa trace, et qu'il sera pris tôt ou tard. Mieux vaut qu'il le soit dès aujourd'hui. Du moins^ il n'aura pas le temps d'entraîner son fils au crime*

— Son filsl et que deviendra-t-il quand -son père aura été jugé... condamné... à mort peut-être ?^ murmura la moribonde en frissonnant de tout son corps.

— Crambard, jusqu'à présent, n'est accusé qu& de vol... On est sûr qu'il a pris part à TefiTraction de la boutique d'un bijoutier, dans la rue Saint- Martin... C'est une vieille affaire et il y a prescription... Il a bien été soupçonné aussi d'être complice d'un meurtre commis sur une vieille femme dans la rue de Vaugirard, mais les preuves manquent... seulement, s'il n'a pas encore assassiné, il assassinera certainement un jour ou l'autre... il est sur le chemin qui mène à la Roquette... il dépend de vous de l'empêcher d'y arriver.

L'OBBNlBirS SU DIABLB 18^

— Oui... mais... le bagne... Charles sera le fils d'un forçai.

— Crambard sera envoyé à la Nouvelle-Calédonie, à quatre mille lieues d'ici. Personne ne se souviendra de son nom, et V€ire fils pourra devenir un honnête homme.

— Si je pouvais croire que Charles ne sera pas déshonoré... que la condamnation de son père ne Tempêchera pas de gagner son pain... car c'est là ce qui me tue«.. penser que mon enfant, ce pauvre cher innocent, sera chassé de partout... que je ne serai plus là pour l'aider... pour veiller sur lui..» pour le préserver de la misère et des tentations..» Si vous saviez ce que c'est pour un enfant que d'avoir faim... d'avoir froid,., et puis, il y a de» moments où je me dis que le crime... c'est dans le sang... et que mon fils a du sang de Jacques dans les veines... Ahl si j'étais sûre seulement qu'il aura toujours à manger...

— Je vous le promets, dit une grosse voix étran** glée par l'émotion, la voix de Dominique pleurant* à chaudes larmes.

La moribonde leva sur lui des yeux où on lisait le doute. Chambras devina sa pensée et lui dit doucement :

■— Monsieur n'appartient pas à la police. Monsieur est étranger; il est riche et il peut...

— J'adopte l'enfant, interrompit le Canadien.

— Dites-vous vrai, monsieur? murmura la pau-^ vre femme en joignant les mains.

— Dites- moi où il est; je vais le chercher, jft

184 LES IfYSTàBBS DU NOUVBAU PARIS

TOUS ramène, et, si vous voulez me le confier, je vous jure par sainte Anne de Québec qu'il ne manquera jamais de rien et que j'en ferai un brave garçon.

— Dieu vous bénira... comme je vous bénis...

Charles travaille dans une scierie, rue du Chemin- Vert, 185... Si je pouvais le voir... aujourd'hui... car je sens que je n'irai pas jusqu'à dimanche... je lui dirais...

Le directeur fit un signe à Chambras. Il était accoutumé à voir mourir et il s'apercevait que la malade s'éteignait peu à peu.

— Nous allons vous le ramener, dit le sous-chef de la sûreté. Soyez sans inquiétude, son avenir est assuré, si... vous faites en sorte que nous puissions le délivrer de son père.

La femme de VÉpoulardeur passa ses mains décharnées sur son front où perlait une sueur froide; une teinte terreuse montait sur son visage, gagnant peu à peu les joues, puis les tempes, comme le fiot terne d'une marée d'hiver s'étend sur le sable. On aurait dit que la main invisible de la mort passait lentement sur cette face pâle et y laissait son empreinte.

— Je vous comprends, murmura la moribonde, vous voulez savoir où est Jacques... je vais vous le dire... Depuis six mois, il couche sur un bateau... près de l'entrée du canal... dans la Seine... contre le quai Henri IV.

Chambras regarda Dominique d'uo air qui signifiait : Vous voyez que j'avais deviné.

l'obinibus du diable 185

— Il y était l'autre jour quand il est allé attendre Charles à l'atelier, reprit la femme, si bas, qu'on l'entendait à peine. Il voulait l'y conduire.., l'emmener avec lui... car il va partir... conduire le bateau à Rouen... il l'a dit à Charles... le bateau s'appelle le Barbillon.

^Çasuiifitl nous le trouverons, s'écria Chambras^

— Vous m'avez promis qu'on ne le ferait pas mourir... qu'on l'enverrait... là-bas, au loin... pour qu'il ne revoie plus son fils... et puis, je vous le jure, il n'a pas tué... le vol chez le bijoutier... c'est vrai... il venait de m'abandonner... des scélérats l'avaient entraîné... et depuis... j'ai essayé de le ramener au bien... je n'ai pas pu... mais je suis sûre... j'espère qu'il n'a pas versé le sang... et si je vous ai dit où il est... si je l'ai dénoncé... car je l'ai dénonce, moi, sa femme... la mère de son enfant... c'est que je ne veux pas que Charles soit le fils d'un assassin...

— Non... non... soyez tranquille, murmura le Canadien qui ne savait plus du tout ce qu'il disait.

— Vous avez promis, répéta la mourante; vous tiendrez votre promesse... Si vous me trompiez... oh I ce serait trop cruel... vous ne voudrez pas que ma dernière pensée soit un remords... Dites- moi encore que vous n'avez pas menti... dites-moi que vous épargnerez Jacques... dites-moi qu'il n'ira pas... à l'échafaud... dites-moi...

La voix s'éteignit daûs un spasme suprême, les bras lovés retombèrent et se roidirent, les yeux se voilèrent.

186 LES MTSràRES DU NOUYBAn PARIS

Le directeur prit Chambras par le bras et le tira doucement en arrière. Dominique s'était déjà écarté pour pleurer sans qu'on le vît.

Une sœur grise s'approcha, posa un crucifix de bois sur la poitrine de la morte, et s'agenouilla.

— Tiens I dit une femme couchée dans le lit Toisin, madame vingt-six qui a fini de ramasser ses draps.

Chambras et Dominique sortirent de la salle, précédés par le directeur, qui leur dit avant de <ïescendre l'escalier :

— Vous ne croiriez pas que cela m'a remué I

— Vous n'êtes pas le seul, murmura le soiischef de la sûreté. On fait son devoir, mais on a du cœur.

Le Canadien n'articula pas un mot. Il étouffait.

— Si je ne me trompe, vous êtes arrivé à temps pour remplir votre mission, reprit le directeur.

— Oui, répondit Chambras, et il ne me reste plus qu'à vous remercier, monsieur, de m'en avoir facilité l'accomplissement.

On se salua avec une froideur toute administrative et on se sépara.

— Nous allons chercher cet enfant, n'est-ce pas? demanda Dominique en montant dans le ûacre.

— Oui, dit Chambras, qui donnait ses ordres au cocher, nous j allons... en passant par le quai Henri-IV.

l'omnibus du dublb 137

Dominkfue se tut...Ila«&it hâte de remplir la promesse faite à la pauvre morte ; mais il comprenait aussi qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour retrouver le bateau où, il commençait à le croître, des baadits avaient attiré Marcel. Les conjectures de l'ingénieux agent venaient d'être changes en eertitudes par les dernières déclarations da V£poul€(rdew, et le Canadien se disait qu'il n'avait plus qu'à se laisser conduire par ce sagaee cher- «heur de pistes. Chambras, remis d'une émotion passagère, semblait enchanté du résultat de sa visite à l'hôpital,

' Le trajet, qui se ût rapidement, fut silencieux jusqu'au quai. Là, Chambras cria d'arrêter, sauta à terre et courut à la berge, où, du premier coup d'oeil, il s'assura qu'aucun chaland n'était amarré. Il n'y avait pas même un simple canot; la rivière était libre jusqu'au pont d'Austerlitz. Mais le souschef de la sûreté avisa un homme en uniforme qui se dirigeait, en longeant le fleuve, vers l'embouchure du canal. Il reconnut un inspecteur de la navigation, ^til alla droit à lui.

'^ Avez-vous connaissance d'un bateau nommé le Barbillon^ qui statioimait ici la semaine passée? demanda-t-il après s'être fail connaître.

-— Le quai Henri-IV n'est pas de mon arrondissement, répondit remployé à la surveillance des ports» Je suis du troisième ; mais mon collègue du quatrième m'a justement parlé hier du Barbillon. C'est un mauvais bachot qui devrait être déchiré depuis longtemps, si le service se faisait bien, mais

qu'est-ce que vous voulez?... à la préfecture, on a des complaisances.

— Bon! je sais ça... on y mettra ordre... mais quand est-ce qu'il est parti, ce vieux sabot?

— Ma foi! je ne pourrais pas vous dire au juste... pourtant, il me semble bien que c'est mardi... oui, c'est ça... mardi matin. Je me rappelle maintenant que j'ai rencontré mon camarade ce jour-là, qu'il m'a invité à prendre un vermout et qu'il m'a dit que le Barbillon avait démarré avant l'aube... et même il a ajouté que les mariniers qui le conduisaient étaient tous des pas grand'cbose... des carapatas^ quoil

— Merci, dit vivement le sous-cbef de la sûreté. C'est tout ce que jo voulais savoir.

Et, entraînant le Canadien qui l'avait suivi, il regagna la voiture arrêtée sur le quai et dit au cocher :

— Rue de Jérusalem et à fond de train.

— Comment ! nous n'allons pas chercher ce pauvre petit? demanda Dominique.

— Tout à l'heure, répondit Chambras. Je veux d'abord donner des ordres pour qu'on me retrouve le Barbillon. D.ès ce soir, deux de mes meilleurs agents seront en route pour Mantes. Je calcule que le bateau n'a pas dû aller bien vite et qu'il doit être encore dans ces parages-là. Du reste, à Mantes, mes hommes prendront langue et se mettront en quête en suivant la rivière. Je parierais que demain, au plus tard, ils rattraperont VÉpoulardeur et sa bande.

l'omnibus du diable 189

— Et vous êtes sûr que Marcel est à bord?

— Parbleu I la chose est claire et je vois ce qui s'est passé comme si j'y avais été. M. de Colorado est enfermé à fond de cale depuis quatre jours et il a dû avoir de vilains moments ; mais, soyez tranquille, il est vivant, j'en réponds.

— Alors, vos agents le délivreront?

— Je ne les envoie que pour cela. Ils vont emporter une réquisition écrite pour toutes les brigades de gendarmerie du parcours. Et je ne crois pas trop m'avancer en vous promettant que demain, à pareille heure, vous serrerez la main de votre ami. Et, de plus, si le cœur vous en dit, vous pourrez vous régaler de la vue des brigands qui l'ont enlevé, car on les ramènera à Paris, les menottes aux mains.

— Laissez-moi vous embrasser, s'écria Dominique en se tournant vers Chambras pour lui sauter au cou.

— Volontiers, quand M. de Colorado sera de retour, dit celui-ci en se dérobant modestement à l'accolade.

Le brave Canadien ne se sentait pas de joie. Il se livra, pour l'exprimer, à un monologue interminable où les actions de grftces qu'il rendait à Chambras se mêlaient aux imprécations contre YÉpoulardeur^ contre madame Alexis, contre Atkins et contre tous les ennemis de Marcel, connus et inconnus. Il conclut en jurant que, si, comme il l'espérait bien, il avait le bonheur de revoir M. de Colorado, il le forcerait à s'embarquer, sans plus

190 LES MYSTiERBS DD NOUVEAU PARIS

tarder, pour rAtnérique. Il en avait assez de Paris et il n'était pas éloigné de se rallier pleinement à l'avis de Babouc en déclarant qu'il fallait détruire cette capitale maudite.

On arriva bientôt à la préfecture. Le cocher savait qu'il menait un employé supérieur de la police et il ne ménageait pas sa rosse.

Chambras jugea inutile de faire assister Dominique à sa conférence avec ses subalternes, et il le laissa dans la voiture à la porte de la permanence; mais il ne fut pas longtemps absent. Un quart 4*heure après, il reparut souriant et la mine satisfaite, donna au cocher l'adresse de l'atelier où trar vaillait le fils de Jacques Crambard et reprit place à côté du Canadien.

— L'affaire est dans le sac, dit-il en se frottant les mains. C'est Rabachon qui va commander l'expédition, et Rabachon est presque de ma force. Une me reste plus maintenant qu'à trouver le vo*leur des cent mille francs du baron. Quand ce sera fait, le jeune Erevan et sa bonne amie ne moisiront pas en prison, je vous le promets.

— S'ils pouvaient être délivrés quand Marcel ^urrivera I murmura Dominique.

— Ce n'est pas probable, mais ce n'est pas impossible non plus. J'ai un plan que je vais mettre à exécution dès ce soir. Pour le moment, noue n'avons qu'à nous occuper du fils de YÉpoulardeur.

— Pauvre enfant I murmura Dominique. Je l'emmènerai avec moi au Canada, et j'en ferai un homme.

— Peut-être aurez- vous de la peine. Les gamins de Paris, voyez-vous, mon cher monsieur, c'est de la mauvaise graine et qui ne se transplante guère.

— Bahl quand il aura chassé le bison et le castor. ••

— J'ai bien peur qu'il ne chasse... de race.

— N'importe. J'ai promis à sa mère de me charger de lui et je tiendrai ma promesse. Qui m'aurait dit pourtant que je protégerais l'eaifaat ■d'un voleur I

— Vous pouvez ajouter : d'un assassin, car soa respectable père était de l'affaire de la rue de Taugirard, quoi qu'en ait dit cette malheureuse femme.

Dominique ne se repentait certainement pas -d'avoir juré à la moribonde de prendre soin du petit, mais il n'était pas sans appréhension sur les suites que pouvait avoir sa générosité.

— Bahl pensa- 1- il après d'assez longues réflexions, Marcel aurait fait comme moi; Marcel m'approuvera.

Et il se mit à savourer par avance le bonheur qu'il aurait le lendemain à revoir son ami, car il ne doutait pas du prompt succès d& la campagne si habilement ouverte et si rondement menée par le sous-chef de la sûreté.

Le fiacre commençait à monter la rue du Cbdmin-Vert qui aboutit par une pente assez rude au boulevard extérieur, non loin de la colline du Père-Lachaise ; il s'arrêta bientôt devant la porte

ouverte d'uue grande cour où s'élevaient en piles symétriques d'énormes amas de planches.

Une cheminée en briques roses dominait la fabrique et se couronnait d'un panache de fumée. On entendait résonner les coups de piston d'une puissante machine à vapeur et le grincement régulier des scies qu'elle faisait mouvoir.

Chambras s'adressa à un ouvrier qui fumait sa pipe, assis sur une borne, à côté de l'entrée, et il lui dit :

— N'avez-vous pas ici un apprenti nommé Charles Crambard?

— Faut demander ça au contre-coup^ répondit l'ouvrier; justement il cause avec une femme, làbas, au fond de la cour.

— Le contre-^oup! répéta Dominique étonné.

— Oui, c'est le contre-maître, dit Chambras en se dirigeant vers l'homme qu'on venait de lui désigner et qui était en effet engagé dans un colloque très-animé avec une grosse dame en chapeau.

Elle tournait le dos aux deux visiteurs, mais, au bruit de leurs pas, elle fit volte-face, et Dominique, en l'apercevant, ne put retenir une exclamation de surprise. Il venait de reconnaître madame Alexis.

Chambras savait se contenir et les rencontres les plus inattendues ne lui arrachaient jamais la moindre exclamation. Il était assurément aussi étonné que Dominique de trouver là madame Alexis, mais il ne le fit pas voir. Il s'approcha d'elle, la salua poliment comme on salue une per-

l'omnibus du diablb 193

sonne do connaissance, et, s'adressant au contremaître, il lui demanda s'il pourrait parler à l'apprenti Charles Grambard.

La revendeuse, en cette occasion, montra moins de sang-froid que le sous- chef de la sûreté. Elle pâlit et balbutia quelques mots inintelligibles. Evidemment, elle se sentait prise en faute et elle voulait aller au-devant d'une explication.

— Crambard ? je ne connais pas ça, répondît assez grossièrement le contre-maître. Je ne suis que depuis hier dans la fabrique. Qu'est-ce que vous lui voulez, à cet apprenti ?

— Sa mère est morte ; monsieur et moi nous venons le chercher.

— Bon débarras I il y en a toujours trop de ces crapauds-là. Venez avec moi, je vas vous l'appeler.

Et le brutal personnage se dirigea vers un immense hangar où se trouvait la scierie.

— Je ne m'attendais pas au plaisir de vous revoir si tôt, dit Chambras à l'oreille de madame Alexis, qui faisait mine de vouloir s'en aller.

— J'étais venue causer d'une affaire... avec M. Tolbiac, murmura la marchande à la toilette.

. — M. Tolbiac ?

— Oui, le contre-maître.

— Bon I vous allez me faire le plaisir de rester avec nous. Je vous dirai deux mots tout à l'heure.

— A votre service, monsieur. Oh I je ne crains rien... je vous ai tout raconté tantôt...

Elle se tut, car elle s'aperçut que le contre-maître la regardait, mais elle suivit.

On entra dans l'atelier où s'agitaient de nombreux ouvriers au milieu des scies gigantesques et des roues énormes qui s'élevaient, s'abaissaient, tournaient avec un bruit infernal et une rapidité prodigieuse.

Dominique ne put s'empêcher de prendre un <5ertain intérêt à ce spectacle, car le débitage du bois est une des grandes industries du Canada et il avait maintes fois visité dans sa jeunesse les immenses exploitations qui avoisineat la cascade de la Chaudière, près d'Ottawa. Mais cette vulgaire baraque du faubourg du Temple n'avait rien de commun avec les immenses usines qui bordent le ,Saint-Laurent et la rivière Rouge du Nord.

Aussi, après avoir donné un rapide souvenir aux magnifiques paysages de sa patrie, le Canadien reporta sa pensée sur les nécessités présentes et se mit à examiner les visages enfantins des apprentis. Il lui semblait que le fils de VÉpoulardeur devait être un affreux drôle, portant sur sa physionomie tous les mauvais instincts d'un méchant Gavroche. Il ne fut donc pas médiocrement surpris de voir le contre-maître, qui venait de se renseigner auprès d'un ouvrier, prendre par le bras un jeune garçon d'une douzaine d'années, blond, frais et bien découplé, qu'il traîna devant Chambra^ en disant :

— Voilà le Crambard demandé. Emmenez-le si ^a vous fait plaisir. Il ne sera pas difficile à remplacer, car c'est un propre à rien.

L'OMinBUS DU DIABLV 195

Le petit regardait avec de g^rands yeux étonnés €68 deux messieurs qu'il n'ayait jamais vus.

— Veux-tu venir avec nous, mon garçon ? lui demanda doucement Chambras.

— Je... je ne sais pas, balbutia l'orphelin; il faudrait que je demande la permission à maman.

— C'est elle qui nous envoie , dit aussitôt Dominique.

— Vous l'avez vue ? s'écria l'enfant tout ému.

— Oui^ répondit le Canadien en baissant la voix.

— Elle me demande, n'est-ce pas?... elle est donc plus malade ?

Dominique chercha une réponse et ne trouva rien.

— Ah t je comprends, murmura le petit garçon. Elle est morte.

Et il éclata en sanglots.

— Ah çà dit le contre-maître , as-tu fini de peindre, toi ? On ne s'entend plus ici. Fais-moi le plaisir d'aller pleurer dehors.

Et il fit un pas vers Tenfant pour le saisir et le jeter à la porte.

Malheureusement pour lui, il portait une longue redingote dont les pans se prirent dans un engrenage, au moment où il passait devant une des scies monstrueuses qui fonctionnaient tout près de là. On entendit un cri épouvantable et on vit une masse >noire< tourbillonner un instant.

— Arrêtez la vapeur, commanda un chef d'es- ««ouade.

Le commandement fut exécuté aussitôt, mais

pas assez vite pour sauver le misérable, et, quand la scie cessa son terrible mouvement de va-etvient, le corps du contre -maître gisait presque coupé en deux sur le sol ensanglanté. Tolbiac était mort de la plus affreuse des morts.

Les ouvriers se précipitèrent pour le ramasser; Chambras profita du tumulte pour entraîner l'enfant et Dominique les suivit.

Madame Alexis avait déjà décampé, mais elle n'avait pas pu aller plus loin que la cour, car le cœur et les jambes lui manquaient à la fois. Le sous-chef de la sûreté la trouva s'appuyant au mur pour ne pas tomber.

— Emmenez le petit, dit-il vivement à Dominique, emmenez-le chez vous et attendez-moi demain dans la matinée. J'espère que je vous apporterai des nouvelles de M. de Colorado. Servez-vous du fiacre, je n'en ai plus besoin, car il faut que j'aie une explication avec cette femme.

Le Canadien ne demandait pas mieux que de s'éloigner, et l'apprenti se laissa conduire machinalement jusqu'à la voiture. Frappé d'horreur par le spectacle auquel il venait d'assister, éperdu de douleur depuis qu'il avait deviné que sa mère était morte, le malheureux garçon ne pouvait mieux faire que de suivre le protecteur inconnu que Dieu lui envoyait.

— A nous deux, maintenant, dit Chambras en revenant à madame Alexis.

Et il lui prit le bras pour l'emmener dans la rue. La tante de Pain-de-Blanc n'essaya pas de résis-

l'omnibus du dublb 197

ter. Elle commençait à se remettre de ses terreurs. On aurait dit même qu'elle n'était pas fâchée de causer en tête à tête avec le sous-chef de la sûreté. Après les aveux qu'elle lui avait faits, elle n'avait plus grand'chose à lui cacher, et elle venait d'avoir une idée. Tolbiac n'était plus là pour là démentir, et elle pensait à se décharger sur lui de la responsabilité de la vilaine action qu'elle avait commise.

— Comment connaissiez-vous cet homme? lui dit à brûle- pourpoint Chambras.

— Ah I monsieur, s'écria-t-elle, c'est pour mon malheur que je l'ai connu.

— Pas de phrases, s'il vous plaît. Expliquez-vous nettement.

— C'est TAméricain qui en est cause... car enfin... je n'avais jamais vu M. Tolbiac, quand je l'ai rencontré sur le quai de Valmy... un jour que j'avais suivi ma petite voisine... pauvre innocentai Âh I je m'en veux bien de lui avoir fait arriver de la peine.

— Finissons. Je n'ai pas le temps d'écouter vos jérémiades.

— Eh bien , donc , c'est pour vous dire que M. Tolbiac était, comme qui dirait, homme de confiance chez madame D'ortis, la veuve d'un fabricant, qifti reste là sur le quai...

— Continuez, dit vivement Chambras que ce récit intéressait fort.

— Pour lors, cette dame a une fille qui avait connu Cécile, je ne sais pas où, par exemple, et qui la faisait venir pour apprendre à travailler dans

108 LES MYSrrâfiES DU H0UYBAX7 PARIS

les fleurs artificielles... une drûle d'idée qu'elle avait là. Pacaît que M. Tolbiac avait été renvoyé de chez madame Dortis, se hâta de reprendre la brocanteuse aiguillonnée par un geste dlinpatieuce que fit Chambras, c'est pourquoi il n'était pas content, et il m'a accostée sans cérémonie. Il avait bien vu que j'en voulais à la protégée de la demoiselle, et il m'a proposé de nous entendre pdiir la »ur veiller.

— Et vous l'av-ez mis en rapport avec l'Améri- •cain?

— Il s'y est bien mis tout seul. J'avais eu la bélise de lui donner l'adresse. Il est allé le trouver, et il a dû lui soutirer de l'argent, car, depuis ce temps là, il était toujours sur les talons de la fleuriste.

— Très-bien. Vous vous partagiez la besogne, à ce que je vois.

— Ah I monsieur, il est bien plus fautif que moi, car enfin je ne savais pas où le borgne voulait en venir avec la petite, au lieu que Tolbiac et lui, ils s'entendaient comme larrons en foire.

— Vous n'étiez pas mal non plus avec le contremaître, puisque tout à l'heure, quand je vous ai surprise causant avec' lui, voue veniez lui apprendre que la mèche était éventée et l'avertir de jse défier.

— Non... non, ce n'est pas ça. J'avais peur qu'il ne me joue un tour... Il n'était pas bon, M. Tolbiac, et je me disais comme ça: S'il allait lui prendre l'idée de faire des cancans sur moi.

l'omnibus du diable 199

Madame Alexis ne savait plus du tout ce qu'elle disait, et Chambras lui rendit service en Tarrôtant au milieu de ses mensonges maladroits.

— Taisez:Vous, dit-il en lui lançant un regard à la faire rentrer sous terre. Vous mériteriez de coucher ce soir en prison ; je veux bien ne pas appeler un sergent de ville pour vous arrêter, mais n'oubliez pas que je n'ai qu'un mot à dire pour vous envoyer à la correctionnelle. Rentrez chez vous et n'en bougez plus.

La marchande à la toilette ne se le ût pas dire deux fois; elle fila, en rasant les murs, dans la direction de son domicile.

— Trois heures, murmura M. Chambras en regardant sa montre. J'ai déjà fait de bonne besogne aujourd'hui. J'ai encore le temps d'en faire de meilleure*

Il est trois heures passées. La Bourse vient de finir et M. de Gondo est dans son cabinet occupé h méditer sur les nombreuses dépêches qu'il a reçues depuis que le coup de cloche a annoncé la clôture du marché des valeurs.

Il a l'air fort soucieux, ce prince de l'argent, et les cours que lui annonce le télégraphe ne paraissent pas le satisfaire. Il aligne des chiffres sur le papier ; il compulse de nouveau ses télégrammes, puis il se remet à chiffrer, et il a beau recommencer dix fois ces deux opérations, il n'en devient pas plus gai. Son front chargé de nuages ne s'éclaircit point; au contraire, sa bouche se contracte, ses sourcils se froncent et on serait tenté de croire que son nez se recourbe encore davantage, tant il accuse de tendance à rejoindre son menton.

l'omnibus du BIABIB 201

c'est que, pour la première fois de sa vie, le baron s'est trompé dans ses spéculations. Il a acheté des quantités énormes d'actions du Crédit mobilier espagnol. Le Mobilier espagnol a haussé dans des proportions inouïes, il en a acheté encore. Le Mobilier espagnol a atteint des cours extravagants, il en a acheté le double; il en achèterait toujours. Il a tout à fait oublié que les citoyens de ce beau pays d'Espagne n'ont généralement ni crédit ni mobilier, et il rêve une cote impossible.

Par malheur, depuis quelques jours, ce fonds capricieux baisse, baisse... comme cet archevêque de Grenade qui consultait Gil Blas sur ses sermons. Il s'affaisse, il se disloque, il s'effondre. Chaque jour il tombe de cent, de deux cents, de trois cents francs. De chute en chute, il finira f)ar redescendre au point d'où il est parti et peut-être à zéro.

Et le baron s'obstine à le soutenir. Il lui jette des millions pour Tetayer, et les millions, emportés par la débâcle, fondent avec une rapidité effrayante. N'importe. Le baron ne se décourage pas. Il en a vu bien d'autres. Il lutte avec une énergie indomptable. Mais il ne se dissimule plus que s'il ne réussit pas à arrêter la dégringolade, sa Tuine est au bout.

Encore deux ou trois batailles comme celle qu'il vient de livrer aujourd'hui même, de une heure à trois, et les munitions vont lui manquer. Et de ses prospérités passées^ il ne lui restera rien, et il aura tout perdu, même l'honneur, car il ne pourra plus

payer ses différences. La Bourse lui avait donné son immense fortune; par un juste retour des choses d'ici-bas, la Bourse va la lui reprendre, et il ne dira pas : que le nom de la Bourse soit béni.

Ha bien essayé «de se créer des alliés pour GOm«battre avec moins de désavantage. Il espérait que son futur gendre l'appuierait dans cette campagne désespérée et arriverait à la rescousse avec ses dollars.

Car M. Atkins de Mariposa va prochainement épouser Noémi de Gondo et l'épouser sans dot* L'hôtel où doit s'installer le ménage mal assorti est acheté, un charmant hôtel tout voisin de celui du baron, un vrai nid d'amoureux, bâti entre cour et jardin, dans l'avenue de Messine. Il n'est pas encore payé, c'est vrai, mais il le sera dans quelques jours, et, en attendant, la baronne et sa bellefille l'ont déjà somptueusement meublé.

Par malheur, M. de Mariposa ne partage pas les idées de son beau-père sur l'avenir financier de la péninsule espagnole. Il ne montre aucun en* thousiasme pour cette valeur élastique, trop élastique, hélas I et il n'aide pas du tout M. de Gondo à la soutenir.

Le baron le soupçonne môme de jouer secrètement contre lui et d'empocher une partie des sommes qu'il jette chaque jour dans la gueule de ce pionstre dévorant qu'on appelle :1a baisse. Il lui en veut beaucoup de cette manœuvre, qu'il considère comme une trahison; mais il se garde bien de lui

L*OMNIBUS m DIABLE 205

rompre en visière; car il commence à avoir besoin de tout le monde, et, particulièrement, des gens qui ont déposé de l'argent dans sa maison de banque. La possibilité d'une demande de remboursement des millions de M. de Colorado le préoccuperait même très-fort, s'il ne savait que ce richissime client a dii^ani et qu'il passe pour avoir été assassiné.

En sus des graves soucis qui l'assiègent, il est encore, en butte à des tracasseries d'intérieur^ ce pauvre baron. Sa fille lui envoie quotidiennement à solder, sous prétexte de trousseau, des notes effrayantes; sa femme est venue le matin même crier misère et lui demander une grosse somme, qu'il lui a d'ailleurs refusée assez brutalement; son fils fait des dettes, et, pour comble de malheur, les souâ«> tractions ont recommencé à la caisse. La veille encore, quelques billets de mille francs ont manqué lorsqu'on a vérifié les opérations de la journée, et M. de Gondo, exaspéré, a fait prévenir de ce vol la préfecture de police.

Du reste, il ne lui est pas vemi à l'esprit que le jeune Brévan pourrait bien être innocent du crime qu'on lui impute. Il aime mieux croire que Savinien avait un complice dans les bureaux et que ce complice continue ses détournements. Le baron est ainsi fait, qu'il voit partout des coupables. Si le hasard eût vouli^- qu'il entrât dans la magistrature, il aurait condamné les accusés sans les entendre.

Trois heures et demie venaient de sonner, et il venait de terminer ses calculs, dont le résultat l'a-

204 LBS mrsTÂRES du nouveau paris

vait mis de très-méchante humeur, quand l'huissier qui veillait dans son antichambre vint lui annoncer qu'un monsieur qui refusait de dire son nom insistait pour être introduit, en affirmant qu'il avait à entretenir monsieur le baron d'une affaire importante.

En temps ordinaire, M. de G^ondo aurait certainement fermé sa porte à un visiteur anonyme, mais, depuis que le malheur l'avait touché, il était un peu moins inaccessible. Il lui passa par la tête que cet inconnu venait peut-ôtre lui apporter un renseignement intéressant sur le Mobilier espagnol et il donna l'ordre de le faire entrer.

Il vit un homme jeune encore et convenablement vêtu, mais qui n'avait pas du tout l'air ni les façons d'un boursier.

— A qui ai-je l'honneur de parler? lui demandat-il sans lui offrir de s'asseoir.

Le personnage prit un siège, s'y installa commodément et dit en regardant le banquier entre les deux yeux :

— Je m'appelle Georges Carinis.

Le baron eut un haut-le-corps et dit d'un ton sec :

— QueUe est cette plaisanterie?

— Je ne plaisante pas.

— C'est possible, mais, dans tous les cas, vous prenez un nom qui ne vous appartient pas. Madame la baronne de Gondo, ma femme, a été mariée en premières noces à M. Georges Carinis, qui est mort sans laisser d'enfants. Ainsi...

l'omnibus du diable 205

•^ C'est moi qui suis le premier mari de madame la baronne, dit le visiteur sans s*émouYoir.

— En voilà assez 1 s'écria M. de Gondo, sortez à l'instant même ou je sonne pour vous faire jeter dehors.

— Je ne sortirai pas, répliqua froidement rhomme, et je vous conseille de ne pas sonner, car vous ne tarderiez pas à vous en repentir. Je ne crains pas le scandale, moi, et vous avez, vous, toutes sortes de raisons pour l'éviter. Vous ferez donc bien de m'écouter jusqu'au bout.

Quand vous avez, à Constantinople, épousé madame Garinis, elle vous a dit qu'elle était veuve ; elle vousa trompé, à moins que, de votre part, l'erreur n'ait été volontaire, et cela ne rendrait pas votre situation meilleure, car, dans ce cas-là, vous seriez son complice. Or, j'ai là, dans ma poche, tout ce qu'il faut pour l'envoyer en cour d'assises : mon acte de mariage, mon acte de naissance, le sien... il ne manque au dossier de madame de Gondo que mon acte de décès, et je suis décidé à le lui faire attendre le plus longtemps possible. Vous voyez> monsieur le baron, que votre femme est bel et bien bigame et qu'il dépend absolument de moi de la faire condamner.

— Fort bien, dit le banquier, pâle de colère. Admettons pour un instant que tout cela soit vrai. Dans quel but venez -vous me le dire?

— C'est très-simple. Je pourrais me prévaloir de mes droits, qui sont incontestables, mais telle n'est point mon intention, madame de Gondo le sait bien.

206 LBS mystAhbs du nouveau paris

— Vous ravez vue? Vous avez eu Timpudenee*..

— Pas d'injures, s'il vous plait. J'ai en effet vu ma femme et elle n'a fait aucune difficulté de me reconnaître pour son mari légitteie. Je n'ai même eu qu'à me louer de ses procédés, et si cela n'avait dépendu que d'elle, je n'en serais pas réduit à faire auprès de vous une démarche... pénible. Mais la baronne a épuisé ses ressources pour me venir en aide, et c'est à vous que je suis obligé de m'adresser.

— Ah I je comprends enfin, s'écria le baron en se levant. C'est de l'argent que vous voulez? Vous venez me proposer d'acheter votre silence...

— Oui, dit cyniquement Carinis, et pas trop cher, deux cent mille francs. La baronne m'en a déjà donné près de cent mille et elle n'a rien, tan^ dis que vous êtes riche à millions.

— Eh bien, dit le banquier furieux, je vous déclare que vous n^aurez pas un sou de moL Vous avez cru me faire chanter, vous vous êtes trompé^ entendez-vous? Alors même que j'aurais quelque chose à craindre de vos menaces, je n'y céderai» pas. Mais apprenez que je !n'ai rien à redouter. Je me suis marié à l'étranger devant le consul, et je n'ai pas fait régulariser mon mariage en France. Donc, il n'est pas valable. Vous pouvez reprendre madame Carinis, si cela vous convient. Vous ne m'escroquerez pas deux cent mille francs.

' — Misérable I vociféra Carinis exaspéré par fcette phrase injuriedse, tu oses me traiter d'escrocl mais tu ne sais pas que je te connais, tu ne sais

l'ounibus bu biablb 207

pas que je n*ai qu'un mot à dire pour te démasquer!

— Sorterl sortez l tous dis-je.

— Ah! c'est comme ça, soit! je m'en vais de oe pas trouver le préfet de police et lui apprendre <jue le baron de Gondo a été usurier, qu'il a fait jadis une faillite frauduleuse, qu'il s'appelle de son vrai nom Salomon Carpatz, que...

M. Carinis s'arrêta au milieu de sa tirade, car la porte du cabinet s'ouvrit brusquement.

L'huissier avait entendu, de l'antichambre, 1^ éclerts de voix des deux maris de la baronne, et pensant que son maître avait peut-être besoin qu'on le secourût, il se* précipitait à son aide»

D'ailleurs, il n'était pas seul. Juste au moment où la dispute atteignait au diapason le plus élevé, M. Chambras se" présentait dans la salle d'attente et demandait à parler d'urgence à M. de Gondo de la part du préfet de police. Jugeant l'occasion bonne pour débarrasser le baron d'un visiteur dangereux ou tout au moins gênaiU, l'huissier s'était empressé d'introduire le nouveau venu, si bien que celui-ci ne perdit pas un mot de la dernière phrase lancée par Georges Carinis, et, de plus, se trouva nez à nez avec ce personnage, lorsque la porte s'ouvrit.

Chambras ne laissa point paraître que cette ren-contre le surprît. Il était accoutumé k dissimuler ^s impressions, et, d'ailleurs, après ce qu'il avait vu et entendu au cabaret de la rue des Francs- Bourgeois et dans le salon de madame de Marly,

208 LBS MTSTÉRBS DU NOUVEAU PARIS

il n'était pas étonné de voir M. Carinis chez le baron. Il s'expliquait même très-bien que le joueur décavé, le viveur sans vergogne, n'attendant plus rien de madame de Gondo, eût essayé de soutirer de l'argent à son mari, en le menaçant d'un éclat, et il devinait à peu près ce qui venait de se passer entre eux.

Seulement, le sous-chef de la sûreté^ en arrivant à point, venait de faire une découverte importante. Le baron s'appelait Salomon Carpatz de son vrai nom. L'homme qui avait emporté jadis la fortune de Robinier père, l'usurier, le failli dont on avait perdu la trace depuis vingt ans, était retrouvé. Et ce misérable était riche à millions, à même, par conséquent, de restituer l'argent qu'il avait volé autrefois. *

Chambras se proposait déjà d^ lui faire rendre gorge très-prochainement.

— Voilà une bonne nouvelle à annoncer à M. de Colorado quand il reviendra, pensait-il.

Il est vrai qu'il ajoutait mentalement : s'il revient, car il était moins certain de le revoir vivant qu'il ne l'avait dit à Dominique.

Georges Carinis, plus accessible aux émotions que l'employé supérieur de la police, fut stupéfait de se heurter, en sortant du cabinet de M. de Gondo, au personnage que Coralie et ses compagnes appelaient M. le comte de Saint- Planchers, et il y avait bien de quoi, car ce gentilhomme avait complètement changé d'allures et de physionomie. Quand il prenait part à la petite fête de la rue Cas-

l'omnibus du diable 209

tellane, il avait la mine d'un galant sérieux, d'un protecteur de jolies femmes. Chez le baron, il avait Tair d'un chef de bureau ou d'un parfait notaire. Carinis eut tout de suite l'idée que cet homme à deux visages pouvait bien être un agent secret, mais il ne songea pas un instant à lui dénoncer, séance tenante, le passé de monsieur et de madame de Gondo. Il voulait leur donner, et se donner à luimôme, le temps de la réflexion. C'est pourquoi, refoulant sa colère et coupant court aux explications orageuses qu'il avait avec le banquier, il enfonça rageusement son chapeau sur sa tôte, et se jeta dans l'antichambre en refermant la porto avec

violence.

Personne ne courut après lui. Le baron faisait des efforts inouïs pour reprendre sa gravité fortement dérangée par l'accès de colère qu'il devait aux insolences de M. Carinis, et Chambras, impassible, attendait, pour lui exposer l'objet de sa visite, qu'il fût en état de l'écouter.

— Monsieur vient de la préfecture de police, dit l'huissier tout interloqué du spectacle auquel il venait d'assister.

— Laissez-nous, articula péniblement M. de

Gondo.

Et il ajouta quand il se trouva seul avec Chambras :

— Voilà à quoi expose la fortune. Un drôle que je ne connais pas vient me demander deux cent mille francs et cherche à m'intimider par des menaces ridicules.

— Le cas, monsieur le baron, est de ma compétence. Je suis tous les jours chargé d'intervenir dans des affaires de chantage. Pour peu que vous le désiriez, je vais ouvrir une enquête sur cet individu, et je vous promets que je vous en débarras* ^serai très-vite.

— Non, c'est inutile, dit vivement le baron, qui avait ses raisons pour ne pas ébruher ses différends avec M. Carinis. J^ suis habitué aux tentatives de ces gens-là, je les méprise et j'aviserai moi-môme à ce que celle-ci ne se renouvelle plus. Occupons-nous, si vous le voulez bien, de l'objet de ma lettre au préfet.

— Je suis à vos ordres, monsieur le baron. Un vol a été commis hier à votre caisse, m'a dit mon chef.

— Oui, on a pris cinq mille francs dans le tiroir de remployé qui était au guichet. C'est la troiâlàme fois qu'une somme disparaît du portefeuille depuis deux mois. D'abord, dix mille f raines. J'ai cru aioffs qu'il s'agissait d'une erreur de caisse et je n'ai pas fait de recherches. Puis, un peu plus tard, cent mille. Ceux-là, on sait qui les a pris, puisqu'on les a retrouvés chez la mattresse d'un jeune homme, un sous-caissier que j'avais admis dans mes bureaux sur la recommandation d'un de mes clients, uii étranger très- riche...

^ — M. de Colorado, qui a disparu d'une façon mystérieuse. Nous nous occupons beaucoup de lui depuis qufilq^ues jours.

— Espérez-vous le retrouver?

L^OBfNIBUS DU BZABLS 211

-*- Pas beaucoup. Il y a de grandes chances pour qu'il ait été assassiné.

— Ah ! vraiment? c'est bien regrettable, dit tranquillement le baron qui paraissait peu touché du triste sort de M. de Colorado.

— Vous me faisiez donc Tbonneur de me dire, reprit Chambras, qu'après l'arrestation de votre fious-caissier, les soustractions (mt Fceomm^ncé.

— Oui, et je ne sais en vérité à qui m'en preur <lre; tous mes commis sont d'anciens employés dont la probité est au-dessus du soupçon.

-- On n'est jamais sûr de ces choses-là, rnoorâieur le baron.

— Vous avez raison, car enfin j'étais loin de penser que ce jeune Brévan, patronné par M. de Colo-, rado, était un coquin. J'étais fort content de lui et j'allais augmenter ses appointements.

— Ce qui se passe ici depuis son arrestation ferait supposer qu'il n'était pas le seul auteur du vol.

— C'est ce que je me suis dit, et cependant ee garçon ne fréquentait aucun de ses camarades, de Borte que je ne vois pas trop comment il aurait pu s'entendre avec l'un d'eux.

— Voulez-vous me permettre de vous demander quelques détails sur La façon dont les détournements ont été commis?

— Tous de la mêoie manière et presque à la môme heure, un peu avant la fermeture de la caisse.

— Il n'y a pas eu d'eflfraetion?

212 LBS IfTBTÂRBS DU NOVYEAV PARIS

— Non ; les billets ont été enlevés soit dans le tiroir où le sous-caissier les dépose à Touverture du bureau, soit sur la tablette du guichet.

— Personne n'entre dans la pièce où se font les payements?

— Personne que les employés, et ils ne sont pas nombreux.

— Et vous dites que les vols se font à la fin de la séance?

^ Oui, entre trois et quatre heures. Depuis l'affaire du sieur Brévan, mon caissier fait deux vérifications par jour, une à midi et une autre à trois heures. Hier, à trois heures, la caisse courante était en règle. A quatre heures, il y manquait cinq mille francs. Les deux premières fois, les choses ont dû se passer à peu près de môme.

— £xiste-t-il à côté de la caisse un endroit fermé où je pourrais me placer sans ôtre vu des commis?

— Oui> il y a un cabinet où je m'installe quelc[uefois, dans certaines occasions; par exemple, les jours où on paye le coupon des fonds d'Etat dont je suis le banquier, et... j'ai fait percer des trous dans la cloison, ajouta M. de Gondo d'un air assez embarrassé.

Il lui en coûtait d'avouer que, pour des motifs qu'il ne se souciait pas d'expliquer, il lui était arrivé de se livrer à des espionnages domestiques.

M. Chambras regarda sa montre et dit :

— Il est quatre heures moins dix. C'est le mo-

l'omnibus du diaulk 213

ment. Voulez-vous, monsieur le baron, me mettre en faction dans ce cabinet?

— Oh I très-volontiers, répondit le banquier. Mais je vous préviens qu'aujourd'hui vous ne découvrirez rien, car c'est mon fils qui tient le guichet; il remplace mon sous-caissier, que l'émotion du vol d'hier a rendu malade ; je lui ia recommandé de faire bonne garde et il a d'aussi bons yeux que les miens.

— Gela ne fait rien. Je m'assurerai toujours des facilités que peut offrir cette embuscade pour organiser une surveillance, et demain...

— Venez, je vais vous y conduire. Il y a un corridor qui y mène sans passer par les bureaux.

Le baron ouvrit une petite porte et précéda Chambras dans un couloir obscur qui aboutissait, par d'assez longs détours, à la cachette dont le maître avait seul la clef. Ce réduit était garni de tapis épais qui amortissaient le bruit des pas, et Chambras put y prendre position sans que personne dans la salle où travaillaient les employés s'aperçût de sa présence.

— Vous viendrez me retrouver dans mon cabinet, quand vous aurez fini, lui dit tout bas M. de Gondo, en s'éloignant sur la pointe du pied.

Chambras, resté seul, alla droit aux deux trous percés dans le mur capitonné et y appliqua ses yeux.

La première figure qu'il aperçut ce fut celle d'Ernest de Gondo, debout dans le bureau à trois pas de lui. Il ne le voyait que de profil, mais il ne perdait pas un seul de ses mouvements.

Le guichet allait fermer et Théritier présomptif du baron était fort occupé à empiler des liasses de billets de banque et à les compter arant de les serrer dans un vaste portefeuille.

Les employés, courbés sur des registres, griflonnaient avec ardeur sans lever les yeux et sans tourner la tête. Le caissier en chef, plongé dans des calculs ardus, ne s'occupait pas du tout de ce qui se passait autour de lui. Quatre heures allaient sonner dans quelques minutes et il n'y avait plus personne au guichet. Rien ne troublait donc Ernest de Gondo dans l'opération de comptage qu*il exécutait avec une prestesse sans égale.

On voyait bien qu'il avait hâte de clore la séance et de s'en aller faire un tour au Bois. Son stick était posé sur là tablette à côté de son chapeau, et Chambras, en traversant la cour de l'hôtel, avait aperçu, gardé par un groom, le hack de promenade de l'héritier du baron.

Tout annonçait que ce joar*là les choses se passeraient régulièrement et que la caisse n'aurait pas à suporter de nouveau déficit. Chambras n*en resta pas moins à son poste. Il avait son idée, et il ne perdait pas de vue M. Ernest.

Ce jeune financier s'acquittait de ses fonctions intérimaires avec une désinvolture dédaigneuse, eomme il convient à un gommeux qu'une nécessité fortuite force à faire la besogne d'un honnête employé. Pendant que les paquets de billets de banque voltigeaient sous ses doigts agiles, M. de Gondo

-l'omnibus du diable 215

fils avait l'air de se demander de quoi son père s'avisait de le commettre ainsi avec des subalternes. Cependant, il ne s'était pas fait prier pour accepter la mission temporaire à lui confiée par le baron, et il semblait qu'il n'eût de sa vie fait autre chose que de manier des valeurs. Ces talents-là, c'est dans le sang, et il avait de qui tenir.

U classait les précieux papiers en sifflant une fanfare de chasse et il allait achever de remplir le portefeuille, lorsque Chambras le surprit lançant rapidement autour de lui un coup d'œil circulaire. Personne ne bougea et les plumes des commis continuèrent à grincer sur le papier. Alors, avec une dextérité que lui eût enviée Robert-Houdin, Ernest saisit les trois dernières liasses de billets ampilés sur la tablette, en laissa tomber une dans son chapeau qu'il avait eu soin de placer devant lui, et fourra les deux autres dans le portefeuille en maroquin noir.

— Le compte y est, papa Gardon, cria-t-il au Gaissier; venez un peu ici vérifier après moi.

En môme temps il mettait son chapeau sur sa tète et il s'armait de son stick.

— Je suis à vous dans un instant, monsieur, dit le caissier sans quitter ses additions. Le temps de retrouver une erreur sur ma balance...

— Ça peut durer jusqu'à demain matin... merci I je vous lâche. Voilà quatre heures, et à cinq j'ai rendez-vous à la Cascade. Je n'ai pas envie d'éreinter ma jument.

— Mais, monsieur, puisque l'encaisse est d'ac-

cord avec le carnet, il n'est pas nécessaire que vous restiez jusqu'à ce que ^aie fini...

— Alors je file. Voilà le portefeuille et le livre de caisse, se hâta de dire Ernest en déposant les deux objets sur le coin du bureau. Les rouleaux d'or sont dans le tiroir.

— Oui, monsieur, je vais... allons, bon! voilà que j'ai perdu le chifire que j'avais retenu au bas de la troisième colonne... et toute mon addition est à recommencer.

— Du calme, papa Gardon, du calme ! Il faut prendre les additions comme les femmes... par la douceur. Du reste, tranquillisez-vous, je n'ai pas un centime de différence. C'est comme ça que je travaille, quand je m'en mêle, et, si ça continue, je demanderai des appointements... dix louis par jour, c'est pour rien. Sur ce, bonsoir! que les colonnes de la balance vous soient légères.

Et, sans saluer ses camarades d'un jour, M. de Gondo fils sortit du bureau d'un pas allègre.

Chambras fut prompt à quitter sa cachette et à se jeter dans le corridor, où il devait forcément rencontrer Ernest, et où il le rencontra en effet au moment où il allait ouvrir une porte vitrée qui donnait sur la cour de l'hôtel où sa jument favorite piaffait d'impatience.

Ernest reconnut aussitôt M. le comte de Saint- Planchers qu'il avait vu à la partie de trente-etqùarante, et son premier mouvement fut pour le saluer avec empressement, mais il se ravisa à temps. Son chapeau resta vissé sur sa tète, et pour cause.

— Monsieur, lui dit Chambras qui jouissait de son embarras, voulez-vous avoir l'obligeance de m'accompagner chez monsieur votre père?

M. de Gondo fils avait bien envie de refuser. On l'attendait à la Cascade et surtout il lui tardait d'insérer dans son portefeuille le paquet très-gênant qu'il portait dans la coifie de son couvre-chef. Maiâ le comte de Saint-Planchers lui inspirait une certaine révérence. Il le prenait pour un personnage important et môme pour un des plus vieux représentants de la noblesse française. II. devait donc tenir à lui être agréable^ car autant il était arrogant avec les petits, autant il était obséquieux avec les grands.

Il pensa qu'après tout le cabinet de son père n'était pas loin, et qu'il en serait quitte pour garder cinq minutes de plus ses billets de banque sur sa tête et pour ne pas se découvrir en route.

— Je suis à vos ordres, monsieur le comte, dit-il en s'inclinant. Vous nous avez quittés de bien bonne heure à la petite fête de cette nuit.

— Mon Dieu, oui, répondit Chambras. J'ai le malheur de ne pas aimer le jeu...

— Vous préférez les jolies femmes et vous avez raison. Madame de Saint-Florentin est charmante. Que n'ai-je fait comme vous? ajouta-t-il. Le café Anglais m'aurait coûté moins cher que le refait.

— En effet, vous avez dû perdre beaucoup.

— C'est-à-dire que M. de Mariposa m'a enlevé jusqu'à mon dernier sou. Heureusement, ça ne sort pas de la famille, puisqu'il va épouser ma

2\S LES MTSTBRBS DU NOUYBAU PARIS

sœur, s'écria Ernest en riant d'un rire un peu forcé.

Ce dialogue à bâtons rompus se tenait dans le couloir qui menait chez le barcm et qu' arpent aifflit à grands pas Chambras et son guide.

. Tout en causanti M. de Qouào fils remarqua, non sans quelque surprise, que le comte arait cooh plétement changé de tenue et môme de physionomie depuis la veille. Mais cette métamorphose ne lui donna aucun soupçcm. II en conclut seulement que la vie de. proTÎnce était funeste à Télégance, puisqu'elle faisait descendre un noble châtelain jusqu'à sortir dans la journée vôtu comme un chef de bureau.

Ils arrivèrent ensemble dans Tanlichambre du banquier^ et Ernest allait prendre congé du comte, lorsque ceLui-d lui dit à l'oreille :

—Je vous serais très-recoonaissant si vous vouliez entrer avec moi. Je viens entretenir M. le baron d'une affaire qui vous conoetne.

M. de Gondo fils eut comme un press^otimeint que l'entretien annoncé allait rouler sur des sujets désagréables pour lui, mais il lui était impossible de refuser l'invitation de M. de Saint*Planehers. C'eût été manquer à toutes les règles de la bienséance et d'ailleurs il était curieux de savoir de quoi il s'agissait. Il s'inclina donc poliment, ouvrit la porte lui-même, fit passer M. le comte et entra après lui dans le cabinet.

Le baron s'était plongé de plus belle dans ses chiffres^ mais, en voyant reparaître l'agent du pré*

fet de poliee, il S6 leva viveioent et vint à lui en disant :

«- £h bien?

<** C66t fait, monsieur le baron, repondit mo-« destement Chambras.

— Quoi! vous areï découvert le voleur?

<p-* Comment! quel voleur? s'écria Ernest stupéfait.

•«* C'est monsieur qu'on m'a envoyé de la préfecture pour Tenquète sur les détournements com* mis à la caisse, lui répondit M. de Gondo. Tu dois bien le savoir, puisque tu me l'amènes... tu as eu le temps de causer avec lui.

— Mais non, balbutia l'héritier présomptif, je ne... j'ignorais complètement... je croyaisque mc*b sieur était le comte de Saint-^Plsmcbefs, et je...

— Peu importe, interrompit le baron qui sem^ blait fort irrité contre son fils. Fais*moi le plaisir <ie te taire et d'écouter. Veuillez maintenant, monsieur, me dire ce que vous savez sur...

— Puisque vous avez à parler d'affaires, je m'en vais, dit Ernest avec empressement.

Et il fit un pas vers la porte.

— Pardon, monsieur, dit Chambras en lui bar*^ rant le chemin^ il est indispensable que vous eur* tendiez ce que je vais avoir l'honneur d'apprendre à M. le baron.

Le, père et le fils échangèrent des regards où on pouvait Ure d'un c6té l'inquiétude et de l'autre le soupçon. Puis, d'un geste impérieux, le père ordonna ftu fils de rester, et ie fils resta^

— Monsieur le baron, commença Chambras, vous avez eu une excellente idée de faire percer des trous dans la cloison de votre cabinet du rezde-chaussée C'est le meilleur moyen de surveiller les commis et il faudra que je le recommande à vos collègues de la haute finance quand ils me feront l'honneur de m'appeler. Je n'étais pas à mon poste depuis cinq minutes que j'ai vu, comme je vou& vois, celui de vos employés qui tenait le guichet laisser tomber adroitement dans son chapeau une liasse de billets de banque, se coiffer aussitôt et sortir.

— Et vous l'avez laissé partir? s'écria M. de Gondo. Vous ne l'avez pas pris au collet pour le traîner ici?

— C'eût été tout à fait inutile. Il est venu avec moi de son plein gré.

— Que signifie...

— Monsieur le baron, voudriez- vous prier votre fils d'ôter son chapeau?

Le baron tressaillit et s'avança vers son fils, l'œir en feu, la menace à la bouche.

Ernest, p&le et tremblant, recula stupéfait et, si M. Chambras n'eût pas pris d'avance la précaution de se placer entre lui et la porte, il se serait certainement enfui. Mais la retraite lui étant coupée, il dut se résigner à soutenir le choc.

M. de Gondo sairit d'une main son héritier au collet et de l'autre lui enleva le chapeau receleur. Le paquet de billets de banque tomba sur le tapis et le sous-chef de la sûreté le ramassa avec une par-

l'omnibus du diablb 221

faite courtoisie pour le remettre à son propriétaire légitime.

— Misérable I cria le baron en poussant Ernest contre la muraille. Il ne te manquait plus que de voler.

Le jeune financier, quand son père Teut lâché, rajusta son col et sa cravate, dont les violences paternelles avaient fortement dérangé la correction, passa sa main dans ses cheveux et dit entre ses dents :

— Voler son père, ce n'est pas voler.

— Coquin I je ne sais ce qui me retient de...

— Ce que dit monsieur est parfaitement exact, répondit Chambras; le Code n'a édicté aucune peine contre le fils qui vole son père... pas plus que contre la femme qui vole son mari.

— D'ailleurs, je ne voulais pas garder cet argent, reprit Ernest qui commençait à retrouver son aplomb. C'était un emprunt...

— La somme en valait la peine, dit Chambras en remettant les billets au baron après les avoir comptés. Il y a là cent mille francs. Il paraît que c'est votre chiffre... C'est un prix fait comme les petits pâtés.

— Vous, je ne vous parle pas. Vous pouvez retournez d'où vous venez, dit le jeune homme avec une rare impudence. Je me charge d'apprendre aux personnes parmi lesquelles vous vous êtes faufilé cette nuit que le soi-disant comte de Saint- Planchers est un mouchard.

—Tais-toi, drôle I

222 LES MYSTÈtlfiS DU NOUVEAU PARIS

— Laissez, monsieur le baron. Les injures d^ monsieur votre fils ne m'offensent pas. Mais j'espère quil ne fera^'p^â difB(mUé d'avouer que l^autre somme de èétit mille francs, celle qtxi a disparu mardi dernier, a été soustraite par lui.

— Ce n*est pas vrai. Manil, je n'étais pas chargé du guichet.

— Non, c'était le sous-calSsier, M. Brévan. Aussi n*avez-vous pas procédé de la même feçon qu'aujourd'hui. Vous êtes entré dans le bureau lorsque remployé venait d'en Sortir, laissant son encaisse parfaitement intact âiir la tablette intérieure, et tous n'avez eu que la peine d*énlever une liasse de cent mille, pendant que le caissier principal avait le dos tourné.

— Ah I elle est trop fbrte , celle-là I Comme s'il n'était pas prouvé que c'est ce joli Brévan qui a fait le coup.

— Vous vous trompez, monsieur, dit le baron à Chambras. La somme a été retrouvée chez la maîtresse de cet employé, qui a été arrêtée comme receleuse.

— Je sais cela, répondit froidement le sous-chef de la sûreté, mais je sais aussi comment cet argent a été caché dans le lit de cette jeune fiUe pour la perdre. Je dirai plus tard à monsieur votre père, ajouta-t-il en s'adressant à Ernest, le nom de Phomme qui a commis celte infamie. En attendant, je vais lui prouver que vous seul êtes coupable de ce vol, qui, d'ailleurs, n'était pas le premier.

l'omnibus du diablb 223

Mardi, le jour où il a été commis, vous étiez sans un sou.

— Je n'ai pas compté avec tous, que je sache; ricana le jeune financier.

— Cela est si vrai que vous alliez être affiché au cercle pour quelques centaines de louis que vous aviez perdus au jeu et que vous ne pouviez pas payer. Vous étiez hors d'état aussi de rendre une somme de quarante mille francs que vous aviez empruntée quelque temps auparavant à M. de Colorado.

Le baron lança à son fils un coup d'œil furieux et regarda d'un air interrogateur M. Chambras, qui continua ainsi :

— Mes renseignements sont exacts. Je les tiens de bonne source et je suis sûr que vous ne les

•contesterez pas. Vous vous trouviez donc trèsgêné mardi matin. Mais mardi soir, vous vous acquittiez de six mille francs dus par vous à M. d'Aldrige, et cette nuit, c'est-à-dire deux jours après le vol, vous avez joué et perdu chez une femme entretenue, qui se fait appeler madame de Marly, une très-grosse somme. J'assistais à la partie, et je puis vous dire au juste combien elle vous coûte. Vous avez laissé sur le tapis vert quarante-deux mille francs.

,— Quarante -deux et six font quarante -huit,, dit ironiquement Ernest, vous m'accusez d'avoir pris cent mille. Nous sommes encore bien loin de compté.

— Pardon, vous avez pris en effet cent mille

francs, mais vous avez été obligé de partager avec une personne que je connais. Le vol ne vous a donc procuré que la moitié de la somme soustraite. Vous voyez bien que mon compte est exact , à cent louis près.

— Allons donc I j'ai gagné à la Bourse.

— Non, vous y avez fait au contraire des pertes énormes. Ne niez pas. J'ai vu votre agent de change et les deux coulissiers qui opèrent pour vous. Croyez-moi, monsieur, avouez, reprit Chambras en voyant qu'Ernest commençait à baisser le nez devant cette accumulation de preuves. L'un des deux vols est prouvé; confessez l'autre. Il ne vous en coûtera pas davantage, puisque vous ne pouvez pas être poursuivi.

Ernest suait à grosses gouttes et ne se pressait pas de répondre. Tout à coup il prit son parti, et, profitant de ce que M. Chambras s'était un peu écarté de la porte, il s'y précipita, l'ouvrit et disparut en criant :

— Croyez ce qu'il vous plairja et allez au

diable.

Le sous-chef de la sûreté ne courut point après lui. M. de Gondo aussi le laissa partir et dit d'une voix agitée :

— Je ne doute plus, monsieur, de la culpabilité de mon malheureux fils, et il ne me reste qu'à

' vous demander de garder le silence sur cette triste affaire. M. le préfet comprendra, j'en suis sûr, qu'il est de ces plaies qu'une famille honorable tien< à cacher.

l'omnibus du diablb 225

— Parfaitement, monsieur le baron, répondit Chambras en s'inclinant.

— Puis-je vous demander maintenant à quelle personne ^'ous faisiez allusion quand vous disiez que les cent mille francs avaient été partagés ?

— Rien de plus facile. La personne qui a reçu la moitié de la somme est madame la baronne de Gondo.

— Ma femme I c'est impossible.

— Monsieur le baron, voici comment les choses se sont passées. Mardi, vous avez invité à dtner M. de Mariposa, et vous avez prié madame de Gondo de paraître à ce dîner avec tous ses diamants.

— Sans doute, mais... je ne vois pas.

— Madame de Gondo n'avait plus son collier. Elle l'avait mis en gage. Il le lui fallait le soir même. Elle a fait appeler M. Brévan et elle lui a demandé de prendre cinquante mille francs dans la caisse et de les lui apporter.

— Si je croyais cela...

— Madame la baronne ne le niera point quand elle sera interrogée. Elle dira aussi que M. Brévan a refusé, comme c'était son devoir. Sur ces entrefaites, monsieur votre fils s'est présenté chez sa belle-mère et il a eu avec elle un colloque trèscourt, mais très-animé, à la suite duquel il a couru à la caisse pendant qu'elle retenait M. Brévan. Je pense, monsieur le baron, que vous devinez le reste.

g26 LES MY-STERES DU NOUVEAU PARIS

— Mais c'est absurde ! ma femme n'a pas besoin d'argent. Pourquoi aurait-elle engagé ses diamants? comment aurait-elle consenti à se faire complice de mon fils... qu'elle déteste?

— Je puis vous le dire, si vous tenez à le savoir»

— J'y tiens tellement que je vous somme de vous expliquer sur-le-champ.

— Madame de Gondo subit, depuis trois mois^ les exigences d*un homme...

— Qu'osez-vous dire ?

— D'un homme que j'ai rencontré tout à l'heure dans votre cabinet, et qui se nomme Georges Carinis.

Le baron fut obligé de s'asseoir sur le coin de son bureau. L'émotion lui coupait les jambes,

— Je pe vous apprendrai pas, reprit Chambras, à quelle malheureuse circonstance cet homme doit l'influence qu'il exerce sur madame de Gondo. Il a sur elle des droits... imprescriptibles, et il en abuse singulièrement, car, à ma connaissance, il lui a déjà extorqué plus de cent mille francs. Le collier a été encore une fois mis en gage, hier, au mont-de-piété, et Carinis a perdu cette nuit au jeu tout l'argent prêté sur ces magnifiques pierres... q\ie madame îa baronne n*est plus en mesure de vous montrer, si vous lui demandiez de nouveau à le» voir.

Le banquier ne répondit pas. Il se mit à se promener furieusement à travers son cabinet en maugtèsM des injures et des menaces à l'adresse de son fils et de sa femme.

l'omnibus du diable 22T

— Je vous crois, monsieur, dit-il en s'arrôtant devant Chambras, je vous crois et je vous jure que les coupables seront punis. Mais vous comprenez qu'il s'agit ici d'une affaire de famille où l'intervention de la police serait superflue. Souffrez donc que je îa règte moi-même et portez mes remercîments à M. le préfet.

En dépit de ce congé peu dissimulé, Chambras ne bougea point.

— Pardon, monsieur le baron, dit-il sans s'émouvoir, vous oubliez que M. Brévan et sia fiancée, in« justement accusés, sont encore en prison.

-^ Et que voulez- vous que j'y fasse ? riposta brutalement M. deOondo.

-« Je veux, reprit Chambras en appuyant sur le mot, je veux que, sur-le-cbamp, sans perdre uoe minute, vous veniez avec moi chez le juge d'instruction, que vous lui déclariez en ma présence que votre fils est l'auteur da vol. Je me charge, moij de lui apprendre ^r qui a été ima^né et exécuté le tour odieux qui a égaré la justice. Mais il faut que l'ordonnance de non-lieu soit rendue et que ces jeunes gens soient mis en liberté aujourd'hui môme.

— Certes, je ne refuserai pas de témoigner en leur faveur, dit le baron avec embarras, mais la démarche que vous me demandez me serait pénible, vous devez le comprendre, et...

—Cette démarche est indispensable, etjene vous la demande pas, je l'exige.

— Ahl vous le prenez sur* ce ton-là. Eh bien, je refuse.

— C'est votre dernier mot ?

— Oui, et je vous prie de sortir.

— Fort bien, monsieur le baron. Je sors.

Dans une heure, Salomon Garpatz aura de mes nouvelles.

— Que dites -vous? murmura le banquier épouvanté.

— C'est Georges Carinis qui m'a appris tout à l'heure, et très involontairement sans doute, que vous vous appeliez ainsi. Je vais de ce pas à la préfecture consulter le dossier de Salomon Carpatz, l'usurier qui emporta jadis la fortune d'un honorable commerçant, nommé Paul Robinier...

— Conduisez-moi chez le juge, s'écria M. de Gondo; je sais prêt à faire tout ce que vous voudrez.

— Allons donc ! je savais bien que je vous déciderais, dit froidement Chambras. Venez, monsieur le baron, venez vite. Il ne faut pas faire attendre les innocents.

YIII

Dominique compte les heures depuis qu'il est rentré la veille, ramenant avec lui le fils de VÉpoulardeur. Chambras lui a promis de lui apporter des nouvelles de M. de Colorado, et Chambras ne parait point, quoiqu'il soit midi passé.

Le Canadien se désole encore plus qu'il ne s'impatiente, car il se dit que ce retard est de mauvais augure et que, sans doute, Marcel est mort.

Sa douleur s'augmente de celle du pauvre enfant dont il s'est chargé et qui n'a pas cessé de pleurer en demandant à voir sa mère. Et Dominique ne sait que lui répondre, car il ne se sent pas le courage de le conduire à l'hôpital, où la malheureuse femme est sans doute déjà couchée sur les dalles humides de la salle de repos.

Pour lui donner le courage d'entreprendre ce

triste voyage, il faudrait que Charubras fût là^ Chambras qui l'a déjà soutenu dans les épreuves qu'il traverse depuis la disparition de son ami, Chambras qui ne désespère jamais, Chambras que rien ne trouble, que rien n'arrête, et qui marche d'un pas ferme et sûr à travers les complications les plus inattendues. Il a déjà déjoué bien des embûches, éclairci bien des mystères; il fera le reste. Il démasquera successivement tous les ennemis de M. de Colorado, il atteindra ses ravisseurs, mais Dieu seul sait s'il pourra le sauver.

Vingt fois, Dominique a été surle point de courir chez lui pour savoir si les agents qu'il a envoyés à la recherche du Barbillon n'ont pas donné signe de vie. Mais il a réfléchi qu'il ne le trouverait probablement ni à son domicile, ni à la permanence, car le sous-chef de la 9ûreié a promis de s'oecuper, toute aflhire cessante, de Savinienol de Céciie. Sa matinée a dû être employée à achever de naettre en lumière les preuves de leur innocence, à déeouvrir l'auteur du vol, à obtenir une ordoniMince de noib-lieu, à délivrer les prisonniers peut-être. Le Canadien se dit tout cela, il cherche à se rassurer et il n'y réussit guère.

S'il n'était pas de fer, il serait déjà mort de fintigue'et de ehagrin, car deptris le premier jour de la fatale semaine qui va finir, il n*a pas pris un instant de repos. Le ta&di, son vieux camarade a disparti. Le mardi, fl s*est battu en duel avec M. Pouliguen. Le mercredi, il a couru les ra^ de Paris Qomme nu chien qui a perdu son mattre« Le

L'aMNlBUS ©U DIABLE 231

jeudi, il est allé au mont-de-piété avec Chambrasqui lui a appris un nouveau malheur, Tarrestation des chers fiancés. Le vendredi, il a vu mourir une femme et couper en deux un coquin.

•On est au samedi, et il se demande quelle catastrophe va marquer 'Cette sixième journée, car il sait par expérience que le proverbe ne ment pas et que les désastres s'enchaînent et se succèdent presque toujours quand ils ont commencé à fondre sur tin homme.

Il y a d^ séries dans la vie comme au jeu, deis séries bonnes ou mauvaises, et Dominique est tombé sur la pire de toutes. Il le sait, il le croit du moins, et il maudit l'idée qu'a eue Marcel de quitter la Californie pour venir poursuivre des vengeances chimériques dans cet infernal Paris où il n'a rencontré que des déceptions. Il maudit même ce ministère des bienfaits qu'il a sollicité et qu'il a eu si rarement l'occasion d'exercer depuis que M. de Colorado le lui a ooîïfié.

Pour peu qu'il se laissât aller aux idées noires qui l'assiègent, il se ferait sauter la cervelle après avoir cassé la tête à Atkins, car il commence à désespérer de la justice divine aussi bien que de la justice humaine. Autour de lui, les bons sont persécutés et les méchants triomphent. Savinien et Cécile sont en prison, Âtkins est au combie de ia prospérité. Il est vrai que T<dbîiac a été cruellement puni tde 8«B méfoilS) trop cruellement mèiM^ poisqa'â n'a jai&ais été qu'un coquin suballeroie, mais ce chAtîment providentiel ne console pas Do*

minique des triomphes de l'abominable Yankee.

Si du moins les bandits qui ont enlevé Marcel étaient pris et traités selon leurs mérites, ce serait une compensation à tant d'injustices. Le Canadien les hait tellement, qu'il serait capable de surmonter ses répugnances pour l'affreux spectacle d'une exécution, et de retourner à la Roquette pour leur voir couper le cou.

Il en était là de ses sombres réflexions, lorsque Chambras parut. Le sous-chef de la sûreté avait sa figure des mauvais jours, et Dominique comprit tout de suite qu'il n'avait rien de bon à lui annoncer.

— Vos agents n'ont rien trouvé, n'est-ce pas ? lui demanda-t-il d'une voix étranglée.

— Si, répondit tristement Chambras. Ils ont retrouvé la trace et les débris du bateau où M. de Colorado a été enferméà

— Mais. . . lui ?

— Je désespère de le revoir.

— Ahl il est mort! mes pressentiments ne m'avaient pas trompé I

— Il n'y a à cet égard aucune certitude.

— Il est mort, vous dis-je. Mon pauvre Marcelmurmura Dominique.

Et de grosses larmes roulèrent sur ses joues bal sanées.

— Voici comment les choses se sont passées, reprit Chambras, beaucoup plus ému qu'il ne voulait le paraître. Mes hommes sont arrivés à Mantes hier soir, assez tard, et ils y ont appris qu'un ba-

l'omnibus dq diablb 233

teau dont le signalement se rapportait à celui du Barbillon en était parti dans la matinée. Ils ont pensé qu'il avait fait du chemin et ils ont cru agir pour le mieux en prenant le premier train, qui les a déposés à Vernon. Là ils ont constaté que le bateau n'était pas encore arrivé , et ils en ont conclu qu'ils n'avaient qu'à remonter la rivière pour le rencontrer. Ils se sont mis en route bravement, à pied, malgré la nuit, malgré la pluie, car il faisait un temps affreux et on n'y voyait goutte.

A dix heures, ils arrivaient à Bonnièressans avoir aperçu le Barbillon^ quoiqu'ils eussent toujours suivi la berge. Malheureusement la Seine, en cet endroit, fait un détour énorme. La côte de RoUeboise la rejette fort loin, et elle va passer devant le gros bourg de la Roche-Guyon. Sous peine de manquer le but, il fallait contourner cette boucle interminable, et il en est résulté qu'à deux heures du matin seulement ils arrivaient en face d'un village nommé Vétheuil, qui est situé sur l'autre bord.

Là, ils ont entendu le tocsin, et ils ont vu la lueur d'un incendie. Ils ont pris le pas de course, quoiqu'ils fussent exténués, et une heure après ils arrivaient au village de Mousseaux, dont tous les habitants étaient sur pied. Ce n'était pas une maison qui brûlait, c'était un bateau.

— Le 'Barbillon ? demanda Dominique avec angoisse.

— Hélas 1 oui, dit tristement Chambras.

— Alors, Marcel est mort, puisque les brigands l'y avaient enfermé.

234 LBS BfTSTâRBS Dt7 NOtTVBAU PARIS

— Ce n'est pas certain, répondit le sous-chef de la sûreté d'un air peu convaincu.

— Il est mort... vous le savez bien... Pourquoi me le cactier?

— Je vous jure que je dis la vérité. H n'est que trop probable que M, de Colorado a péri, mais je n'en ai pas la preuve. Le feu a pris ou a été mis au bateau vers deux heures, et il a très- rapidement consumé cette vieille carcasse pourrie. Les amarre» ont été brûlées, et le bateau s'en est allé à la dérive, de sorte que les paysans des environs n'ont pu être d'aucun secours. Ils ont vu les derniers débris du Barbillon s'enfoncer et disparaître dans le fleuve au moment où mes agents arrivaient.

Rabacjion a ouvert sur-le-champ une enquête, et il a appris que ce bateau s'était arrêté là le soir, contrairement aux usages des mariniers, qui préfèrent passer la nuit dans une ville, et que les gens qui le montaient n'avaient fait que boire et chanter jusqu'à une heure très-avancée. C'était VÉpotUar^ deur et sa bande, il n'y a pas à en douter.

Du reste, on en a eu bientôt la certitude. Rabachon a fait fouiller avec des crocs et des perches la rivière, qui n'est pas très-profonde à cette place* là, et on a retiré deux corps à moitié carbonisés : celui d'une femme d'abord, puis celui d'un homme que mes agents ont reconnu à sa*forme et à son costume plutôt qu'à son visage, car il était complètement défiguré. Ils sont sûrs que c'est VÉ-poulardeur. La femme devait être sa maîtresse, une (] rôlesse qu'il traînait avec lui depuis quelques mois.

l'omnibus du diable 235

— El... les autres... que sont-ils derenus?

— On n'en sait rien encore. Rabachon avait hâte de rentrer à Paris pour me faire son rapport, mais il a prévenu la gendarmerie et les recherches continuent.

— Je vais partir, s'écria Dominique. Je veux être là quand on retirera de Teau mon pauvre Marcel... je veux le revoir... l'embrasser encore une^ fois...

— Vous feriez un voyage inutile. L'opération? doit être terminée à l'heure qu'il est, et j'ai donné des ordres pour que le corps d^ M. de CJolorado fût rapporté à son hôtel, si, par malheur, on le retrouve. Mais je vous répète que j'espère encore.

— Moi, je n'espère plus, soupira le Canadien- Si Marcel, par miracle, avait réussi à s'échapper, il serait déjà ici. Le bateau a brûlé cette nuit, à quelques lieues de Paris. ..

— Quinze lieues, à peu près.

— Et il y a un chemin de fer. S'il vivait, il serait de retour depuis longtemps.

Ce raisonnement fit impression sur Chambras^ qui baissa la tête et ne répondit pas.

— Oui, il est mort, reprit douloureusement Dominique, ils me l'ont tué. Cela devait finir ainsi dans cette ville exécrable. Je sais maintenant ce qu'il me reste à faire, ajouta-t-il en montrant le poing à un ennemi invisible.

— Je' viens de vous annoncer une bien maa- Taise nouvelle, reprit doucement Chambras. Je vais vous en apprendre une b(5nne. M. Brévan et

la jeune fllle qu'il doit épouser ont été mis en liberté ce matin.

— Savinien et Cécile sont libres ! s'écria Dominique; leur innocence a été reconnue!

— Oh ! pleinement, dit Chambras. A la suite de l'audience qull m'a accordée hier, le juge d'instruction n'a fait aucune difficulté de rendre une ordonnance de non-lieu.

— C'est vous qui les avez sauvés. Merci, dit le Canadien, qui saisit les deux mains du sous-chef de la sûreté et les serra cordialement. Que n'avezvous pu aussi délivrer mon pauvre Marcel ! murmura-t-il en pleurant.

— J'ai fait ce que j'ai pu... la fatalité s'en est mêlée.

— Oui, il était écrit là-haut que Paris nous porterait malheur. Dorénavant, je ne veux plus penser qu'à assurer l'avenir de ces pauvres enfants et à punir ceux qui les ont persécutés. Je sais déjà que c'est Alkins qui a fait cacher les billets de banque chez Cécile. Apprenez-moi, je vous prie, le nom du voleur... vous devez le savoir, puisque vous avez pu prouver au juge que Savinien n'était pas coupable.

— Le voleur, c'est M. Ernest de Gondo.

— Le fils du baron?

— Lui-même. J'ai été assez heureux pour le prendre hier en flagrant délit, car il a recommencé à alléger la caisse de son père, et si je n'ai pas pu lui faire avouer catégoriquement le premier vol, j'ai du moins décidé le baron à m'accompagner

l'omnibus du diable 237

chez le magistral chargé dinstruire l'affaire et à lui déclarer la vérité.

— Voilà qui me réconcilie avec lui.

— Oh ! vous n'avez pas beaucoup de gré à lui savoir de cette démarche. Il ne Ta faite que contraint et forcé. Je vous engage môme à retirer le plus tôt possible les fonds que M. de Colorado lui a confiés.

— Je les retirerai aujourd'hui môme. Je suis pressé de régler mes comptes avec tous ces genslà, car je veux partir dès que j'aurai arrangé les affaires de Savinien et de Cécile. Il me tarde de les embrasser. Pourquoi ne les avez -vous pas amenés ?

— Ce n'était pas possible, dit Chambras d'un air assez embarrassé. Vous comprenez qu'après ce qui s'est passé, la jeune fille ne devait plus rentrer dans cette maison de la rue Albouy, où elle aurait rencontré madame Alexis. M. Brévan a dû s'occuper sur-le-champ de lui trouver un nouveau domicile. Il ne pouvait pas l'emmener chez lui, puisqu'ils ne sont pas encore mariés.

— Oui, je comprends. Alors, à cette heure, ils sont ensemble, cherchant un logement...

— Non, M. Brévan cherche seul. Sa future avait à s'acquitter d*un devoir de reconnaissance. Si M. de Colorado eût été ici, assurément elle seraif. d'abord venue avec son fiancé le remercier, mais...

— Vous leur avez appris à tous deux la mort de Marcel?

— Sa mort, non, mais sa disparition ; et lew douleur m*a profondément touché. Madame Dortis s'intéressait h la jeûna âUd, Le jour où Tarrestatîon a eu lieu, oette daipa était à la veUle de lui ayazvcer la somme n^espairf» k l'achat d'un fonds» Bile allait la mettre à la tête d'une ipaison de fleurs artifleielles.

— Cécile, en sortant de prison, a commencé par aOer la yoir. Elle a bien fait*

— Oui» certes, et le jeune homme m'a dit qu'il irait l'y rejoindre cette aprè$/midi.

— Pensez-vous qu'il y Boit maintenant ?

^ C'est probable, répondit Chambras, après avoir regardé sa montre.

—^ Eh bien, je veux y aller aussi. Madame Dortis a une fille que Marcel aimait ; je tiens à lui dire adieu avant de quitter la France, et puisque nous devons trouver chez elle les pauvres enfants que vous avez sauvés...

— Vous ferez, comme on dit, d'une pierre deux eoups ; c'est très-bien, mais vous oubliez que vous vous êtes battu en duel avec le commandant Pou- Bguen et que vous l'avez grièvement blessé. Se présenter chez sa belle-mère quand il est à peine hors de danger... diable I c'est peut-être un peu risqué.

-^ Bah 1 le commandant est un franc et loyal marin qui m'a d^à pardonné. Et même je ne serai pas fâché de le voir pour lui dire qu'il a eu grand tert d'aoouser Marcel. Quand je lui aurai donné ma parole d'honneur que Marcel, au lieu de cher-

•M-uk^i^

l'omnibus du diable 239

€ber à séduire sa femme, Ta protégée contre les entreprises d'un fat, il me croira» D'ailleurs, il doit savoir que Marcel est mort, et il ne le pousuivra pas jusque dans l'autre monde de ses injustes soupçons»

— Qui sait? la jalousie est une passion aveugle.

— J'ai le moyen de lui prouver que la sienne était mal fondée. Marcel, avant d'aller à cette fatale représentation des Variétés, avait écrit à madame Pouliguen... J'espère qu^elle aura conservé la lettre... Vous verrez.,, car vous venez avec moi, n'est-ce pas?

— Volontiers. J'ai précisément des explications è, demander à la fiancée de M. Brévan sur un fait qu'il importe d'éclaircir,

•^ Alors, partons. lie coupé doit être attelé. Le temps d'embrasser Ten&nt de cette malheureuse femme, et je suis à vous,

— Le fils de Jacques Crambard. Le voilà orphelin de père et de mère, le pauvre petit diable. Que comptez-vous en faire?

— L'emmener en Amérique. Vous savez bien que j'ai promis de me charger de luL A propos, j'entends que la pauvre morte ait des funérailles décentes; mais j'ignore les formalités qu'il faut remplir pour... voudriez-vous me rendre le service de passer à l'hôpital?

— C'est fait, dit simplement Chambras» Elle Bera enterrée demain matin, et je suivrai le convoi.

~ Nous le suivrons. L'enfant sera entre noua

deux. Ah I tenez, il faut que je vous dise encore une fois que vous êtes un brave homme, ajouta Dominique en se jetant au cou du policier, qui ne chercha point, comme il l'avait fait la veille, à se dérober à cette marque d'estime et d'amitié.

Il la reçut même avec une émotion visible, et il faut dire qu'il la méritait bien.

Le Canadien rentra, après une courte absence, et passa son bras sous le sien pour le conduire à la voiture qui attendait dans la cour. Il l'aimait, cet excellent sous-chef de la sûreté^ que ses terribles fonctions n'avaient point rendu impitoyable, qui savait protéger les faibles et compatir à leurs souffrances. Il aurait voulu l'emmener avec lui en Californie, quand ce n'eût été que pour avoir un compagnon à qui il pût parler de Marcel. Mais Chambras n'était point disposé à repasser les mers. Son métier l'attachait au rivage, et il ne s'en plaignait pas trop, attendu qu'il l'exerçait par vocation.

Arthur Ganoche, dit Pain-de-Blanc, et beaucoup d'autres coquins auraient sans doute gagné à son départ. Les honnêtes gens y auraient assurément perdu, car le service qu'il dirigeait en sous-ordre avec tant d'habileté est, comme le dit un éminent écrivain, Vorgane même de la sécurité de Paris.

Il venait précisément d'accomplir des miracles d'intelligence et d'adresse pour démontrer l'innocence de Savinien et de Cécile, et s'il n'avait pas pu préserver M. de Colorado, c'est qu'il y a des

L^OBfNIBUS DU DIABLE 241

occasions où le hasard semble prendre à tâche de déjouer tous les calculs et de mettre en défaut la vigilance la plus active et la prudence la plus consommée. Encore avait-il exécuté un véritable tour de force en retrouvant, dans l'espace d'une nuit, les traces du BaHUlon et des bandits qui le montaient. Mais il croyait n'avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire, et, en ce moment môme, il méditait d'achever son œuvre et d'employer pour cela des moyens qu'il jugeait inur tile d'exposer à Dominique.

Le coupé s'arrêta bientôt devant l'hôtel du quai de Valmy, et Chambras eut soin de dire au vieux serviteur qui les reçut à la grille que lui et son compagnon venaient pour entretenir madame Dortis d'une affaire importante ; mais il ne crut devoir ni s'expliquer davantage, ni donner son nom, et encore moins celui de M. Le Planchais.

Selon la coutume hospitalière de la maison, le domestique les conduisit tout droit au salon où Marcel avait vu Claire pour la première fois.

Elle y était encore, à côté de sa mère, la charmante jeune fille dont M. de Colorado avait rêvé de faire sa femme, et le Canadien la reconnut parfaitement, quoiqu'il l'eût à peine aperçue le jour où elle était venue à l'hôtel de la place de l'Europe, envoyée par sa sœur. Il la reconnut et il remarqua qu'elle était vêtue de noir, comme si elle eût porté le deuil de Marcel. II lui sembla même qu'elle le reconnaissait aussi, car une vive émotion se peignit sur son doux visage lorsqu'il entra. Mais, à m 14^

^42 LES MYSTIÈI^ES BU MOVYjSAU PARIS

\rai dire, le bon Dominique n'eut d'yeux, tout d'abord, que pour ses chers protégés.

Savinien et Céeile étaient là, afissis côte à côte, i deux pas et en faee de l'excellente veuve, qui les interrogeait avee sa bonté accoutumée. Il courut à eux et se mil à les embrasser, sans aucun souci des convenances, car il oublia complètement de saluer madame Dortis.

Il est vrai que Tapparition de deux personnages qu'on n'attendait guère produisit un véritable coup de théâtre dans ce paisible intérieur. Les fiancés laissèrent bien volontiers Dominique les serrer dans ses bras et lui rendirent même largemmit ses accolades, mais Claire pâlit et sa mère se leva d'un air offensé.

Il fallut que Chambras, qui avait conservé tout son sang-froid, lui ejppliquât en très-bons termes U double but de leur visite.

- Madame, dit-il, veuillez nous excuser de nous présenter ainsi. M. Brévan voucj apprendra qui je suis. J'ai contribué, je crois, à le justifier d'une accusation inique, et, sachant que jQ le rencontrerais ici, je me suis permis de venir l'y chercher. Monsieur qui m'accompagne est l'ami intime de M. de Colorado, qui avait Tbonoeur d'être connu de vous,, .

— Qui avait 1... murmura Claire. C'est donc vrai! M. de Colorado est mort I

-^ Oui, mademoiselle, dit brusquement Dominique en s'avançant vers la jeune fide, il est

L'&VtSmOB DU ftUBLfi SIS

mort, et il a dû mourir en peosaat à vous, car îe TOUS jure devant Di«u qu'il vous aimait d*amour.

Le bon CaDadien avait fait sans songer à mal cette déclaration aussi âÛMàre que déplacée, et il ne se doutait nullement de TefiFet qu'elle allait pro^ duire. Claire pâlit, ferma les yeux et mit la main sur son cœur» que Dominiâfine tenait de toucher cruellein^nt.

— ^ Monsieur! s'écria liùadame Bortis, choquée d'entendre interpeller sa fille de la sorte. De quel droit vous permettee-vous ..

* «^ Ëxcnses-aioi, madaiiie, interrompit le chaâ- Beur d'ours gris; je parle comme un sauvage que je suis, et je ne sais pas faire des phrases pour exprimer ce que je pense*. Mais si mon pauvm Marcel était la, il voms dirait ce que je viens de vous diine, ce qu'il me disait encore le jour où il m'a quitté... le jour &i(al oi!i il est parti,., pour ne plus revenir.

— £h bien, monsieur, t^rit sévèremf»itla veu^ du fabricant, si M. de Colorado était là et qu'il me ttnt ce langage, je lui répondrais qu'entre uia fille et lui l'inégalité de fbrtime est telle, qu'un mariage est impossible, et, dès lors, l'aveu des sentiments que vous vene^d'exprimer en son nom est presque une insulte.

—-Une in^uïie 1 répéta Dominique stupéfait. Ah I Dieu m'est témoin que je ne songe pas à insulter celle que mon ami chérissait. Vous parleK de la différence de fortune... je n'y ai jamais pensé, m Marcel non plus, je vous le jure. Que voulez-vous l

je suis d'un pays où on se marie quand on s'aime et où on ne s'inquiète pas du reste.

— Je ne doute pas, monsieur, de vos bonnes intentions, dit madame Dortis un peu radoucie, mais je vous prie de m'expliquer le but de votre visite.

— Le but? Chambras vient de vous dire que nous espérions rencontrer ici M. Brévan et mademoiselle Cécile. Je voulais vous remercier de ce que vous avez fait pour eux. Mais je venais aussi pour autre chose. Marcel m'a laissé son testament. Je l'ai ouvert et je vous l'apporte. Il me laisse tout ce qu'il possède en Amérique et il partage l'argeût qu'il a en France entre M. Savinien Brévan et mademoiselle Claire Dortis.

— Je refuse, murmura la jeune fille.

— Et moi, monsieur, s'écria madame Dortis, je vous prie de considérer comme nul le legs inexplicable que contient ce testament. Ma fille n'a aucun droit aux générosités de M. de Colorado, et je rougirais d'elle si elle les acceptait.

Dominique regarda Savinien, et tirant de sa poche un papier enfermé dans une enveloppe dé- -cachetée :

— Le nom de mademoiselle Dortis n'y figure pas seul, dit-il lentement.

— Moi aussi, je refuse I s'écria le jeune Brévan.

— Je n'ai donc plus de raison pour conserver cet -écrit, qui ne profiterait qu'à moi, conclut froideloent le Canadien.

l'omnibus du diablb 945

Et après avoir déchiré le testament, il en jeta les morceaux dans le feu de la cheminée.

— Que faites-vous? dit la veuve très-émue. Vous n'avez pas le droit de vous dépouiller ainsi... de priver M. Brévan...

— Savinien m'approuve, et quant à la part que Marcel me laissait, je suis bien le maître d'y renoncer, répondit Dominique. Et maintenant, madame, je n'ai plus qu'une seule chose à vous demander.

. — Parlez, monsieur.

— je voudrais voir le commandant Pouliguen.

Oh I je sais ce que vous allez me dire. Mais j'ai aussi à remplir auprès de lui une mission sacrée, et si vous voulez bien le faire prévenir que je suis là et que je désire lui parler, je suis sûr qu'il me recevra.

Madame Dortis sonna et dit quelques mots à voix basse au vieux serviteur, qui était sans doute resté dans le corridor, car il fut prompt à se montrer.

Quand il eut disparu pour s'acquitter de la commission dont sa maîtresse le chargeait, il se fit dans le salon un grand silence. Chacun des acteurs de cette scène singulière se recueillait sous l'impression de sentiments très-divers. Claire pleurait à l'écart, et Cécile, assise près d'elle, lui serrait affectueusement les mains et mêlait ses larmes aux siennes.

Les deux jeunes filles savaient maintenant iqu'elles ne reverraient plus M. de Colorado. L'une

£46 LBS BrrSTÉRES DU NOUVEAU PARIS

regrettait amèrement son bienfaiteur ; l'autre ne cherchait plus à cacher qu'elle avait aimé Marcel, et ses sanglots équivalaieïit à uti aveu que sa mère n'avait pas le courage de lui reprocher,

Savinien, exalté par les terribles péripéties qtfil traversait depuis trois jours, les bras croisés, la tête htfute, regardait Dominique comme s'il eût voulu lui dire : Vous vojei que j'étais digne dès isrenftfts de votre ami, car je vous approuve d'avoir détruit le testament qui m'enrichissait.

Dominique, lui, ne s'enorgueillissait pas de son ûdîofi, qu'il trouvait toute simple. Il ne pensait qu'à s*acqûitter du devoît qu'il s'était imposé, c'est-à-dire à réconcilier M. Pouliguen avec sa femme, afin d'être libre ensuite de quitter là France, non pas, bien entendu, sans avoir cassé la tête à Atkins.

Chambras seul était resté calme au milieu de toutes ces agitations, et ce fut lui qui parla le premier.

— Madame, dit-il à la veuve, j'espère encore que M. Le Planchais n'aura pas à regretter d'avoir tfnéanti le titre qui lui assurait une immense fortune, car... ► ^

— Je ne regrette rien, interrompit le Canadien. Les t)iens qne mon pauvre ami Marcel laisse en Aimérique retourneront à l'5&rat de Californie, où il les avait gagnés. C'est justice, et tout est pour le mieux, car je n'aurais su qu'en faire. Regardezmoi et dites si j'ai la mine d'un ârchi-millionnaire. Non, non, je n'en venx pas de cette fortune, pas

L'OItfNTBUS Dtf MABLÈ 24T

même d« l'argent qui est chez M. de Gondo, puistfm persofRi^e ici ne e^n^eirt à le partager avec moi. J^ le retirerai det»ain et je le donnerai tooitié aax bépitaux et moitié à un orphelMi de ma connaissance.

Maintenant, j'aveue que je serais bien contrarié sî cette canaille d*Atktns S'emparait du filon de la Nevada que nous avons eu tant de peine à défendre autrefois contre les wiipè^jarrets qu'il commandait, mais je réglerai mes comptes avec ce misérable avant de tti'etftfcarquef pour le Canada.

— Vous ne m'avez p«ts ïiàîssé achever, reprit Ohambras. Je voulais cKre que tout espoir n'est pas perdu, car il n'est pas pwmvé que M. de Oolofftâo soil mort.

Claire leva sur celui qui pariait ainsi ses yeux pleins de larcnes e?t joignit les mains pour prier Dieu de lui rendre Marceft.

— - Dites-vous vrai, monsieur? detnanda tivement Savinien.

— Je n*affîrme rien. Je doute.

— Quelque chose me dit que je le reverrai, murtt^ra Cécile.

^^ -Quoi qu'il arrive, dit madam:e Dortis, je tiens à assurer M. Le Planchais de ma sympaihie, et à hii affirmer que je n'ai jamais suspecté ses intenlioûs.

— Oli ! je ne vous en veux pas, s'écria Dominîqfue. C'est ma faute. Au lieu de vous dire brutalement ce que pensait mon pauvre Marcel, f aurais dû vous remercier de ce que vous faites pour ses-

amis. Savinien vous devra son bonheur et...

— M. Brévan m'honore en acceptant mes offres et c'est moi qui resterai son obligée, car j'ai à cœur de réparer le mal que lui a causé, à lui et à mademoiselle Cécile, un homme que j'ai trop longtemps gardé chez moi et que Dieu, je yiens de l'apprendre, a châtié de ses mauvaises actions. Grâce à vous, monsieur, ajouta la veuve en s'adressant à Chambras, il a été fait justice des calomnies de <;e Tolbiac.

— Quoi! s'écria le Canadien, ce contre-maître qui a été tué hier dans la scierie...

— Avait été l'homme d'affaires de madame Dortis, interrompit Chambras. Sa complice, madame Alexis, me l'a dit après sa mort, et je n'ai pas pensé ce matin à vous le répéter.

» Mais alors c'est lui qui a calomnié aussi Marcel... Marcel et la femme du...

Le Canadien se souvint à temps que Claire était là et s'arrêta court. Au même instant, le domestique reparut et ût signe que le commandant était prêt à recevoir M. Le Planchais.

— Allez, monsieur, allez seul, dit la veuve. J'ai hâte de connaître dans tous ses détails l'histoire de ce complot formé par des misérables contre M. Brévan, et monsieur, qui l'a déjoué, ne refusera pas de me les donner, ajouta-t-elle en s'adressant à Chambras. Peut-être voudra-t-il bien nous dire aussi sur quoi il se fonde pour espérer encore que M. de Colorado est vivant.

Chambras s'inclina pour exprimer qu'il était

l'omnibus du diable 249

prêt à répondre et Dominique sortit pour aller 4enter auprès de son ancien adversaire une démarche 'délicate, et sur le succès de laquelle il n'était pas sans inquiétude, car il s'avouait bien à lui-même qu'il ne possédait pas à fond l'art des ménagements.

Tout à l'heure encore, il venait d'acquérir la preuve qu'il ne suffit pas toujours, pour agréer aux gens, d'être animé à leur endroit d'excellents sentiments, et qu'on peut fort bien les blesser avec les meilleures intentions du monde. Mais il n'était pas homme à reculer devant les difficultés d'exécution d\in louable dessein, et il s'était juré de ne pas quitter la France avant d'avoir augmenté, en réconciliant la femme et le mari, son bagage de bonnes actions. Il suivit donc sans hésiter le vieux serviteur, qui l'introduisit dans la chambre du blessé.

Dominique croyait trouver le commandant seul ^t il fut assez surpris de voir madame Pouliguen assise à son chevet. II ne se déconcerta pas pour cela et il alla droit à l'officier en lui tendant la main.

— M'en voulez-vous encore? lui demanda-t-il avec émotion.

— Pourquoi vous en voudrais-je? répondit le marin. Vous vous êtes battu loyalement, et si ce malheureux duel a eu lieu, je n'ai à m'en prendre qu'à moi-même. Je vous remercie d'être venu, car je suis bien aise de vous dire que je ne me serais jamais consolé si j'avais eu le malheur de vous tuer.

250 LES MYSTÈRES Î)U NOÛVEAtT PART»

Ce début était encourageant, et le Canadien se semait déjà plus à l'aisé ; mais il cherchait par où il allait commencer et il ne trouvait pas son exorde.

La présence de madame Pouliguen le gênait considérablement, et cependant il venait la justifier. Mais il y a des cas où l'avocat le mieux intentionné est embarrassé de plaider devant sa cliente, et si les parties adverses se trouvaient à l'audience dans certaines affaires de séparation d& corps, il est probable que l'éloquence des défen^ fenseurs serait singulièrement entravée dans ses développements.

Il s'agissait, cette fois, d'une réconciliation; mais Dominique n'en était pas moins empêché pour la prêcher. Il cherchait à lire sfur la figure des deux conjoints les sentiments qui les animaient à Tendroit l'un de l'autre, et cet examen ne le rassurait pas du tout.

Le commandant montrait une physionomie glaciale et ses yeux n'exprimaient aucune bienveillance pour sa femme.

Quant à Clotilde, elle gardait une attitude résignée et triste, presque indifférente. L'entrée de Dominique ne l'avait pas troublée, quoiqu'elle dût bien deviner à peu près le but de sa visite. On eût dit qu'elle se savait condamnée, et qu'elle était résolue à ne rien tenter pour se soustraire au sort qui l'attendait. Elle avait l'air d'une patiente signant le bourreau qui doit l'exécuter.

C'est que depuis la fatale journée où on avait

h'omkihVA eu iMABiii 251

rapporté tout sanglant le capitaine de vaisseau, si maltraité par la carabine de Dominique, il se pas^ sait dan$ cette ehaoïbre un drame silencieux et

terriUe*

Llmplacable marin n'avait pas adressé un reproche à $a feoDine; il avait aeeepté ses soins, et il avait même exigé qu'elle M s'éloignât jamais de son lit* Mais, quand il li, gurpreMît fondant en larmes, il la foudroyait d'im regard qui disait ctai* rement : Epargnez«moi le dégoût d'assistier à cette eomédicL

La malheureuse Clotilde baissait la tête sous ce regard poureaober ses pleurs et S4 bonté. Une mut qu'elle lui donnait à boire, elle avait lu dans ses ;eux un épouvantable soupçon, et elle avait bu la première pour rassurer son injuste accusateur; et elle avait souffert cette injure sans que la rougeur de l'humiliation lui vint aux joues.

Ce supplice durait depuis quatre jours, et il menaçait de durer jusqu'à ce que, guéri de ses blessures, ie mari outragé se fît justicier pour châtier la coupable.

A sa beJlermère, & Claire, à René, qui l'entouraient de soins, M. Pouliguen avait déclaré que les médecins lui défendaient de parler, et il échappait ainsi à l'obligation de s'expliquer sur la cause de son duel.

Madame Dortis n'était pas dupe de ce silence, et, quoiqu'elle ignorât ce qui s'était passé dans le ménage de son gendre, car elle n'avait pas osé in^ terroger Clotilde, elle comprenait qu'un danger

252 LBS liTSTÂRBS DU NOUYBAU PARIS

menaçait sa fille. Les mères ont un instinct qui ne les trompe jamais et la pauvre veuve avait perdu le sommeil, depuis que de poignantes inquiétudes étaient venues se joindre aux chagrins que lui causait la conduite de René.

Aussi, lorsque Dominique lui avait parlé d'une mission dont :l était chargé auprès de M. Pouliguen, avait-elle pressenti qu'il s'agissait précisément de ce secret qui troublait le repos du commandant. Il ne lui avait jamais dit un mot de sa querelle avec M. de Colorado, ce terrible marin; il s'était môme abstenu de lui nommer M. Le Planchais, son adversaire. Elle savait seulement qu'il y avait eu un duel, un duel à mort où le mari de sa fille avait failli succomber. Mais elle devinait que ^e Californien et son ami étaient mêlés à ce mysière, et, comme il lui tardait de l'éclaircir, elle ne s'était point opposée à ce que Dominique vît le blessé, parce qu'elle espérait qu'après cette visite la lumière se ferait peut-être.

Si le commandant étendu sur son lit de douleur avait pu prévoir ce que le Canadien avait à lui dire, il est probable qu'il aurait refusé de le recevoir. Heureusement, il crut qu'il venait s'acquitter d'un devoir de courtoisie, et, n*ayant contre lui ni ressentiment, ni griefs sérieux, il ne fit aucune difficulté de l'admettre. Seulement, Dominique n'en était pas plus avancé d'avoir été bien accueilli, et il restait coi sur sa chaise, cherchant une entrée en matière et ne la trouvant pas.

Enfin, après quelques instants d'un silence pé-

l'omnibus du diablb 253

Bible, il fil comme ces poltrons qui se jettent tête baissée au plus fort du danger, pour s'enlever la possibilité de reculer.

— Je viens de la part de Marcel, dit-il brusquement; de la part de M. Caradoc de Colorado.

— Il n'est donc pas mort ! s'écria le blessé. Et un éclair de haine passa dans ses jeux.

— Nul ne peut dire ce que Marcel est devenu, reprit Dominique, et il n'est que trop probable qu'il a été assassiné. Mais, le jour où il a disparu, à la veille de se rencontrer avec vous, il m'a confié des choses que je crois de mon devoir de vous répéter avant de quitter la France... car je vais partir... partir pour toujours.

— Si ce que vous voulez me dire a trait à la cause de mon duel avec cet homme, il est inutile que vous preniez la peine de parler, dit sèchement M. Pouliguen.

— Il le faut cependant

— C'est bien. Je vous écoute, mais je vous avertis que vous ne changerez rien à mes résolutions.

Et, d'un geste qui en disait bien long sur les sentiments qu'il nourrissait a l'endroit de l'épouse coupable, il ordonna à Clotilde de sortir.

Elle se leva, muette et résignée, souleva une portière qui séparait la chambre de son mari de la sienne et disparut.

— J'aime mieux ça, pensa le bon Canadien. Je n'aurais jamais eu le courage de m'expliquer devant elle. Commandant, dit-il, je vous donne ma

254 LES MT6TËRBS DU NOUVSAU PARIS

parole d'honneur que Marcel est un honnête bomoae et que vous raceosêz à tort.

— Epargnez- moi des protestations de ce genre et arrivez au fait. Qu'avez-vous à m'apprendre ?

— La vérité, toute la vérité, rien que la vérité» Je ne vous demande que de m'entendre sans m'interrompre. Lorsque Marcel est arrivé chez vous, juste au moment où vous alliez tuer madame Pouliguen, dénoncée par un misérable, il vous a dit que c'était lui qui l'avait reconduite à la petite porte du jardin de madame Dortis, et il n'a pa» menti. C'était bien lui en etfet, mais madame Pou* liguen n'était pas venue le chercher pour avoir de vos nouvelles. Vous voyez que je suis franc. Je vais même être brutal. Il Tavait rencontrée à la porte du cercle où eUe venait attendre un M. Oscar Belamer qui lui faisait la cour et dont elle avait eu l'imprudence d'écouter les beaux discours.

— Le jour où je vous ai rencontré à Champigoy, voufi avez déjà essayé de me donner le change par le moyen que vous employez aujourd'hui. Je ne m'y laisserai pas prendre.

•*- Ecoutez-moi jusqu'au bout. Vous avez chaseé le drôle qui avait calomnié votre femme, mais il ne s'est pas tenu pour battu. Il vous a écrit une lettre anonyme pour vous attirer au bal de l'Opéra, où vous avez rencontré une créature qui vous a dit que Marcel était l'amant de madame Pouli* guen. Elle était payée pour cela, et je sais par qui. C'est alors que, sans autre examen, sans explication préalable, vous avez provoqué Marcel. Il s'y

l'omnibus du DIABLfi 23S

attendait presque, car il était au bal, il vous avait tu causer avec cette damnée femelle qui était la mattresse d'un scélérat de Yankee^ notre ennemi acharné, et, quand il reçut rolre cartel, il venait précisément d'insulter avec intention ce Belamer qui se permettait des propos injurieux pour votre honneur et de l'appeter en dueL II voulait le tuer et, après vous avoir débarrassé de lui, vous raconter tout, vous faire toucher du doigt tous les fils de cette trame abominable. C'est pour cela qu'il vous donnait rendez-voos à Gbampigny, qui est tout près de Vincennes, où il devait se battre avec Belamer. Vous savez pourquoi il n*est pas venu, et je...

— Je vous répète que vous m'avez déjà dit tout cela, interrompit le commandant, et si vous n'aver pas d'autres preuves.

— J'en ai une. Le jour où il vous a écrit qu'il vous rencontrerait à Champigny, il a écrit aussi à madame Pouliguen.

— Vous osez en convenir I

— Oui, il lui a écrit pour la supplier de ne vous rien cacher... d'avouer ses imprudences. Elle n'é* tait pas destinée à vous être montrée^ cette lettre^ et vous ne pouvez pas douter qu'elle ait été écrite de bonne foi. Si, par bonheur, madame Pouliguen l'a conservée, demandez-lui de vous la montrer^ demandez-lui de...

Dominique s^arréta envoyant reparottre Clotilde^ plus pâle encore que de coutume. Evidemment^ elle avait tout entendu.

Elle s'avança lentement vers le lit où gisait le blessé qui la regardait avec des yeux chargés de menaces, tira de son corsage un pli carré qu'elle lui présenta et tomba à genoux. ■<

Le commandant prit la lettre et se mit à la lire. Dominique, très-ému, suivait ses impressions sur sa figure. Il le vit pâlir, puis rougir, puis trembler, et enfin laisser tomber la lettre pour tendre à sa femme prosternée une main qu'elle couvrit de baisers et de larmes.

— Dieu soit loué ! murmura le Canadien ; je l'ai sauvée.

A ce moment, on entendit au dehors des pas précipités.

— On vient ; relevez-vous, madame, dit vivement M. Pouliguen. Il ne faut pas qu'on voie que je vous pardonne.

La porte s'ouvrit au moment où madame Pouliguen se relevait, et on entendit la voix du vieux domestique disant :

— Oui, monsieur, M. Le Planchais est là, mais je vous répète que vous ne pouvez pas entrer. M. le commandant est très-malade et le médecin a défendu de le fatiguer.

Au lieu de lui répondre, le visiteur auquel il s'adressait l'écarta brusquement et se précipita dans la chambre.

— Marcel I s'écria Dominique.

Et les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de Tautre.

La scène était à peindre : M. de Colorado serrant

l'omnibus du diable 257

sur sa poitrine son vieux camarade, fou de joie, qui criait à tue-tôte :

— Vivant I il est vivant 1

Clotilde en pleurs, suffoquée par l'émotion ; son mari, se soulevant sur son lit de douleur et regardant Marcel avec des yeux où on lisait un soupçon. Évidemment, il se demandait si ce n'était pas une nouvelle comédie qu'on jouait là, une comédie arrangée pour le tromper encore.

— Comment as-tu fait pour échapper à ces brigands? demandait Dominique; et moi, qui depuis une heure avais perdu tout espoir... figure-toi que les agents de Chambras sont revenus ce matin... il les avait envoyés à ta recherche et ils lui ont appris que le bateau avait brûlé... Tu n'es pas blessé, n'est-ce pas ?

La question était bien naturelle, et le Canadien aurait pu commencer par l'adresser à son ami, car M. de Colorado, pâle, défait, les cheveux en désordre, paraissait avoir peine à se soutenir. Il était couvert d'un manteau qui laissait voir ses habits en lambeaux, ceux qu'il portait le soir de la première représentation de Vile de Tohu-Bohu, et rien n'était plus étrange que ce costume de soirée fripé, tordu, déguenillé, porté par un homme aux yeux caves, au teint livide. On aurait dit un spectre en cravate blanche.

— Non, dit Marcel, je suis seulement brisé de fatigue... j'ai failli être brûlé... puis noyé... et j'ai dû revenir à Paris à pied... Ces coquins ne m'avaient pas laissé de quoi prendre le chemin de

fer... Je suis arrivé exténué à rbdtel... on m*a dit que tu étais ici, et je m'y suis fait conduire... tu comprends que j'avais hâte de fembrasser.

— Si je le comprends I ah ! je crois bien f moi qui tout à l'heure encore partais de ta mort au commandant... moi qui... tiens! vais-tu, je suis si -content, que je ne sais plus ce que je dis.

La conversation aurait pu continuer longtemps ^insi, mais M. de Colorado s'arracha aux accolades réitérées de Dominique, et s'avançant vers le lit:

— Monsieur, dit-il à l'officier d'une voix émue, je vous demande pardon de me présenter ainsi; après ce qui s'est passé entre nous, j'aurais peutêtre dû m'abstenir, mais vous devez comprendre mon impatience de revoir mon ami M. Le Plan- -chais... et j'ajoute que sa présence dans cette maison me rassure et me fait espérer que vous avez oublié une querelle. .. qu'il n'a pas dépendu de moi d'éviter...

Le commandant laissait parler Marcel et son visage trahissait les agitations de son âme, mais il «'articulait pas une parole.

— Vous êtes souffrant, monsieur? lui demanda Marcel.

— Ah ! c'est vrai I tu ne sais pas I s'écria le Canadien. C'est moi qui ai blessé M. PouUguen.

-Toi!

- Oui, nous nous sommes battus*., bien malgré imoi, par exemple... dans le bois de Champigny, où tu avais donné rendez-vous au commandant..

j'ai eu le malheur de lui caâser un bras... et une cdte... Mais tout cela est oublié, n'est-il pas vrai, commandant ? Nous tenons de nous expliquer... je t'ai justifié. •

— C'est vous, monsieur, qui avez écrit cette lettre? demanda Tofficier en montrant le papier qui était resté sur son lit.

— Oui, dit Marce! qtrf comprit aussitôt la situation, oui, c'est moi, et je vous donne ma parole é'hotmew que lerof ce qtf elle contient est vrai.

Ce fbt dit ftvee tm tel accent de loyauté, que le «larin tressaillit et pei>rit d'une voix qui tremblait U peu:

— Ainsi ce n'était pas vous que madame Potlliguen vcnaM elief cbef an eercle?

^ Nofi) moMstoiir, iDidatfie Pouliguen a cédé à un moment d'entraînement qu'elle regrettait déjà quand Dieu a permis que je la rencontrasse.

I/homme. qui a el;kdreb^ à la détourner de set de*^ voirs est un misérable que je me proposais de ebàtier et demi j'auraia d^à ^t justice^ si la catastrophe la plus inattendue ne m'avait empêeJié de mQ rencontrer avee lui.

Le commandant resta quelques instant sans répoiidre, comme un juge qui se recueille avant d'abeoudre ou de cond«ainer«

— Pourquoi m'avez-voua eaché la vérité jusqu'à ee moment? demanda-t^ en regardant fixement M. de Colorado.

— Parce que ce secret n'était pas le mien, répliqua Marcel avec fermeté, parce que je voulais vous

épargner le chagrin de soupçonner une femme qui a pu être imprudente, mais qui n'a jamais été cou- i pable. Je réponds de son honneur comme du mien. Mais n'importe, j'ai eu tort de vous tromper, même pour un tel motif, et je vous en demande pardon.

— Je lui ai déjà pardonné, à elle, murmura le blessé.

A ce mot, Clotilde s'élança pour se jeter au cou de son mari, qui ne l'aurait pas repoussée, mais elle s'arrêta court en voyant entrer sa mère. Madame Dortis aperçut M. de Colorado et resta stupéfaite.

— Vous, monsieur, s'écria-t-elle. Jean, qui vous a introduit, m'a bien dit qu'il vous avait reconnu... je n'osais pas le croire...

— Il est sauvé, madame, cria Dominique, il a échappé aux bandits qui voulaient le tuer... je ne sais pas comment il a fait, par exemple... mais ça m'est égal, puisque je le revois... je le tiens, mon Marcel, nous ne nous quitterons plus.. C'est Chambras qui va être content, ajouta-t-il pour conclure ce discours incohérent.

— Il vous attend dans la cour, monsieur, dit la veuve, et il ignore encore l'heureux événement dont je me réjouis avec vous.

— Et Savinien I et Cécile I quelle joie quand ils vont apprendre...

— Quoi I ils sont ici? demanda Marcel.

— M. Brévan vient de nous quitter, et ma fille

L'OMNIBUS DU DUBLE 261

Claire a emmené mademoiselle Cécile dans sa chambre.

Au nom de Claire, Marcel pâlit et madame Dortis, qui s'aperçut de son trouble et qui en devinait la cause, regretta aussitôt de l'avoir prononcé. Elle s'approcha du lit et prit la main du blessé, dont les regards ardents allaient de Clotilde à M. de Colorado. On voyait bien qu'il luttait contre, une pensée qui l'obsédait et que les arguments de Dominique ne l'avaient pas pleinement convaincu. Il aurait voulu croire et il ne croyait pas encore.

Alors Marcel eut une inspiration. Il regarda le commandant comme pour lui dire : Je comprends vos tourments et je vais y mettre un terme, puis se tournant vers la veuve :

— Madame, dit-il lentement, j'aime mademoiselle Claire Dorlis, votre fille, et j'ai l'honneur de vous demander sa main.

Ce fut un coup de théâtre. La figure de M. Pouliguen s'éclaira, madame Dortis rougit et Clotilde pleura de joie.

— :- Je vous le disais bien, qu'il l'aimait ! s'écria Dominique.

— T Monsieur, balbutia la mère de Claire, la démarche que vous faites en ce moment... nous honore... mais elle est si grave et... je m'y attendais si peu... il y a des obstacles... et d'ailleurs, je suis obligée de consulter ma fille.

— Je ne veux devoir mademoiselle Claire qu'à elle-même, et je serais au désespoir de contrarier sa volonté, mais je vous supplie de lui dire qu'il

262 LES MTSTArBS bu MOirVBAU PARIS

dépend d'elle de me rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes, et que si eUe reirt bien agréer ma demande, j&lni consacrerai ma "▼ie.

L'émotion Tempécha de continuer. Il vit que le blessé lui tendait la main. Il la prit et la serra cordialemrat.

— - Vous m'ayez sauvé du désespoir, et mstmte" nant nous sommes frères. Merci î lui dit M. Pooliguen.

Marcel répondit par une nouvelle étreinte, salua madame Dortis et sa Me, et sortit en s'appuyant «ur le bras de Dominique.

— J'étouffe de bonheur, loi disait-il en descendant Tescalier.

— Et moi donc I- criait le Canadien, je te retrouve... tu épouses une fille charmante que j'aime déjà comme une sœur... Cécile et Savinien sont libres... Yive Chambras qui a fait tout ça!

— Où est-il? il me tarde de le voir... de lui dire.:.

— Me voici, monaeur, dit l'organe sonore du ■sous-chef de la sûreté qui, lassé d^attendre Dominique dans la cour, venait à sa rencontre.

Il ne parut pas trop sorpris en voyant M. de Colorado, qu'il avait, d^aiUeurs, déjà reconnu à sa voix. Le méti^ qu'il exerçait si magistralement l'avait cuirassé contre les étonnements, mais il fit mieux que de s'ébahir, il s'attendrit. Marcel vit briller une larme dans cet œil clair qui dépistait â bien les coquins.

I< CMXMIRUS ]>U DIÀBL8 263

Une lanne 46 policier, c'est presque une larme ^ diable, et une vieille légende prétend que si âatan poumt pleurer, il aérait releyé de sa cbute. Mais Chambras n'avait jamais que peu de temps à donner aux émotions douces*

— Venez, monsieur, dit-il à Marcel après l'avoir Mdbrassé de bon cœuirr II est urgent que je sache ce qui s'est passé sur le bateau, 8£n de poursuivre les brij^nds qui vous y ont! attiré^ Si tant est qu'iliS ne soient pas> tous au fond* de l'eau* Je vais donc, si vous le permettes, vous accompagner chez vous «t nous caillerons en rouie*

"* Sien volonti^rs,^ mais Savini^it et sa fiancée «ont iei, m'a-'t-on dit^ et je voiudrais^..

--^ Le jeune Brévam vient âe parâr, et fpiant à mademoiselle Cécile, il vaut mieux que vous ne 1» vo}iez pas maintenant, di4î Chambras dfun air assez ^aabarrâissé* Tout à Vbeure je vous dirai pourquoi.

Marcel fot uît peu suurpris de cette réticence, mais il ne fit pas d'objoetion. Il se rappelait, d'ailleurs, que la âancée de âaviniesn étapt mt eoûJérenice avec Claire^ -^ madame Dortla l'avait dit, -— et le moment eût été mal eb^si pour la voir.

Il ne voulait infliger ni à elle, ni à la jeune fille qu'il aimait les* émotion» d'une prernière rencontre avec lui, avas^t qu'elles lussent préparées à la nouvelle de son retour miraculeux. Il trouvait plus convenable aussi de^ laisser la mère de Claire lui apprendre qu'il venait de demander sa main. Ce Californien avait tontes liss délicatesses.

La voiture attendait sur le quai, et Dominique avait eu l'heureuse idée de faire atteler un visà-vis à trois places, quoiqu'il ne se doutât guère que la troisième serait occupée par Marcel ressussuscité. Ils y montèrent tous, et on roula vers l'hôtel.

Le Canadien ne se possédait plus, et, dans l'effervescence de sa joie bruyante et bavarde, il n'aurait pas laissé à son ami la possibilité de placer un mot, si Chambras ne l'eût prié poliment de permettre à M. de Colorado de parler.

— Il faut que je sache tout, et le plus tôt possible, dit-il, car si tous ces coquins-là ne sont pas morts, je n'ai pas une minute à perdre pour les rattraper. Et d'abord, comment s'y sont-ils pris pour vous attirer dans leur bateau?

— Oh I de la façon la plus simple, répondit Marcel, et si j'ai donné dans le piège qu'ils m'ont tendu, c'est que tout le monde à ma place s'y serait laissé prendre. J'avais vu Cécile avant d'aller au théâtre ; j'étais allé l'attendre à la sortie de son magasin, et nous avions longuement causé ensemble, assis sur un banc, à l'entrée du boulevard Magenta. Elle m'avait dit que des gens de mauvaise mine la suivaient sans cesse...

— Bon ! les émissaires de madame Alexis et de Tolbiac, soudoyés par M. de Mariposa, dit Chambras.

— Comment ! Atkins aurait payé ces misérables pour espionner Cécile ?

— Parfaitement. U avait son plan, tout à fait

distinct de celui des scélérats qui vous ont séquestré. Je vous expliquerai cela tout à l'heure. Continuez, je vous en prie.

— Cécile craignait d'être attaquée, enlevée peutêtre par ceux qui l'épiaient, et, pour la rassurer, je lui avais dit de me faire appeler sur-le-champ en cas de malheur. Nous étions convenus d'un mot de reconnaissance.

— On vous écoutait et on aura surpris le mot.

— Vous avez deviné. Une heure avant la fin du spectacle, on est venu me dire dans ma loge qu'un homme me demandait en bas. Je suis descendu et j'ai trouvé un gamin de Paris.

— Petit , maigre , blême , le nez retroussé , une blouse blanche et une casquette de soie noire...

— C'est bien cela. Vous le connaissez?

— Nous l'avons vu à la Morgue, M. Le Planchais et moi, le jour où on Ta retiré de la Seine au bas du quai Henri IV. Ses bons petits camarades ont dû l'y jeter.

— Oui... je me rappelle en effet avoir entendu des cris, puis le bruit d'un corps qui tombait dans Teau.

— Cet affreux voyou vous a répété le mot dont vous étiez convenu avec la fleuriste ?

— Précisément. Et il m'a raconté une histoire d'enlèvement. Cécile, prétendait-il, avait été entraînée de force sur un bateau et elle n'avait eu que le temps de lui jeter mon nom et la phrase de

' iM6 LES MTSTBEES DU NOUVEAU PARIS

reconnaisaaoce. Je n'ai pas hésité un instaiU, et j'ai couru atec lai à l'eiidroit qu'il m'indiquait.

— Dans une voiture de place que vous avez laissée au coin du boulevard Bourdon. Nous savons •eeku Le cocher a été retrouvé. Mais il y. a un point obscur. Si le gamin était de ceux qu'employaiaxt Tolbiac et madame Alexis, M. de Mariposa aurait donc été mêlé aussi à l'affaire du

— En doutez-vous ? s'écria Dominique.

— Un peu. Je crois à deux complots parallèles ycuk contre vos jeunes amis, tramé par TAméricain, Tau^e contre lapersoime de M. de Colorado, et cette dernière coquinerie me fait Teffet d'être t4>ut sim^plement un coup monté par VÉpoulardsur et sa bande* Cependant c'est à vérifier. J'interrogerai ce soir la marchande à la toilette. Mais je vous demande pardon de vous avoir interrompu, dit Chambras en s'adressant à Marcel. Veuillez reprendre votre récit*

•^ Nous sommes descendus sur le quai Heari IV. Le gamin m'a montré un bateau amarré k la berge et m'a dit que Cécile était là. J'ai pris mon revolver d'une maisy de l'autre un couteau américain que je porte toujours sur moi... heureusement, comme vous allez voir,„ et je me suia précipité sur le pont Mais pendant que je courais vers la cabine d'arrière pour l'enfoncer, j'ai été précipité dans le vide et j'ai perdu connaissance.

— Les gredinâ avaient levé les trappes des écoulilleSy parbleui

foWSilBVS DU DlàBLR 267

-*« C'est vrait ils Tcml dit (tevant moi depuis. Je suis reirenu de mcni évanouissement^ au moment où ils avaient achevé de me jEoioiller, et où ils m'enlevaient pour me porte? dan» le lieu où ils m'ont enfermé. J'étais hors d'état de me défendre^ mais le couteau que j'avais lâché se trouvait sous ma main et j'ai eu la prédeoce d'esprit de m'en em-^ parer. Dans robscurîté , il avait échappé à leurs recherches^ par le {dus miraculeux des hasards^un feasard qai m'a safuvé la vie.

~Bon! je eommenee à comprendre, murmura Chambras.

— Us m'ont jeté dans une espèce de cage en bois plaeéa lout aci fcmd. de la eale et ils m'y ont laissé, probablement pour pactager le butin^ car je me suisaperçKi que je n'avais plus ni aident, ni portefeuille, ni montre. Commie je vous le disais, j'ai entendu des eris^ Le bmit d'une lutte. Les brigands se disputaient mes dépouilles. Puis tout s'est apaisé et quelques temps après j'ai senti que le bateau se déplaçait-

^-^ En effet» ils ont déeampé le lendemain de très-boosie^ heure. Maintenant, combien étaient^ ils? il m'importe beaucoup de le savoir.

— Au moment où ils m'ont pris, ils devaient fitre quatre^ deux hommes et deux femmes» sans compter Le gamin qui m'avait amené et que je n'ai plus revu. Mais je suppose que l'un d'eux a dû rester à Paris.

— Et vous ne vous trompez pas. Celui-là s'est préseiité le jour même à la cai&se de M. de GiendOy

et il y a touché un chèque de sept mille neuf cents francs qu'ils avaient trouvé écrit et signé de vous dans votre portefeuille. "^

— Oui, je me souviens... il était destiné à mon carrossier...

— Après cela, il est allé engager votre montre au mont-de-piété, où nous Tavons retrouvée, M. Le Planchais et moi. Ensuite, il a vendu la reconnaissance.., vous ne devineriez jamais à qui.

— Non, vraiment; mais a-t-il aussi eugagé la chaîne... elle porte un médaillon qui contient des cheveux de ma mère?

— Il Ta gardée et j'espère qu'elle nous aidera à le pincer. Figurez-vous que cet amateur de bijoux a été vendre la Reconnaissance à sa tante, qui n'est autre que madame Alexis, la revendeuse qui demeure dans la maison de la fleuriste.

— C'est bizarre... mais... je m'explique maintenant pourquoi cette nuit j'ai cru le reconnaître... cet homme devait être celui que j'ai rencontré une fois dans l'escalier en allant voir Cécile.

— Et le plus curieux de l'histoire, c'est qu'il est le propre frère d'une farceuse qui se fait appeler madame de Marly...

— La maîtresse du jeune Dortis?

—C'est-à-dire qu'elle l'était, mais elle Ta planté là

pour un M. Jackson, qui, je crois, est de votre connaissance...

— Pierre ! mon valet de chambre I... Dominique vous a dit...

—Tout. Et, à ce propos, je vous apprendrai tan-

tôt des choses curieuses. Mais, si vous le voulez bien, revenons à notre récit. «^

— dh I il sera court. J'ai été pris lundi soir un peu avant minuit. Mardi, mercredi, jeudi et vendredi, je suis resté prisonnier de ces scélérats qui se conduisaient avec moi comme le font avec les gens qu'ils enlèvent les bandits du royaume de Napies. Ils voulaient me mettre à rançon et trois ou quatre fois par jour, celui qui était resté à bord venait me menacer de me torturer et de me tuer si je ne consentais pas à signer un bon de cent mille francs sur un des feuillets de mon livret de chèques sur lequel ils avaient mis la main.

— Et tu as bravement refusé? dit le Canadien.

— Je n'ai pas même daigné répondre à ce drôle. Mais je n'ai pas autant de mérite que tu pourrais le croire à lui avoir résisté, car je comprenais bien que si je signais, ce serait mon arrêt de mort. Une fois en possession du chèque^ le misérable m'aurait infailliblement massacré, d'autant plus qu'il avait à se plaindre de moi depuis le jour de cette exécution à laquelle nous avons assisté sur la place de la Roquette. Il paraît que, ce jour-là, je l'ai rossé. C'est lui qui voulait violenter Cécile sur le boulevard de Charonne.

— Après notre visite au cimetière ?

— Précisément; je l'ai très-bien reconnu.

— Quel homme était-ce? demanda Chambras.

— Une manière d'hercule, carré, trapu, velu comme un ours.

270 LBS MTffTàRBS DU HOITTKAU PARIS

•^ G est biM le signalement de YÉpoular-

deur.

-^ Quoi ! cet asaaflBin que toos soupçonniez d'avoir prid part jadis au pillage du magadin de Paul Robinier?

«- Lui-même. Il ne none gênera plue et il a économisé à TËtat dee fraie de justice* On Ta retiré ce matin de la Seine, grillé comme nn jambon.

— - Voilà un de tes comptes de vengeance ré- ^é, dit le Canadien, et ce n'est pas le setd. Hier, Tolbiac, le contre-mattre qui avait fait chasser Paul Robinier, Tolbiac a été pris dans un engrenage de machine et scié en deux. Je l'ai vu.

— Dieu est juste, murmura Marcel. Il a déjà puni deux de ces misérabtee qui persécutèrent autrefois un malheureux vieillanl...

— Il punira aussi les autrefs, je puis vous en répondre, dit Chambras. Mais apprenez*moi donc eomment le feu a pris au bateau et comment votis •avez fait pour vous sauver 7 ^

-« Je vous ai dit, reprit M. de Colorado, que j'avais passé quatre jours dams une espèce de eage -où je ne pouvais me tenir ni debout ni couché et où je recevais plusieurs foie par jour la visite dé VÉpoulardeur et des deux femelles qui voyageaknt avec lui.

— Comment étaient-^^Uee bâtiee, ces deux eréalures?

*- Je n*ai pas pu bien voir teufs traits, car la cale était très-sombre, et elles n'y venaient guère que

l'oMIOBUS SlU DIABLB 271

pour me jeter ma pitance, ub morceau de pain noir dont un chien un peu difficile n'aurait pas f oulu. Cependant, j'ai pu remarquer que Tune était grande et grosse, l'autre petite et mince, et c'était la plus méchante. BUe ne manquait jamais de m'injurier...

-— Celle-là a été certainement rOtîe avec YÉpou^ iardeur. On a retiré un cadavre de femme que le feu avait racorni au point de le réduire à la dimension d'un corps d'enlemt. J'espère que l'autre aura eu le m6me sort.

— J'en doute, et vous verrez pourquoi. Vous savez que j'avais par bonheur conservé mon couteau. C'était un instrument très-perfecttonné, un ehei-d'œuvre de la coutellerie américaine, que je regrette d'avoir abandonné dans la précipitation de mon évasion, car je lui dois la vie. Il avait una demi-douzaine de lames dont une très4ongue et très*pointue qui m'aurait servi à éventrer YÉpùu- UerdetÊTy s'il s'était &mé d'ouvrir ma cage pour m'étrangler ou pour m'assommer. Il avait aussi une scie très-soude et très-fine dont je me suis servi pour scier les barreaux de ma prison de bois.

Malheureusement^ ces barreaux étaient fort gros, et d'ailleurs, pour ne pas être surpris par ces chenapans des deux sexes, je ne pouvais travailler que la nuit, aux heures où je supposais qu'ils dormaient ou qu'ils étaient ivres, ce qui leur arrivait à peu près tous les soirs. Aussi la besogne n'avan-* fait guère. Cependant, hier soir, elle touchait à son terme et j'espérais bien m'éehapper avant le jour.

272 LBS MYSTÂRES DU NOUVEAU PARIS

Il faut vous dire que, depuis le matin, j'avais un geôlier de plus. J'entendais une voix masculine que je reconnaissais très-bien. C'était une de celles qui avaient frappé mon oreille la première nuit et elle se taisait depuis le départ du bateau.

— J'y suis. C'était celle d'Arthur Canoche, le neveu de la revendeuse, le frère de la Marly, celui qui a touché le chèque et engagé votre montre. Après avoir fait son coup, il a dû s'offrir deux ou trois jours de rigolade, comme ils disent; ensuite, il aura pris le chemin de fer et rattrapé le Barbillon à Mantes dans la matinée d'hier. Tout cela est clair comme de l'eau de roche.

— Je crois même que la grosse femme avait dû être du voyage, car elle et le drôle qui venait de rejoindre ses camarades sont descendus dans la cale pour y déposer une énorme cruche de grès dont je n'ai connu la destination que plus tard.

Le bateau a navigué toute la journée et s'est arrêté à la tombée de la nuit. Les coquins ont commencé l'orgie à laquelle ils se livraient régulièrement, aussitôt qu'ils n'étaient plus obligés de s'occuper de la manœuvre.

Mon travail était presque fini. Je n'avais plus qu'un barreau à scier pour pratiquer dans la cage une ouverture suffisante. Les autres ne tenaient plus que par la surface extérieure, et, en leur donnant une forte poussée, j'étais certain de les briser facilement, quand le moment serait venu. Je me suis remis à la besogne avec d'autant plus d'ardeur qu'au roulis du bateau je sentais que le vent

l'omnibus du diablb 273

devait souffler avec force et que le mauvais temps favoriserait mon évasion.

Je sciais depuis plusieurs heures et j'avais presque fini de couper le dernier obstacle, lorsque j'ai entendu marcher avec précaution. J'ai cessé aussitôt et j'ai caché mon couteau. Puis je me suis mis à regarder autour de moi avec mes yeux accoutumés à l'obscurité, mais je n'ai rien vu.

La cale était encombrée de marchandises de toute espèces...

— Des marchandises volées, probablement?

— Je le crois, car plus d'une fois j*ai entendu des phrases d'argot dont je ne comprenais pas trèsbien le sens, mais où il était question d'un receleur de la rue Traversière-Saint-Antoine, qu'ils nommaient^ je crois, le père Machin.

— Bon! je retiens le nom et l'adresse.

— Croyant que je m'étais trompé, ou que le bruit était produit par des rats qui venaient assez souvent me rendre visite, j'ai repris mon opération avec une nouvelle ardeur et je l'achevais quand une lueur très-vive a éclairé la cale, en même temps qu'il s'y répandait une fumée épouvantable et une odeur très-prononcée de pétrole.

Heureusement j'avais fini. Je me suis rué de toutes mes forces sur les barreaux qui ont cédé. Alors, j'ai couru à Técoutille où je suis arrivé à demi asphyxié et je me suis hissé sur le pont qui était déjà en flammes.

Je n'ai eu que le temps d'entendre des hurlements affreux qui sortaient de la cabine d'arrière

et d'entrevoir sur la berge, où ils venaient de sauter, un homme et une femme...

«-* Canoche et sa compagne, parbleu!

«- Je ne me suis pas demandé qui c'était, mais je me suis dit qu'il valait mieux ne pas tomber en-^ tre leurs mains; je me suis jeté à l'eau du côté opposé, et j'ai traversé la rivière à la nage pour aborder sur la rive droite.

— Il était écrit là-haut que nous prendrions tous les deux un bain dans la Seine en hiver, dit en riant le Canadien.

— Et nous nous en sommes tirés tous les deux, mon vieux Dominique, reprit Marcel. Mais, en prenant terre, je me suis trouvé aussi embarrassé que toi quand tu mis le pied sur la berge devant Clichy-la-Garenne. Je ne savais pas du tout où je me trouvais. Alors, j'ai eu l'idée bien simple de suivre le cours du fleuve en remontant. J'étais sûr qu'en marchant dans cette direction je me rapprochais de Paris. Et, en effet, je suis arrivé à Mantes un peu avant le jour.

Là, je me suis avisé pour la première fois que je n'avais pas un sou pour prendre le chemin de^ fer. J'aurais bien pu aller conter mon cas au commissaire de police de l'endroit et lui demander de me rapatrier, mais j'ai réfléchi qu'il voudrait me garder pour me faire assister à l'enquête, et, comme^ j'avais bien envie de te revoir, je me suis décidé à venir à pied. C'est long cinquante-huit kilomètres, je les $i compté^. Je nte suis pas de ta force comme piéton, si bien qu'en arrivant je n'en pouvais plus. A

l'omnibus du diable 275»

rbôtel, tout le monde m'a pris pour un revenant^ mais on m*a dit que tu étais sorti en voiture avec M. Chambras, et le valet de pied s'est souvenu que^ tu avais donné au cocher l'adresse de madame Dortis. J'ai pris un fiacre, et me voilà.

— Et nous ne nous* quitterons plus, j'espère, quand je devrais renoncer à tout jamais à revoir le Canada ! s'écria Dominique.

— Et moi, dit Chambras, je vous réponds maintenant de retrouver Canoche et sa complice, car ils sont vivants, n'en doutez pas, et je connais l'affaire de l'incendie comme si j'avais fait partie de la bande. Le joli frère de madame de Marlj voulait se débarrasser à la fois de VÉpoulardeur et de vous, et il a eu l'idée de vous cuire tous au pétrole- C'est ingénieux, ma foi) mais ce trait d'esprit le conduira, j'espère, à Vabbaye de Monte-à-Regret^ car il y a eu mort d'homme, mort de femme, préméditation, toutes les herbes de la Saint-Jean, et, dans une heure, mes plus fins agents seront en campagne. Je vous donne rendez-vous à la Roquette avant trois mois.

— Merci, nous n'y tenons pas, dit le Canadien. Assez d'exécutions comme ça. D'ailleurs, VÉpoulardeur est mort, et son camarade n'a jamais, que je sache, fait de mal à Paul Robinier.

— Je ne répondrais pas qu'il n'ait pas trempé dans les vieilles affaires de son associé. Us se connaissaient depuis fort longtemps et..,

— Parlez-moi, je vous en prie, de Savinien jet de Cécile, interrompit M. de Colorado. Il est donc vrai

qu'ils ont été en butte aux persécutions d'Atkins? Pauvres enfants ! c'est moi qui ai attiré sur eux la haine de ce bandit.

— Tu ne sais pas jusqu'où il a poussé la naéchanceté... Tu ne sais pas qu'il a fait accuser Savinien d'un vol et Cécile d'être sa complice... que, par suite de ses machinations, ils ont été arrêtés... jetés en prison...

— Mais ils sont libres, s'écria Marcel ; leur innocence a été reconnue...

— Oui, grâce à notre ami Chambras, qui a découvert le véritable voleur et qui va nous aider à traiter comme ils le méritent les gredins dont les calomnies...

— Je n'ai fait que mon devoir, interrompit le fious-chei de la sûreté. M. Brévan et la jeune fille qu'il doit épouser sont irréprochables et dignes de tout l'intérêt que vous leur portez. J'espère, comme vous, que tous ceux qui leur ont fait du mal seront punis, et je m'efforcerai de les démasquer tous; mais, avant d'expliquer à M. de Colorado les détails de cette affaire et les moyens que je compte employer, il est bon qu'il connaisse un fait... que j'ai appris seulement hier et qui est peut-être de nature à modifier ses intentions à l'endroit d'une personne...

— Voulez-vous parler de Cécile? demanda vivement Marcel.

— Oui, malheureusement.

— De quoi s'agit-il donc?

— J'ai l'honneur de vous répéter que cette jeune

l'omnibus du diable 277

fille *est innocente et que, de plus, les renseignements que nous avons recueillis sur son passé sont excellents. Mais... il y a un mais.

— Achevez, je vous en supplie.

— Vous n'avez certainement pas oublié Thistoire de ce caissier qui disparut jadis, emportant les dernières ressources de Paul Robinier, et dont on retrouva le corps dans le canal Saint-Martin?

— Non, certes. Il s'appelait Fertugues, et en se suicidant, après avoir dissipé l'argent qu'il 'avait volé au père de mon ami, il s'est rendu justice.

— Eh bien, monsieur, il m'en coûte de vous l'apprendre... Mademoiselle Cécile est la fille de cet homme.

— Elle!

— Pendant qu'elle était en prison, nous avons -dû rechercher son état civil, et nous avons la certitude qu'elle se nomme Cécile Fertugues. Elle se donnait le nom de Forgeot, qui est celui de sa mère, mais son père était le caissier infidèle qui acheva de ruiner Paul Robinier.

Marcel, accablé par ce coup imprévu, demeura «ans voix. La voiture venait de s'arrêter devant la porte de Thôtel. Chambras sauta à terre et s'éloigna «n disant :

— Excusez-moi de vous quitter si vite. Je n'ai pas une minute à perdre pour mettre mes agents aux trousses du nommé Canoche. M. Le Planchais voudra bien vous donner des détails sur l'arrestation u6 ces jeunes gens et sur ce qui s'est passé pendant votre absence chez M. de Gondo. .>

Minuit vient de sonner à la superbe pendule qui orne la cheminée du grand salon du cercle et la réunion des causeurs nocturnes est au complet, car les théâtres viennent de finir et la grosse partie n'est pas encore commencée.

Il est môme plus animé que de coutume, ce conciliabule d'oisifs bavards et de viveurs médisants. Les tables de whist sont délaissées 6t tout le monde s'est groupé devant le feu.

Il y a là d'Aldrige, la Roche-Perrière, Valbourg, Belamer et bien d'autres, des gentilshommes et des boursiers, des riches et des décavés, des vieux et des jeunes; le ban et Tarrière-ban de cette société 'bigarrée qui se rassemble dans les grands clubs à l'heure où les paisibles bourgeois se couchent. Mais la maison de Ooado n'y est pas repré-

l'obinibus bu diable 279

sentée, et cependant c'est l'heure où d'habitude le barcm Tient faire son rubber à cinq louis la fiche et Ernest tenter la fortune au baecarat.

D'ailleurs, ils ont bien fait de no pas Tenir, car il est fort question d^eux, et» s'ils étaient là, ils entendraient à coup sûr des propos peu flatteurs pour leur amour^propre. On les déchire à belles dents, on les voue aux dieux infernaux et au mé^ pris des capitalisa, et, dans ce concert de malédictions, c'est Oscar Beiamer, Tami intime d'Ernesl de Gondo, qui mène le chœur.

— Oui, messieurs, dit ce beau ténébreux, grand papa vautour est ruiné... absolument ruiné... la Bourse d'aujourd'hui l'a achevé... trois cents francs de baisse sur le Mobilier espagnol... et il s'en était fourré... fourré jusque /d, ajouta*t«il en chantomnani un air d'Offenbaeb.

— C'est bien fait, ça lui apprendra à faire des châteaux... en Espagne, s^écria d'Aldrige.

— Je le croyais plus fort, ce cher baron, reprit la Roche-Perrière. Uu prince de la finance faire la culbute comme un simple couHssier, c'est bête.

— Dites que c'est igioble, ajouta un eocodh très-connu pour ne jamais payer ses dettes ; car enfin il jouait avec l'argent des autres, et s'il fait faillite,. il ruinera un tas dlionnètes gens.

— Ces honnêtes gens-là n'avaient qu'à ne pas spéculer.

— On ne peut pourtant pas garder son argent éans son coffre. Ça ne se fait plus depuis le moyen Age.

— On achète de la terre.

— Qui rapporte deux et demi. Merci ! Les côtelettes du café Anglais sont trop chères pour qu'on puisse se payer le luxe de rester propriétaire foncier. Il y a longtemps que j'ai lavé mes immeubles.

— Nous connaissons les demoiselles qui se sont chargées de ce blanchissage.

— Mais, messieurs, dit Valbourg, il n'est pas prouvé que le baron soit si ruiné que ça. C'est un vieux routier qui en a vu bien d'autres.

— Possible, mon cher, répliqua Belamer, mais tant va la caisse à l'eau qu'à la fin... elle se vide.

— Joli proverbe. Je le retiens... pour le servir à mes créanciers.

— Cent louis que Gondo payera ses différences.

— Tenu. Tu peux préparer tes cent louis pour le jour de la liquidation.

— Bah ! son gendre le tirera de là.

— Le Yankee? pas si bête. Tu ne connais pas les Américains, mon bon. Celui-là est très-fort.

— Oui, au trente-et-quarante. Nous l'avons bien vu avant-hier chez Coralie.

— Eh bien, il lâchera un beau-père sans le sou comme il nous a lâchés quand il a eu raflé notre argent.

— Et comme il a fôcA^ Valentine.

— Pauvre Valentine ! ça nuira à son avenir dramatique.

l'omnibus du diable 281

— Pourvu qu'il ne lâche pas aussi mademoiselle de Gondo.

— Allons donc! l'hôtel est acheté et la corbeille aussi. Il épousera pour rentrer dans ses frais.

— A propos de la petite fête de jeudi, quelle drôle de société elle reçoit cette chère Goralie. Un comte de Saint-Planchers qui a l'air d'un chef de bureau en rupture de ministère. Un monsieur qui a un nom Grec et la mine à l'avenant, un planteur de la Louisiane qui parle tout le temps à la troisième personne...

— Ne dites pas de mal de celui-là. Il a des favoris superbes, et je connais pas mal de seigneurs étrangers qui ont l'air moins distingué que lui.

— C'est de plus un homme sérieux, puisque Coralie qui s'y connaît Ta choisi pour protecteur officiel..

— Elle aurait bien mieux fait de garder ce petit qu'elle avait pris en sevrage. Il allait bien, celui-là. On dit qu'elle lui a croqué déjà une centaine de mille, tandis que cet homme du Sud me fait l'effet de savoir très-bien compter. Las femmes sont bêtes, ma parole d'honneur.

— Pas si bêtes que vous le croyez. Le jeune Dorlis est complètement toqué de Coralie, et il a une belle fortune à attendre. Elle le reprendra quand il aura liquidé sa mère, et, pour passer le temps jusque-là, elle plumera son pigeon du Mississipi.

282 LBS MTSTÈBSS BU NOUVEikU PARIS

— Les pigeons de ce pays-là tienivent à leurs plumes. Ce Jackson, l'autre nuit, avait Tair d'avoir ^vie de pleurer pour quelques malheureux billets de mille que son compatriote du Nord lui a ratisses.

~ Ernest dd Gondo n'a paa pleuré, lui, mais il faisait un nez !

— Ce n'était rien auprès, de celui qu'il doit faire à l'heure qu'il est. Car le voilà à la côte» ce pauvre Ernest... et sans espoir de se relever après la débâcle de papa. Il n'est pas de force à donner des leçons de piano, ni de mathématiques, ni de grammaire française, ni de...

— Ni de rien du toutj parbleu !

— Bah I il se fera remisier ou il vendra des lorgnettes.

— A moins qu'il n'épouse Coralie quand elle aura drainé le planteur et le ûls du fabricant. C'est un avenir, ça, dit d'Aldrîge.

— Jamais. Coralie ne voudrait pas d'un panne pour mari, riposta Yalbourg qui connaissait le cœur de ces dames.

— Franchement, elle a raison. Si elle se croyait obligée d'assurer des situations ou de servir des pensions de retraite à tous ceux qu'elle a ruinés, elle se mettrait sur la paille.

— Le jeune homme qu'elle a congédié n'est-il pas le beau-frère d'un capitaine de vaisseau? demanda la Roche-Perrière»

— Du commandant Pouliguen, parbleu! s'écria Yalbourg. Demandez plutôt à Belamër.

l'omnibus du diable 283

— Mon cher, tu me feras plaisir en ne prononçant pas ce nom-là devant moi, dit gravement le beau ténébreux.

— Oh ! fais donc le discret l comme si tout le monde ne savait pas que tu as été du dernier bien avec la femme de ce navigateur.

Belamer» au lieu de répondre» se posa de trois quarts et mit la main dans son gilet.

— Il est creuanty cet fttre-Ià, avec ses effets de barbe, grommela le cocodès.

— Savez-vous le bruit qui court I reprit Valbourg. On dit que le Pouliguen a été grièvement blessé dans un duel qu'il a eu avec cet enragé qui voulait se battre contre Belamer, à la place de son ami.

— Et que j'ai traité comme il le méritait, ajouta le bel Oscar.

— Pardon ! c'est lui qui t'a traité. J'en sais quelque chose, puisque j'étais ton témoin. Si j'ai bonne mémoire, il t'a appelé « failli chien.. • »

— (( Failli chien » me plaît, s'écria le cocodès. Ça sent le loup de mer. C'est une injure goudronnée.

^ Je crois même qu'il t'a un peu étranglé, reprit Yalbourg. J'ai eu assez de; peine à t'arracher de ses mains.

— Tu comprends que Je ne pouvais pas me commettre avec un crocbeleur.

— Je ne dis pas le contraire, mais c'est bien heureux pour toi que nous nous soyons opposés

au duel, car il t'aurait probablement arrangé comme l'officier de marine...

— C'est ce qu'il aurait fallu voir, dit vivement Belamer. Cet homme est un simple coupe-jarret qu'on devrait faire arrêter par la gendarmerie, et je suis sûr qu'il est à la solde de cet aventurier californien qui s'intitulait M. de Colorado.

— Il a bien fait de disparaître, celui-là, dit le cocodès, car il n'aurait plus de quoi dîner. Tout son argent était chez le baron.

— Bah l il possède là-bas une mine d'or inépuisable.

— Il sera allé l'exploiter.

— Mais non. Il paraît qu'il a été assassiné.

— Tous croyez cela, vous autres? dit dédaigneusement Belamer. Eh bien, moi, je vous dis que cet homme est un simple escroc...

— Oh ! un escroc qui a un crédit de douze millions...

— Personne ne les a vus, ses douze milHons.

Rien ne prouve qu'il ne s'entendait pas avec le baron pour nous jeter de la poudre aux yeux.

— Vous déraisonnez, mon cher, dit d'Aldrige.

Ce Cahfornien était un galant homme et je sais ce qu'il pensait des Gondo. Il n'a tenu qu'à lui d'épouser Noémi qui lui faisait des yeux de carpe frite, et il n'en a pas voulu.

— Et moi je vous dis qu'il a filé, d'abord pour mettre en sûreté une partie de l'encaisse du baron, qui prépaîrait déjà sa faillite; ensuite, et surtout, pour ne pas se battre avec moi.

l'omnibus du diÀblb 285

— Vraiment? vous croyez qu'il avait peur de vous?

— Absolument.

— Vous m'élonnez, dit M. de la Roche-Perrière.

— C'est possible, reprit Belamer sans relever cette impertinence, mais je vous affirme que ce soi-disant Colorado est un lâche et qu'il ne reparaîtra jamais.

— Vous vous trompez. Me voici, dit la voix sonore de Marcel, qui, pour le malheur du bel Oscar, arrivait justement au seuil du grand salon au moment où fut lancé ce propos malsonnant.

Il y eut un cri de surprise auquel succéda presque aussitôt un grand silence.

M. de Colorado marcha droit à Tinsolent.

— Vous êtes un misérable que je devrais souffleter sur-le-champ, lui dit-il, en le regardant en face. Je veux bien ne pas vous corriger ici, mais je vous ordonne de sortir.

Belamer, qui était devenu livide, fit d'abord mine de se jeter sur Marcel, mais il se ravisa et s'enfuit en criant :

— Demain, vous aurez de mes nouvelles.

M. de Colorado haussa les épaules et se mit tranquillement à serrer les mains qu'on lui tendait.

Personne ne prit le parti du beau ténébreux et tout le monde s'empressa auprès de Marcel, mais ceux qui comptaient entendre de sa bouche le récit de ses aventures furent bien désappointés, car il se borna à dire qu'il revenait de voyage et on

286 LES MTSTKRES DU NOUVBAU PARIS

n'osa point insister. I>a reste, il ne s'attarda pas au cercle. Il n'y était venu que dans l'espoir d'y rencontrer Belamer et avec la ferme volonté d'en débarrasser pour toujours le ménage de M. Pouliguen.

L'exécution faite, il s^an alla rejoindre Dominique.

L'OlfNIBUS BU DIABLE 287

— Ainsi, ce M. Belamer a pris la fuite ? disait Chambras à M. de Colorado, trois jours après la scène qui avait mis en émoi, le samedi soir, les habitués du cercle.

— Ohl pour longtemps, je crois, répondit Marcel. Dominique s'est présenté hier chez lui de ma part et il a appris que le drôle était parti dans la matinée pour l'Italie» J'en suis charmé, car cela m'épargnera une vilaine besogne. Il est toujours désagréable de se battre avec un lâche. M. Pouliguen est débarrassé de lui ; c'est tout ce que je voulais.

—* C'est fort bien, mais malheureusement il n'est pas le seul qui ait décampé à ce qu'il parait;

— Vous voulez parier de M. de Gondo ?

-^- iMon Dieu, oui. Nous avons été informés à la préfecture qu'il a levé le pied et qu'il laisse un passif énorme. Cette nouvelle m'a beaucoup affligé. Je sais que vous aviez tous vos fonds chez lui et, si riche que Ton soit, une perte de quelques millions n'est pas indifférente.

— Il me reste encore ma mine de Californie, dit tranquillement Marcel, et, par bonheur j'ai, pris chez le baron, il y a peu de temps, une somme de trois cent mille francs dont je n'ai pas dépensé le tiers. J'ai donc de quoi attendre un envoi de San- Francisco.

— Je suis charmé de voir que vous acceptez ce désastre avec philosophie, reprit Chambras. Cela m'encourage à vous apprendre une chose dont je n'ai pas eu le temps de vous instruire.

— Serait-ce encore une mauvaise nouvelle ?

— Pas tout à fait, puisque le principal auteur de la ruine de Paul Robinier est puni de ses méfaits, mais vous auriez mieux aimé sans dqute vous charger de la punition.

— Expliquez-vous, je vous en prie.

— Eh bien, le prétendu baron de Gondo s'appelle de son vrai nom Salomon Carpatz.

— Ce n'est pas possible I

— C'est certain. Le hasard m'a fait faire cette découverte, vendredi dernier, en allant chez lui pour écïaircir l'affaire du vol dont Savinien Brévan était accusé, et vous savez déjà que mon enquête a pleinement réussi, puisque j'ai démasqué le voleur, qui n'était autre que M. de Gondo fils.

l'omnibus du diable 289

Depuis, nous avons entrepris à la préfecture des recherches qui nous ont mis à même de reconstruire tout le passé de ce coquin.^Nous avons fait jouer le télégraphe et nous avons appris qu'il y a vingt ans, après sa première faillite, Salomon Carpatz s'était réfugié dans son pays d'origine, à Jassy, en Moldavie, où il se livra à divers trafics assez lucratifs. Un peu plus tard, il passa à Constantinople, où il fit promptement une fortune considérable en volant le gouvernement turc, qui n'est pas difficile à voler.

Là, il changea de nom, il se fit baroniser et il se maria pour la seconde fois, car il était veuf et il avait deux enfants,* un garçon et une fille, que vous connaissez bien. Il est revenu à Paris, il y a sept ans, et il y a pris rang de plein droit parmi les princes de la finance.

— Et son passé ne s'est pas levé contre lui I et il ne s'est trouvé personne pour le lui jeter à la face, pour s'enquérir du moins d'où venaient ces millions qu'il étalait avec tant â'impudence!

— Vous ne connaissez pas Paris. La marée de l'oubli y monte plus rapidement que le flot dans les grèves du mont Saint-Michel. Pour effacer le souvenir des turpitudes les plus abjectes, des méfaits les plus retentissants, on n'a qu'à s'expatrier. Il suffit quelquefois de changer de quartier. Et quand on revient riche, nul ne s'inquiète de savoir comment on l'est devenu. Un homme dépouille ses amis les plus intimes, met des centaines de dupes sur la paille et disparaît. Dix ans .

t90 LES MYSVÂ&BS DU NOOVllAi;.; PARIS

Tmgt ans s'écocleni. Le.mtaie. faoaune renftre dans eette ville où onn'a pas. de imémoire et s'implante dans ua monde, d^rent^ Il a monlé. ea'^ade. IL était petU usHri^; Je voilà^Qnancier de haut yqL II donne des fètes^et il arrire^ipaefois^ qu'il y intite eeux qu'il a ^uillé&^

— Vous avez raison^ murmura MàrcfôL J'avsàs vu ce misérable dans mon enfance, .et, en. le retrouvant, il ne m'est pas venu: à. l'esprit. que je eonnaissais ce visage d'oiseau de proie. Mais..*. la police? Comment se fail-il qu'eue soit. si oublieuse?

— La police a fort à faire, cher monsieur, dit Chambras en souriant, et si elle s'attardait à fouiller le passé, elle risquerait fort de négliger le présent. Il y a la besogne quotidienne, ^ce qu'on pourrait appeler le crime courant, qui absorbe tous ses instants. Savez-vous qu'à Paris elle arrête en moyenne trente-sise mille individus par an, à peu près cent par jour ! Cela suffit à l'occuper, je vous, te jure. Aussi ne regarde-t-elle en arrière que si une récidive lui livre un coupable d'autrefois, ou bien quand elle reçoit une plainte.

— N'était-ce donc pas le cas pour Salamon Carpatz?

— C'est vrai, et je confesse que je le cherchais inutilement et que, sans une rencontre fortuite, je ne l'aurais peut-être jamais trouvé. Mais nous avons une- excuse. D'abord, il n'était pas sous le eoup d'une ancienne condamnation, et puis on ne iK^it pas téùs les jourr des; métamorphose» aussi

l'omnibcjs du DÎÂBLB'' 291 '

^jompïètes guex^eÙè dé ce juif : chenille au quartier du Temple/ et, vingt ans ^après^ papillon doré au boulevard Malesherbes. II y a de quoi dérouter ceux qui ont le miéur étudie les nwBursde ces insectes malfaisants.

— Ohl je n'accuse pas votre zèle, et je...

— Du reste, nous avons rattrapé le temps perdu, car nous avons recueilli sur la famille de Gondo les renseignements les plus inattendus. J'ai appris, par exemple, que la baronne est bigame. Mon Dieu, oui i elle est mariée à un mauvais garnement, nommé Georges Carinis, lequel, entre parenthèses, m'a appris, sans le vouloir, le véritable nom de M. de Gondo.

— C'est inouï. Elle est * sans doute allée le rejoindre, car elle avait déjà quitté l'Hôtel lorsque je in'y suis présenté pour retirer mes fonds. Ne comptez-vous pas la poursuivre? Elle a été, m'avez-vous dit, complice du vol qui a coûté si cher à Savinien ?

— Oui, mais malheureusement l'acte qu'elle a commis, ou plutôt qu'elle a conseillé à son beaufils de commettre, ne tombe pas sous l'application de la loi. Il y a un article du code qui protège les • femmes volant leur mari et les fils volant leur père, de sorte que je ne vois pas de répression possible contre tous ces coquins-là.

— Commentl Atkins lui-même, Atkins, ce misérable dont la scélératesse a failli perdre à jamais ^ deux innocents, Atkins échapperait à un châtiment^ légal?

— La question est plus délicate. Je ne suis pas de première force en droit pénal et il me semble qu'il doit exister un moyen de le traduire devant un tribunal, mais je ne vois pas trop lequel. On ne peut le condamner ni pour dénonciation calomnieuse, ni môme pour diffamation. Les gens qui dp gaieté de cœur sacrifient cent mille frances pour faire tort à leur prochain sont rares, et il est possible que le législateur n'ait pas prévu le cas d& M. de Mariposa.

— Ce sera donc moi qui me chargerai de le punir, dit à demi*voix Marcel.

^^ Pour la femme Alexis, qui a ouvert la porte de sa voisine avec une fausse clef, ce sera plus facile, et je l'aurais déjà fait arrêter, si je ne jugeais plus utile de la laisser libre en la faisant surveiller^ jusqu'à co que nous ayons mis la main sur son neveu Canoche. S'il revient à Paris, comme je l'espère, il ne manquera pas d'aller voir sa tante ou sa sœur. La maison de la rue Albouy et celle de la rue Castellane nous serviront de souricières.

— Ainsi, cette créature qui se fait appeler madame de Marly a pour frère un bandit de la pire espèce?

— Oh! il ne faut pas que cela vous étonne»

Beaucoup de ses pareilles n*ont pas des parentés plus relevées. Celle-ci est née rue Galande, non loin de la place Maubert. C'est une Mauberte^ comme nous disons à la préfecture, et les Maubertes ne rompent jamais tout à fait avec leur famille, ni avec leurs amis de jeunesse. Elles ont la nostalgie

l'omnibus du diable 293

de la boue. Mais, à propos de madame de Marly, avez-vous le projet de continuer à subventionner M. Jackson ?

— Non, je lui ai fait dire ce matin même de rentrer à mon service. Cette comédie me répugne et je crois d^ailleurs qu^elle est inutile. Il me suffira d'apprendre la vérité à M. Dortis pour le faire rougir d'une passion honteuse.

Chambras ne dit mot. Il n'était sans doute pas persuadé de Tefficacité du remède.

— Mais, reprit M. de Colorado, laissons là toutes ces fanges et parlons de Cécile. Je ne puis vous dire à quel point m'a bouleversé la confidence que vous m'avez faite. Je l'aimais comme une sœur, je l'aime encore... et, depuis que je sais qu'elle est fille de cet infâme caissier qui a volé Paul Robinier, je ne puis me défendre d'un sentiment de répulsion... que je me reproche, car, enfin, ce n'est pas la faute de cette pauvre enfant, si le hasard l'a fait naître d'un pèrô criminel. Certes, je ne cesserai pas de m'intéresser à elle, je ne détournerai pas Savinien de l'épouser, mais je sens qu'il me serait impossible de la revoir. Et pourtant, il y a des moments où je ne puis pas croire que c'est le sang d'un voleur qui coule dans ses veines.

— Le doute n'est malheureusement pas possible. Son acte de naissance porte qu'elle est fille de Suzanne Forgeôt et de père inconnu. Mais en marge •de cette pièce est inscrite là mention de la reconnaissance de l'enfant par Jacques Fertugues, lieutenant retraité, employé comptable. Et, circonstance

294 LBS srrrriiussTBu iyouvbau paris

singulière^ cette rec^D&sisBancQ n'a précédé que de iicdx jours la mart du père.

J'ai dit quelques mots de cette découverte àWa jeune fille, qui n'a pas tberché à nier sa filiation, et je me suis abstenu de la questionner sur ce triste passé» de peur de TaflOiger; mais j'ai fait une enquête et j'ai appris que Fertugues avait eu cette enfant lorsqu'il était encore au service.' La mère était une jeune orphdine que la ruine de- ses parents avait laissée sans ressources, mais qui avait été bien élevée; Fertugues, qui ne possédait que sa solde, ne pouvait pas répoueer, puij3qu'elie ne lui apportait pas en dot la somme indispensable, aux termes des règlements militaires, pour devenir la femme d'un officier, mais il'ne l'abandonna point. Seulement il cacha cette liaison à tout le-moiide, même lorsqu'il eut pris sa retraite^ et M; Robinier^ dont il était defveau le caissier, l'a probablement ignorée.

— Savinien 'aussi l'ignorait, murmura Marcel y tout est mysttérieux dans cette étrange histoire.

— Il y a un mystère, en effet, et je vous conduis en ce moment près de la seule personne qui pourrait l'éclaircir.

— Où altons-nous donc ?

— Là,r répondit Ghambcasionmontrimt un dôme octogone.

Ils causaient ainsi enr remontant la contre*aUée d'tm large boulevard qui coinduit, par une penle assez prononcée, de la gare du chemin de fer d'OrléwEis à l'ancienne barrière d'Italie, et qui porte le

. L'oWiriBUS. DU DUB&B . 29i

nom de boulôvacd de THÔpUal, en souvenir de rHôpital-^rénéral, t^u'on appelle . maintenant la Salpêtriëre.

Ils étment sortis^ ensemble pour visiter la berge du quai Henri lY où le MarbiU&n était, amarré na-

guère, et eette inspection :ierminée, le sous- chef de la ràre^e,aviait proposé au Californien de Taecompagner .dans une exeursion intéressante. Mareel avait .laecepté^aans s'informer da but de cette promenade, car il avait pleine confiance dans son guide et il savait qu'il n'entreprenait jamais, que des expéditions utiles.

Gomme il faisait beau, ils a\^ent laissé leur voiture au bout, du pont d'Austerlitz et ils cheminaient à pied.

— Et que pouvons^nous apprendre Jàqui«intéresse Cécile? s'écria M. de Colorado.

— Cela demande quelques explications que jtai le temps de vous donner avant que nonsarrivions à la grille de l'établissement, répondit. Chambras. Jo devine quel est le mystère qui vous préoccupe. Vous vous .étonnez comme moi que ce Fertnguie^, cet officier de fortune, honorablement retraité ^t devenu , un comptable modèie, car, jusqiL-au jour de sa disparition, M. Rotmâer n'avait jamais eu:un reproche à lui adresser, vous vous étonnez, dis-j^, que cet homme qui venait de reconnaître son enfant, ait voJ^sson patron et. se soit suicidé après avoir dissipé. le produit duvol.

— Qui,^ certes ; et, pour le;0roire,jil faudrait çpiA j'en euBsaia preuve.

:s^9ô LES MYSTÈRES DU NOUVEAU PARIS

— C'est cette preuve que je viens chercher, et j'ai bien peur qu'on ne me la fournisse. Il faut vous dire queFertugues menait une existence singulière. M. Robinier n'avait jamais connu le véritable domicile de son caissier, qui disait habiter un petit appartement rue des Gravilliers, et qui, en réalité, vivait, avec sa maîtresse et l'enfant qu'il avait eue d'elle, dans une maison située sur le quai de Jemmapes, presque en face de l'hôtel de madame Dortis, sur l'autre rive du canal Saint-Martin, d'où on a retiré son corps.

— C'est donc pour cela que, le jour où je l'ai rencontrée pour la première fois, Cécile n'a pas voulu passer par ce chemin... il lui rappelait de douloureux souvenirs.

-^ Elle a su en effet que son père était mort noyé, et je suis sûr qu'elle attribue sa triste fin à un accident. Sa mère croyait aussi sans doute à l'innocence de Pertugues, qui, paraît-il, lui avait promis de régulariser bientôt sa situation par un mariage. C'était d'ailleurs une honnête femme qui a fort bien élevé sa fille et travaillé courageusement jusqu'à sa mort.

— Oui, Savinien me l'a dit souvent, et il est bien difGcilo d'admettre qu'elle eût consenti à partager la fortune d'un voleur.

— Fertiigucs, reprit Chambras, avait gardé de sa vie de soldat l'habitude fâcheuse de fréquenter les cafés. Le jour qui précéda sa disparition, il avait été vu plusieurs fois dans des estaminets assez mal famés. Assurément, il se peut qu'en sortautd'undeces

l'omnibus du diable 297

bouges il ait été attaqué et tué par des chenapans qui le savaient porteur d'une somme importante; il est probable ûussi que ces chenapans étaient ses compagnons de débauche. Il ne faut pas songer à tes retrouver après tant d'années, mais le hasard tn'a mis sur la trace d'une personne dont le témoi- :gnage serait décisif. La question est de savoir si, €6 témoignage, nous pourrons Tobtenir.

— De qui voulez-vous parler?

— D'une femme qui était au service de M. Robinier lorsque le caissier emporta les quinze mille francs qui lui restaient. Elle fut plus tard soupçonnée d'avoir aidé au vol commis peu de jours auparavant dans le magasin de son maître, mais quand on s'avisa d'instruire contre '^ elle, il était trop tard. M. Robinier, n'ayant plus le moyen -de garder une servante, l'avait renvoyée, et il fut impossible de savoir ce qu'elle était devenue. On crut qu'elle avait quitté Paris pour retourner dans son pays. C'était une Allemande nommée Catherine Rolhacher. Les recherches ne furent pas poussées bien loin, et l'affaire en resta là. Or, je viens d'apprendre que cette femme, après beaucoup d'aventures, s'est fait, il y a deux ans, admettre à la Salpêtrière sous un faux nom et qu'elle y •estencore. Elle aparfaitementconnuFertugues, ses fréquentations, ses habitudes...

— Alors elle pourra nous dire comment il est fDort, s'écria Marcel.

— Je le souhaite, mais j'en doute. Elle est fort Agée, et elle a l'esprit un peu dérangé. Ilesttrès-

298 LES SiTSTÈRES DU NOUVEAU PARIS

possible qu'elle ait oublié le passé ou qu'elle ait intérêt à le cacher. Baas ce cas-là Je n'en tirerai lien ou je n'en tirerai que des mensonges. Pour l'affaire du vol auquel elle a peut-être pris part autrefois, la prescription lui est acquise, et je n'ai pas le moyen de la contraindre à parler en la menaçant de la cour d'assises. Mais j'ai pensé qu'il fallait tenter l'aYenture, et j'ai vu hier le directeur, qui m'a fourni sur le caractère de sa pensionnaire . des indications utiles. Catherine Rothac^er, devenue Catherine Rouget, est cupide, crédule et ba varde. Il y a donc des chances pour que je réussisse à la faire parler en flattant ses défauts.

Du reste, les employés de la maison sont prévenus de ma visite et vont me faciliter ma tâche. Je vous prie seulement de me laisser diriger l'entretien, et quand je vous adresserai la parole, de répondre dans le sens que je vous indiquerai d'un signe ou d'un coup d'oeil.

Nous voici arrivés, ajouta Chambras en franchissant la porte d'une vaste cour divisée en quatre parterres inégaux et entourée d'arbres.

M. de Colorado regardait avec curiosité les bâtiments qui présentent leurs hautes façades au boulevard et dont les noms se rattachent à la fondation de l'hospice.. Il y a le bâtiment Mazarin et le bâtiment Lassay.

Cette vue rappelle d'asaezvtristes^somvemrs. Là

fut enfermée^ en 1786, la trop, célèbre madame dte

, la. Motte on de Valois, condamnée à la «uite de

^ l'affaire du collier. Là aussi furent jmasaiicréçs par

l'omnibus DU DIABLE .299

les Septembriseurs, en 1792, treûte-cmq malheureuses femmes détenues dans le quartier de ..la grande Force.

Marcel ne sondait guère à ce passé historique, mais, quoiqu'il n'eût pas l'esprit tourné aux idéts romanesques, il pensa malgré lui à Manon Lescaut, et cet inimitable récit d'amour lui revint en mémoire.

C'était assez naturel, car on prétend qu'il arriva parfois que des visiteurs demandentauxsurveillante de leur montrer la cellule où la décevante maîtresse du chevalier Des Grieux fut enfermée. Alexandre Dumas a eu, comme l'abbé Prévost, l'honneur de créer une fiction plus vivante que la réalité, puisqu'il se trouve encore, dit-on, des voyageurs naïfi qui vont au château dlf, tout exprès pour voir .*le cachot de Dantès, le Dantès du roman de Monte- Cristo, dont le très-célèbre auteur n'a du reste que ce seul point de commun avec l'inventeur de. la plus touchante figure littéraire du dix-huitième siècle.

L'impression sentimentale que l'ami de Dominique avait éprouvée tout d'abord se dissipa vite quand il aperçut les vieilles femmes qui se reposaient sur les bancs dont la cour est garnie.

Il y avait là des créatures.dont il était bien difficile de deviner à première vue l'ancienne isonditieii

sociale.

£t, défait,, les pensionnaires de ce suprême asito se recrutent dans les mondes les plus, divers. On y trouve des domestiques,, des marxsbandes, des bouc

geoises, des ouvrières, des saltimbanques; on y rencontre même des actrices, des courtisanes jadis fêtées qui finissent là ravagées, hébétées, hideuses, Manons sans poésie dont les Des Grieux sont au dépôt de mendicité.

La Salpêtrière est le port de refuge où viennent échouer, après avoir été longtemps battues par les tempôtes parisiennes, ces épaves de la galanterie, et Dieu sait dans quel état elles y arrivent quand le vent de la misère les y pousse- On les reconnaît pourtant à l'expression de leurs regards où l'impudence se mêle à la tristesse. Quelques-unes, plus meurtries que les autres par leur chute, retombent dans les faiblesses de l'enfance. Elles ont peur de tout, elles tremblent au moindre reproche et elles pleurent quand on leur parle.

Chez presque toutes la coquetterie survit, et la blanchisseuse de la maison, qui emploie de nombreuses ouvrières, ne suffit pas à repasser les fichus et les bonnets de ces retraitées du beau sexe.

Marcel ne put s'empêcher de faire remarquera son guide les singulières recherches de toilette de ces vieilles sempitemeuses, comme disait Rabelais.

— Aujourd'hui, ce n'est rien, lui dit Chambras. Il faut les voir les jours de visite, ou bien quand on fait venir pour les gros ouvrages les pensionnaires les moins invalides de Bicêtre. Elles les admirent, elles les couvent des yeux, elles les choient, et je vous jure que les surveillantes ont bien de la peine à les empêcher de donner leur ration à de vieux gueux sans vergogne qui viennent régulière-

l'omnibus du diablb 301

ment leur soutirer les quelques sous qu'elles gagnent. En revanche, elles se détestent entre elles, elles se disputent sans cesse, et, si on n'y mettait ordre, elles se battraient à tout instant. J*aimerais mieux conduire une escouade de forçats que d'avoir a mettre la paix parmi ces enragées.

Il n'y a guère que celles-là qui soient sages parce qu'elles ont servi dans l'armée, ajouta-t-il en montrant de robustes gaillardes qui fumaient gravement leur pipe au pied d'un arbre; ce sont d'anciennes cantinières.

Puis, s'adressant à une surveillante qui passait vêtue de gris et coiffée d'un bonnet de tulle noir posé sur un bandeau de batiste blanche :

— Pourriez-vous me dire, demanda Chambras, où je trouverai la nommée Catherine Rouget?

— Monsieur, répondit l'employée, voyez d'abord à la Hauteur. Si elle n'y est pas, elle doit être à la Forêt-Noire.

— Que signiflent ces noms bizarres? demanda M. de Colorado pendant que la surveillante passait son chemin.

— La Hauteur est un immense quinconce de grands arbres où les femmes qui ne sont pas malades passent leur temps à bavarder quand il fait beau, répondit Chambras. La Forêt-Noire est un dortoir situé sous les combles du bâtiment Mazarin que vous voyez là, devant vous.

Il y a aussi la Chambre des Treize dans le bâti^ ment Lassay, et puis le bâtiment Saint-Félix, où les pensionnaires ont chacune un logement séparé*

302 LES MYSTÂftBS DU NOUVBAU PARIS

M.i II ,— 1^— iiiB m w I I II ■ I I I »i^— ■^■■1 I ■ wi ■» Il II ■ ■ I ■■. m i.

C'est ua.monde que la Salpôtrière, et n'habite pas qui veut ces logements privilégiés. Il faut que Catherine Rouget soit bien notée à l'administration pour avoir obtenu ua lit dans la Forèi- Noire .

Nous y grimperons tout à Theure et je vous avertis que l'ascension est assez rude. Cent marches tout au moins. Mais voyons d'abord au quinconce. Si nous y trouvons Gatherinç, nous pourrons éviter Fesoalade.

Les deux visiteurs traversèrent le corps de logis principal, donnèrent en passant un coup d'œil aux cuisines qui ont l'air d'être destinées à préparer les gigantesques repas de Gargantua, longèrent le bâtiment Saint-Félix, divisé en soixante-huit chambrettes dont la jouissance est toujours ardem- . ment briguée par les pensionnaires et ^u'on réserve pour celles que des malheurs imprévus ont fait déchoir d'une condition sociale relativement élevée. Il y a une aristocratie à la Salpôtrière comme ailleurs.

Sous les rameaux encore dépouillés de feuilles d'un véritable bois de haute futaie, se tenait le conciliabule habituel des femmes valides, assises sur des bancs ou se promenant par petits groupes.

Presque toutes étaient de ces édentées

Dont la barbé fleurit et dont le nez trognonne;

;mais.il y en avait aussi qai paraissaient presque jeumsrvtantelles s'étaient attifées avec. soin et sureau t^avec, prétention.

L^OMNIBUS DU DIARLE 30^

On voyait là s'^alersur des épaules voûtées par l'âge des tartans quadragénaires savamooient drapés et aussi fièrement portés que des cachemires de rinde ; on voyait des robes fanées, qui avaient peut-être brillé jadis à Longehamp sur les coussins moelleux d'une calèche, balayer mélancoliquement les allées banales du bois de Boulogne des pauvresses.

Les décrépites, les résignées, celles qui avaient abdiqué tout sentiment de coquetterie, qui avaient oublié jusqu'à leur sexe, regardaient, en branlant la tête et en marmottant des sarcasmes inintelligibles, ces élégances d'hôpital. On aurait dit les ombres des courtisanes d'autrefois défilant entre deux rangées de: sorcières accroupies.

Chambras* s'adressa à uae grande créature dégingandée qui avait dû, dans sa jeunesse, danser sur les planches des théâtres forains, et la pria de^ lui indiquer madame Rouget.

L'apparition de deux étrangers avait fait sensation. Les promeneuses s'étaient arrêtées net et prenaient des attitudes. Les sédentaires puisaient du tabac dans des cornets de papier et prisaient avec rage, en pensant à quelque beau tambourmajor de la. garde royale dont le souvenir faisait encore battre leur cœur racorni. Toutes, enviaient l'ex-^auteose à laquelle était échue la bonne forluoe d'unicoUaqaeavec un représentant du sexe fort.

tietle'beureuse pensionnaire. salua jon exécutant une ^gUAsade .du pied gamehe et réponditTdfune voix flûtée^:

— Madame Rouget n'est pas descendue de la journée. Son chat est indisposé. Si ces messieurs veulent la voir, ces messieurs la trouveront à la Forêi-Noire^ au quinzième lit à gauche en entrant. Seulement, c'est im peu haut... au premier en descendant du ciel... et il vaudrait mieux la faire appeler par une surveillante... Ces messieurs viennent peut-être pour la succession qu'elle attead, cette bonne Catherine?

— Merci. Nous allons monter chez elle, dit Chambras sans répondre à la question.

Et il entraîna Marcel vers le bâtiment Mazarin.

On peut croire qu'après leur sortie les bavardages allèrent leur train. Avant la fin de la journée, tout le personnel de l'hospice était convaincu que madame Rouget venait de faire un héritage, et le bruit courait qu'elle allait épouser un* pensionnaire de Bicètre, qui venait assidûment la voir, le dimanche.

Après avoir franchi un interminable escalier, M. de Colorado et son guide, auquel tous les détours de la maison étaient familiers, pénétrèrent dans un long dortoir dont le plafond en brisis est soutenu par une véritable forêt d'étais et que traversent de grosses poutres noircies par le temps.

Entre les lits rangés à la file et la muraille brusquement inclinée, il reste un espace libre dont les habitantes de ce séjour ont su tirer parti. Elles y installent quelques pauvres meubles à côté de la petite armoire en bois blanc que leur concède l'administration, et elles nomment ce réduit leur

l'omnibus du diable 305

salon. Leur joie suprême est de s'y retrancher comme dans une forteresse, quelquefois même de s'y barricader, pour en faire une sorte de domaine personnel.

C'est une protestation tacite contre la règle uniforme de rtiospice et une preuve de l'absurdité des théories phalanstériennes. Toute créature humaine condamnée à vivre en communauté avec ses semblables aspire passionnément à s'isoler, et il n'y a que le sentiment religieux qui puisse former des associations durables entre personnes du même sexe, entre femmes surtout.

Les deux visiteurs passèrent lentement devant ces retraits dont plusieurs étaient habités par leur propriétaire occupée à ranger dans sa baraque en sapin toutes sortes d'objets innomés, des coquetiers, des pelotes à épingle, des pots de pommade, des soupières ébréchées, des images coloriées.

Il y en avait une qui regardait en souriant tristement une couronne de mariage et un bouquet de fleurs d'oranger abrités par un globe de verre. Sous son front ridé, le souvenir du bonheur évanoui vivait encore.

Au quinzième lit. Chambras s'arrêta. La donneuse de renseignements avait dit la vérité.

Catherine Rouget était dans son recoin, assise snr un escabeau et tenant sur ses genoux un chat noir qu'elle médicamentait avec ardeur et qui poussait des miaulements lamentables.

Chambras la reconnut, sans l'avoir jamais vue, à sa tête carrée, à sa face large, — deux signes ca-

306 LES MTSTÈRBS DtJ NOUYBAV PARIS

ractéristiques de la race allemande^ — et aussi à sa physionomie insolente et sonrnmse. Le passé de cette femme était écrit sur sa'figtire.

Elle leva la tète et se mit à regarder curïeosement les messieurs bien véto^ quifaisaient mine de pénétrer dans son retranchement, mais elle ne lâcha point son chat.

— Bonjour, m'amé Rothaèher, liii dit familièrement le sous-chef de la iûreté.

La vieille tressauta sur son tabouret et dit en bougonnant :

—.Je m'appelle Rouget... Catherine Rouget...

pas Rothacher... connais pas Rothacber...

— Va pour Rouget, ça m'est égal, il faudra bien que vous signiez de votre vrai nom pour toucher»

— Toucher quoi?

— L'argent du legs inscrit dans' le testament d'un monsieur qui laisse une somme de six mille francs à Catherine Rothacher.

— Un monsieur!... est-ce que ça serait... non... pas possible... Jacques n'est pas un monsieur... et puis, où yM*il les aurait pris, les six mille francs... quoique pourtant il me les avait bien promis dans les temps...

A ce nom de Jacques. Chart^bras cligna de l'œil à l'adresse de M. de Colorado, qui n'avait pourtant pas besoin qu'on l'ir.vilât à être attentif.

— Vous ne devinez donc pas de qui vous vient cet héritage? reprit le v^iplomate de la préfecture de police. Tous en attendez un pourtant. On me l'a dit en bas.

l'^^SCMBUS du* DXAB£E " 3ÔT

» 1 1 ■■ I I ' " " ■ Il II I .

-•Qaî'Çîf? LespeBftionnaires, pas vrûi? Croyez, ça et barez de ' l'easu. C'est des bêtises que je leur z*y conte pour les amadouer. Sans ça, eHes seraient capables de flanquer une boulette à Mistîgris, au /««ur qu'a lui font dos mowtoMrs pour tâcher que jeles régale, quand j'aurai bérité.

'— Et votre îaneren maître, M. Paul Robinier, qui était établi dans le quartier^Saint-Marlin, vous Vij pensez dono plus?

Cette fois, la vieille fut si émue qu'èUe laissa tomber Misligri^, qui disparut aussitôt sous le lit.

— M.: Robinier,'^ gfommela4^Ue, qui Te»^âB> rue des Gravilliers,.. ça se peut bien que j'aie été en place chez lui... Et après?

^ Mais, ma brave femme, je ne viens pasr^ vousreprocher de l'avoir servi. Au contraire, c'est bien heureux pour vous.

— Vous n'allez p't-être pas me dire que c'est luiqui m'a couchée -sur son testament! Il y a beau leraps qu'il n'est plus de ce monde et, quand il est mort, il n'avait plus un sou vaillant... pas seulement du pàîn à'se mettre sous la dent.

— C'est vrai, mais il avait un fils.

— le l'ai jamais connu, ce fils4à. On disait qu'il était parti pour la Cii/tyfeMW7>.

— Eh bien,al y est décédé aprèsy avoir fait fortune, et il a' légué six mille francs à la personne qui pourra dooner des renseignements préeissur ce qui arriva à-son père, il y aune vtngtaiae d'années.,, à l'époque où- il Be ruina.

— - Comprends pas, dit Catherine en t&chant de prendre un air naïf. Mais que que vous ôtes donc, vous, dans c'te affaire-là?

— Monsieur et moi nous sommes les exécuteurs testamentaires de Robinier flls. Nous avons pris des renseignements sur les personnes qui avaient fréquenté le père... il n*en reste plus qu'une, et c'est vous... Ah I nous avons eu joliment du mai à vous trouver... Pourquoi, diable, aussi aviez- vous changé de nom?.

— Je vas vous dire. C'est que je suis du Luxembourg... pas Française, comme vous voyez... et pour lors j'avais peur qu'on ne me reçoive pas ici... et dites donc, sans vous commander, comment que vous avez fait pour savoir que j'y étais?

— C'est un agent d'affaires qui s'est chargé, pour de l'argent, de vous trouver, et il y a réussi. Je ne sais pas comment il s'y est pris, par exemple. C'est un nommé Touillard.

— Touillardl s'écria la vieille. Ahl le gueux I Puis, se reprenant aussitôt :

— J'ai jamais entendu parler de c't oiseau-là. Mais ça n'y fait rien. Quoi que c'est que vous voulez savoir ?

— Nous voudrions, dit Chambras, savoir la vérité sur deux faits qui intéressaient particulièrement le fils Robinier, puisqu'il a promis six mille francs à celui qui les éclaircirait. D'abord sur le vol qui fut commis dans le magasin de son père.

— Ah beni si vous comptez sur moi pour ça, vous vous mettez joliment dedans, s'écria Catbe-

l'omnibus du diablb 309

rine. J'étais cuisinière chez papa Robinier quand on barbotta sa boutique, mais je n'en ai jamais su plus long que les autres. On a voulu dans le temps me faire des misères à propos de ça, mais les juges ont bien vu que j'étais une honnête femme, puisqu'ils m'ont renvoyée... et Dieu merci! j'en suis quitte... il y a plus de dix ans que ça s'est passé.

— Ohl parfaitement quitte. Vous crieriez dans les rues que c'est vous qui avez volé votre maître, il n'en serait que ça. Ce n'est pas pour faire condamner ces gens-là que nous voudrions les connaître. Mais dans le temps on a accusé des innocents, et, vous comprenez, M. Robinier fils, en mourant, nous a chargés de les réhabiliter, si c'est possible. Les personnes qu'on a soupçonnées étaient des amis de son père et il tenait à rétablir leur réputation. Vous voyez donc que vous n'avez rien à craindre. C'est une affaire qui restera entre nous et^ ma foi I six mille francs sont toujours bons à gagner.

La vieille réfléchit un instant, les coudes sur les genoux, son menton plissé appuyé sur ses main» décharnées. Évidemment, elle se demandait s'il valait mieux parler ou se taire, et l'appât de la récompense promise la tentait fort. Elle se voyait déjà propriétaire de quelque fonds de gargotier marchand de vin, le rêve des cuisinières en retraite, et son amoureux de Bicêtre tenait sa place dans ce château en Espagne.

— Quand c'est-il que j'aurai l'argent? demanda-^

t-elle tout à coup.

310 LES MYSTÉBEd DU N013T£AU PARIS

— Quand vous voudrez, répondit Chambras sans tiésiter. La somme est déposée chez maître Pernot, le notaire de feu M., Robinier, rue Saint-^Antoine, 1&5.

— C^est yrai^ue-^son notaire resimt là^ jautmura •Catherine*

— Et iLne tiendra qu!à..vous de la toucher, dès que vous m'aurez donné les renseignements que je TOUS demande. Monsieur et moi nous vous accompagnerons^ chez.maitre Pernot, pour certifier que TOUS l'avez biengagjiée. Seulement, tout à Theure, vous ne m'avez {)^s laissé finir. J'ai .besoin aussi -de connaitreia-véritésuria conduite d'un employé de M. Robinier, un nommé Fertugues.

— Le caissier? ahi je la sais, la vérité, s'écria la Rouget.

Elle n'avait . pas répondu aussi franchement quand on l'interrogeait sur le vol du magasin. Chambras remarqua fort bien la nuance et il se dit -aussitôt :

— Elle a été complice du vol, mais elle ne s'est pas mêlée de l'affaire de Fertugues.

M. de Colorado admira la précision des informations recueillies. par son habile auxiliaire et la sûreté de ses attaques. .

— Alors, reprit Chambras, c'est comme si vous •aviez l'argent, car l'affaire du caissier est celle qui intéressait le plus M. Robinier, et c'est surtout pour qu'elle fût tirée au clair qu'il a écrit son legs. Ainsiy marchez, .ma brave femme, et n'ayez pas peur de compromettre des amis* On ne leur fera

L'ÔlINlBtrS im mABLE 31 1

rien parce qif on ne peut' rreir leur faire^vousle savez aussi bien que moi.

Catherine releva, là tête et grommela en se parlant à-elle-même:

— Tant pis I je lâche tout. Fallait pas qu'ils me' laissent £reTer dé faim. Ça lear apprendra» Et ils ne pourront pas' dire que j> letfr ai» fait du tort, puisque... il y a proscripHm. Et que si j'avais pasr mangé avec eux toute ma pauv' argent que j^avais amassée en quinze ans de temps, je serais pas été réduite à entrer à l'hospice... à mon âge;.. Et puis, bougonna-t-eUe entre ses dents, pourquoi que Kerreleur a dit que j'étais ici? Shl est 5«n«, casera de sa faute.

Ce monologue prouvait surabondamment que la^ vieilleavaitquelquefois des absences, car, si elle eût été en possession de toute sa raison, elle se serait biep' gardée de faire ses réflexions tout haut.

Chambras j qui s'était renseigné- sur son état mentit, oomptait bien sur sa faiblesse d'esprit pouF^.tK^r d'elle des aveux: plus' ou moins sin- €è}r^S} , et% , spr un mot que lui avait dit la peu sionnaire interrogée par lui au quinconce, il avait împrovji^é. la fable de l'héritage. Marcel, ayant promis d'écouter et de se taire, s'abstint de le démentir et. attendit la suite avec une anxiété bien naturelle, puisqu'il s'agissait de savoir si Cécile était, <mi ou non, la fille d'un voleur.

— ^ Allons, ma bonne, dit le sous-chef de la sa* retéj contez-nous votre histoire. Les six mille franco sont au haut. En4es idaçanten viager, vous

312 LBS HYSTÊRBS DU NOUVEAU PARIS

VOUS ferez sL\ cents francs de rente pour avoir causé pendant dix minutes.

— Dans l'affaire de la boutique, commença la Rouget, ils étaient deux et un moucheron de douze

ans.

— Oui, le Ratùfi^ murmura Chambras.

— Pour lors, ils sont venus comme ça une nuil qu'il faisait mauvais temps, et ils ont fait un trou dans les volets avec un vilebrequin. Quand le trou a été assez large, ils y ont poussé le moucheron qui a tout ràflé, les montres et les bijoux, et qui leur a fait passer le butin par la chatière... Je couchais à l'entre-sol, dans une suspente. Le père Robinier était allé à la campagne... J'ai entendu du bruit et j'ai regardé par la fenêtre... trop tard... ils décanillaient déjà... mais je les ai reconnus tout de même. Faut vous dire que^ depuis un mois, ils rôdaient dans le quartier et que, des fois, ils m'accostaient quand j'allais au marché... même qu'ils me pavaient des petits verres pour me faire jaser... C'est comme ça que j'ai su leurs noms... mais je ne leur ai rien dit... et pendant qu'ils s*ensauoaient^ j'ai crié au voleur !

— Trop tard, c'est connu. Nous disons donc que les deux hommes s'appelaient...

— Crambard et Canocbe, mon bon monsieur.

C'est Crambard qu'a percé les volets.

Attrape, Jacques, ajouta la vieille en aparté. V'ià ce que c'est que de promettre et de ne pas tenir.

— Vous ne savez pas ce qu'ils sont devenus ?

— Pas.plus que je ne sais s'il pleuvra demain*

l'omnibus du diable 313

Mais, si vous les cherchiez à Cayenne, pY-étre ben que vous les trouveriez.

— Et le petit garçon qui les a aidés ?

— Le moucheron ? Il doit avoir à c'te heure dans les trente-deux ans, et, s'il ne s'est pas amendé, c'est un gueusard qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Il avait nom Touillard, Pierre-Marie.

M. de Colorado fit un mouvement qui n'échappa point à la vieille.

— Ça serait-il lui qu'est devenu homme d'affaires ? demanda-t-elle en prenant un air malin.

— Je ne crois pas, répondit tranquillement Chambras. Nous voilà renseignés sur le vol et vous avez déjà gagné la moitié de votre argent. Maintenant, parlez-nous un peu du caissier.

— Oh ! celui-là, c'est une autre paire de manches, comme on dit. Un brave homme qu'avait été militaire et qu'aurait pas fait du mal à une mouche. Seulement, il aimait trop le pousse-café.

— Oui, il paraît qu'il fréquentait les estaminets. On l'y a vu la veille du jour où on l'a retrouvé dans le canal Saint-Martin.

— Pardine I c'est aux Douze-Billards^ où il faisait une poule, qu'il a rencontré ceux qui l'ont jeté à l'eau.

— Ainsi vous croyez qu'il ne s'est pas noyé volontairement? demanda Marcel très-ému.

— Lui I se périr! il n'y avait pas de danger. Il aimait trop sa bonne amie et une petite fille qu'il avait d'elle* Papa Robinier ne savait pas qu'il avait un ménage. Moi, je le savais, parce que des fois

314 LES WÊSSFBBBBS DU KSnVSAU PARIS

safemme pour rire ineftatirattendee leisoir quand il sortait de son bureau... et je les^egra», de la le-^ nêtre de ma svapente^ s'en aUer bra& dessus, bras de8lK)ua'.«. C^est donc poui» vous dire qiM le jour qu'il portût l'argent du patDcm pour aller prendre ehoz le banquier un papier pour la^Catifoumie, il •a fait une partie.au café aTeo Jacques Orambard... --^'Bodj! je- caiaprende; Fertugues aura laissé Toir les billets de banque enfermés dans sotn porlefcuDle. Orambard lui auha proposé de le reconduire^ Ils seront sortis ensembie et, . arrivés sur le bord du canal, Crambaed l'aura vcdé, étranglé et jeté dans l'écluse d'où on l'a retiré.

— Orambard n'a pas fait le coup à lui tout seul.. Oanoche en était*.. M puis un nommécThiébert... un grand maigre i^u'avait l'air d'un singe... et un autre gros^ court, avec>un museau d'ablette... qui s'appelait Pa<vard.

— Ainsi ce sont bien ces quatre inditddus qui ont ^ussassiné Fertugues ?

— Oui, mon bon monsieur, et, s'ils n'ont pas en-» core été fauchés, ils crèveront chacun dans la peau d'un fameux gredin, s'écria la Rouget.

— Oomment savez-vous qu'ils y étaient? lui demanda à brûle-pourpoint Ohambras.

— Il y a pluftde vingt ans que Jacques: Orambard me l'a dit, répondit l'horrible Tieille^ .

— O'est bon. Demain vous» auïez de mes nouvelles, dit le sousK)bef de la sûreté en ifaisant signe à M. de Oolorado que la séance étaitlâvéei .

— Etmott^rgent? cria Catherine,'..

l'omnibus du diablb 315-

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Chambras haussa les épaules, mais Marcel fouilla dans sa poche et dit :

— Le Yoid.

L'affreuse créature > se jeta sur les billets d« banque 9 les fourra précjpitam osent sous le haillon qui lui servait de chftle et croisa, ses bras sur sa poitrine. Elle avait l'air d'ime tigresse qui s'apprête à défendre sea petits,, et on voyait bien qu'il aurait fallu la tuer pour lui reprendre la somme.

-— J'iBspère au moins.que vous répéterez au notaire... ou à d'autres. , . ee que vous veiiez do nous conter, dit Chambras en la regardant fixement.

— A un commissaire ou à un juge, si ça vous fait plaisir. Je m'en moque. Il y a plus de dix ans;, on ne peut rien me faire, répliqua impudemment la Rouget.

Chambras prit le bras de Marcel, qui rayonnait de joie, et l'emmena pendant que la pensionnaire de l'Assistance publique répétait en se dandinant comme une idiote :

— Il y a plus de dix ans ! il y a plus de dix ans !

— Cette femme a été la complice de Crambard». Voilà six mille francs bien mal placés, dit le souschef de la sûreté quand ils furent sortis de la For et- Noire.

— J'en aurais donné de bon cœur dix fois autant pour avoir la preuve que le père de Cécile était innocent, répondit Marcel.

— Ma toi l puisque vous le prenez ainsi, je n'ai^ rien à dire, s'écria gaiement Chambras, et je déclare que voilà une journée bien employée. Cram-

bard est mort grillé. Je tiens ce Thiébert et ce Pavrad qui l'aidèrent à assassiner le caissier. Ce sont justement les deux brigands qui voulaient vous tuer aux carrières d'Amérique et qui ont noyé un homme; il y a deux mois... Ce crime-là n'est pas prescrit et j'espère bien qu'ils seront guillotinés. Pierre Touillard, votre ex-valet de chambre, ira au bagne. J'ai fait arrêter ce matin le receleur de la rue Traversière-Saint-Antoine, qui était Tarmateup du Barbillon. Il ne me manque plus que Canoche, ot je vous jure que je l'aurai.

— Et moi je vais m'occuper d'Aïkins, dit M. de Colorado, car je veux que Cécile soit vengée.

l'omnibus du diable .'ilT

:ii

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis que M. de Colorado avait demandé la main de Claire, et il attendait encore une réponse de madame Dortis.

Par un sentiment de délicatesse que Dominique trouvait exagéré, il s'était abstenu de se présenter de nouveau à Thôtel du quai de Valmy, et il serait certainement devenu fou d'inquiétude s'il n'eût pas eu de graves distractions. Mais il s'était passé tant de choses dans ce court espace de temps, que les heures ne lui avaient pas paru trop longues.

La visite à la Salpôtrière, notamment, avait heureusement rempli une de ces journées d'incertitude, et il oubliait presque ses tourments en son-

318 LES MYSTÈRES DU NOtYEAU PARIS

géant que sa chère protégée n'avait plus à rougir de sa naissance.

Il s'était bien gardé, du reste, de laisser voir h Cécile, et encore moins à Savinien, qu'il eût jamais cru à la culpabilité de Fertugues, et il n'avait parlé à la jeune fille de son malheureux père que pour lui exprimer ses regrets de n'avoir pas su plus tôt que ce père eût été caissier chez Paul Robinier et fût mort, pour ainsi dire, à son service.

Cécile l'ignorait et son fiancé aussi. Elle était encore tout enfant et Savinien était en pension à Londres lors du malheureux événement qui l'avait faite orpheline. Sa mère lui avait parlé souvent de celte mort tragique, jamais des circonstances qui l'avaient précédée. Elle lui avait dit seulement que Fertugues était officier quand elle l'avait connu, et elle lui avait caché l'irrégularité de se& relations avec lui. Ce fut donc une joie pour la chère enfant d'apprendre qu'elle n'était plus tout à fait une étrangère pour son protecteur, puisque son père avait été employé autrefois par le père d'un ami de M. de Colorado.

Quant au jeune Brévan, il n'entendit pas sans émotion le récit que lui fit Marcel, et on peut croire que la révélation de la vérité sur la naissance de Cécile ne refroidit pas ses sentiments. Il ne pouvait pas l'aimer plus qu'il ne l'aimait déjà, mais ir continua à Taimer d'un amour profond et passionné qu'elle lui rendait bien.

En même temps, il voua à Chambras une rceon-

hOÊtmBVS DU DIABLE 31^*

naissance sans bornes, et c'était justice, car sans le digne sous-chef de la sûreté^ les pauvres fiancés auraient eu bien de la peine à prouver leur innocence.

Du reste, depuis leur sortie de prison, tout leur venait à souhait, et le spectacle de leur bonheur ne contribuait pas peu à consoler Marcel de ses peines. Ils le voyaient tous les jours , et ils lui faisaient part de leurs joies et de leurs espérances.

Madame Dortis avait tenu sa promesse. Le fonds de commerce de fleurs artificielles était acheté. Cécile avait déjà des ouvrières, et elle logeait daus la maison où était installé l'ateUer qu'elle dirigeait. Le mariage était fixé aux derniers jours d'avril. C'est l'époque où les lilas commencent à fleurir. La jeune fille allait réaliser son rêve.

Marcel n'osait pas lui demander.si elle n'avait rien à lui dire de la part de Claire. Il attendait qu'elle parlât, et elle se taisait. Ce silence l'inquiétait horriblement, car il était impossible de suppo-^ ser que madame Dortis eût négligé de consulter sa fille sur la réponse qu'il convenait de faire à la demande de M. de Colorado. :Si madame Dortis n'écrivait pas, si Cécile ne prononçait jamais le nom de Claire, c'était sans doute que Claire refusait d'agréer. celui qui l'adorait, ou que tout au moins elle hésitait à prendre une résolution.

Un instant, Marcel avait cru être aimé, et main* tenant il songeait tristement qu'il avait bien desannées de plus que mademoisellei Dortis, et qu'un.

mari de trente-cinq ans ne convenait guère à une jeune fille de dix-huit. Il se demandait aussi si la réconciliation avait été complète de la part de M. Pouliguen, et si le soupçonneux marin ne gardait pas quelque arrière-pensée qui le portait à détourner madame Dortis d'accorder la main de Claire à un homme qu'il avait accusé d'être l'amant de Clotilde.

Aux chagrins de M. de Colorado s'ajoutaient des préoccupations d'une autre nature. La faillite de M. de Gondo venait de faire une large brèche à sa fortune, et ses intérêts le rappelaient impérieuse- .meut à San Francisco, car il avait confié en parlant la direction de sa mine à un Américain qui ne lui inspirait pas une confiance absolue.

En Californie comme ailleurs, les absents ont souvent tort et la propriété y est moins solidement assise qu'en France. Atkins pouvait être tenté de recommencer la guerre en corrompant des juges» toujours disposés à donner raison à un compatriote contre un étranger, surtout quand ce compatriote paye grassement. Il pouvait aussi enrôler de nouveau des gens de sac et de corde, envahir l'exploitation de la Nevada, et, en l'absence du maître, il aurait beau jeu pour s'en emparer par la force.

Or, Atkins justement semblait se préparer à partir. Au lieu de prendre possession de l'hôtel de l'avenue de Messine, il venait de le mettre en vente.

Il faut dire que le mariage projeté avec roademoisolle de Gondo avait été rompu, par suite de la

l'omnibus du diâblb 32

ruine de son père, à ce qu'assuraient les gens bien informés.

M. de Mariposa n'était point de ceux que le malheur attache, et, depuis que le Mobilier espa- ^ol avait dévoré les millions du baron, ce Yankee calculateur ne tenait plus à devenir son gendre. Il y tenait d'autant moins, qu'il s'était enrichi pendant que M. de Gondo s'appauvrissait, car il avait joué à la baisse.

Du reste, la belle Noémi elle-même avait disparu dans la débâcle, comme sa belle-mère, qui, selon toute apparence, était allée rejoindre son premier mari ; comme son frère, qui, prétendait-on, avait trouvé un asile temporaire chez une ancienne maîtresse; comme son père, qu'on soupçonnait d'avoir repris le chemin de la Yalachie. La tribu des Gondo était dispersée*

Marcel savait toutes ces nouvelles par Dominique, car, depuis son expédition à la Salpôtrière, il n'était guère sorti de son hôtel, où le retenait l'espoir de recevoir une lettre de madame Dortis.

Le Canadien, qui n'avait pas les mômes raisons que lui pour rester inactif, se donnait^ au contraire, beaucoup de mouvement. Il était allé trois ou quatre fois voir Chambras, qui s'était engagé à mener vigoureusement les coquins dont M. de Colorado et ses protégés avaient eu tant à se plaindre, et «Chambras, tout en lui promettant de nouveau de les serrer de près, lui avait prêché la patience. Il avait fait dix tentatives pour rencontrer Atkins,

Bt2 LES mnlEBS DU irODTVA'U PARIS

qpM voulait aiiBohiaieiit oontraîiidre <à se battre* avec lui, et Atkins était resté introuvable. Atkins fdefttt se- douter que son ancien ennemi le cherchait pour lui faire un mauvms parti, car il ne se montrait plus nulle part, et on ne savsât pas n^me où il logeait.

Dominique , en dépit ,de son activité , = n'avàii •réussi qu-à ramener Pierre, le valet de chambre, que Marcel l'avait chargé d'aller voir au Grandr H6tel pour 'lui signifier que son maître le relevait de ses f(>n(Âk>ns de protecteur attitré de madame de Marly.

Pierre nei s'était pas fait prier pour y r^ioncét*. Il avait seolemeiit demandé vingtK[uatre heures pour se dépouiller de sa personnalité d'emprunt, et M. de Colorado l'attendait pour régler son compte, car il ne se souciait pas de le reprendre à son service.

Il l'attendait en -se promenant tristement daos son fumoir et en rêvant aux faibles chances qui lui restaient de recevoir de madame Dortis une réponse favorable, lorsque Dominique entra brus- -quement.

— Je pars, dit-il sans autre préam^bule. Dans une heure, je prends le train du Havre.

— Pourquoi toiref ? demanda Marcel , trèsétonné.

— C'est vrai,» tu ne sais pas... je viens de voir Chambras quim^'a dit qu'Atfcins avait décampé hier soir pour s'embarquer sur le bateau de NewiYork, qu> appareille demain^' à ia 'marée du ma-

l'omnibus du diable. 323>

tio» Je n'ai pas de tempsà perdre^si^je veux le rattraper.

— Mais... quand tu le rattraperais, à quoi cela te servirait-il? Tu ne vas pas te battre avec lui sur la. jetée: du Havre ou sur le pont du p^quebot eij comme tu n'as pas le projet de rassasdiner...

— tSois tranquille. Je saurai bien, le force'* à en •découdre. J'ai mon plan»

— Mais c'est moi qi^e ce duel regarde*

— Du toutj du tout. J!ai un vieux compte à ré- ^er avec Atkins^et il ne mourra que de ma main, ly ailleurs, il faut tout prévoir, et s'il devait arriver malheur à l'adversaire de ce gredin, il vaut mieux -que ça tombe sur moi, qui ne suis pas à la veille de memarieir. N'insiste pas, je t'en prie, ajouta le Canadien pour répondre à un geste de dénégation 4e Marcel. Ma résolution est prise et rien ne m'en fera changer.

-^ Je ne puis pas te laisser partir ainsi... courir seul à uxie' rencontre dangereuse...

— Je ne serai pas seul. J'emmène le peîît -Obaeles.** le fils de cette pauvre, femme qui e^ morte à l'hôpital.

— Un enfant I .

— IL est adroit et fûté comme un singe, il a du •cœur et il m'est très-attaché. C'est tout ce qu'il me faut. J'ai mon plan, te dis-je. Je te l'expliquerai à monretour... demain dans la soirée... et j'espère que d'ici là .tu auras des nouvelles de madamiO Dortis.

— 'MoiyjQ ne l'espère pjlus; ^

324 LES MYSTÉaES DU NOVTEAU PARIS

— Tais-toi. Je te dis que Claire t'aime... autant que Cécile aime Savinien... et que tu l'épouseras... et que vous serez heureux,et que vous aurez beaucoup d'enfants... tâchez seulement que ce soit des garçons pour que je puisse leur apprendre à se servir d'une carabine... j'emporte la mienne, tu sais... et mon revolver retrouvé sur le pont d'Asnières... Atkins n'aura qu'à choisir. Embrassemoi, conclut l'impétueux Canadien en se jetant sur Marcel et en le serrant à l'étouffer.

Voilà qui est lait. Adieu. Pierre est en bas... Il a déjà repris sa livrée... je vais te l'envoyer... il te racontera le bruit qui court... On dit qu' Atkins emmène la fille du baron.

Et sans laisser à son ami le temps de le retenir, ni même de placer un mot, il se précipita vers l'escalier.

Marcel n'essaya point de rattraper son ami. II savait que Dominique était l'homme le plus entêté du nouveau monde et peut-être de l'ancien, et que ce serait peine perdue de chercher à le détourner d'un projet arrêté dans son esprit, ce projet fût-il extravagant.

D'ailleurs , l'entrée et la sortie du Canadien avaient été si brusques, ses discours si incohérents, que M. de Colorado eut un moment de stupeur, et il en était encore à tâcher de coordonner un peu ces étranges nouvelles, quand le roulement précipité d'une voiture lui annonça que son fongeux camarade était déjà en route pour la gare.

Que ce bandit d'Atkins partit pour l'Amérique

l'omnibus du diable 325

sans tambours si trompettes, Marcel ne s'en étonnait pas, car il s'attendait à cette fugue, mais ce qui lui paraissait plus surprenant, c'était que Noémi de Gondo Teût suivi. Il avait encore des illusions sur la fille du baron, et il lui semblait assez extraordinaire qu'elle se fût enrôlée aussi subitement dans la grande armée des irrégulières, et cela pour les beaux yeux de la cassette de M. de Mariposa, car il n'était pas admissible qu'elle se fût attachée à lui par amour.

Marcel pensa charitablement que Dominique avait cru mal à propos à un de ces bruits qui circulent si vite dans le monde parisien sur les gâns tombés. A vrai dire, du r^ste, la race des Gondo ne l'intéressait guère, depuis que la Providence s'était chargée de punir Salomon Oarpatz et ses anciens méfaits.

Sur ces entrefaites, Pierre, son valet de chambre, entra.

Il ne restait plus trace de M. Jackson. Le planteur d'occasion avait réendossé la livrée, et comme pour mieux marquer qu'il avait complètement renoncé à la carrière de gentleman^ il inaugurait sa rentrée en apportant à son maître une lettre sur un plateau. M. de Colorado la prit, et, avant de l'ouvrir, il voulut en finir avec maître Pierre.

^— Je suis content de vous, lui dit-il, vous avez

exécuté mes ordres avec intelligence, et, si je mets

' fin à votre mission plus tôt que je ne pensais, ce

n'est pas votre faute. Vous avez donc parfaitement

droit à la récompense que je vous ai promise;

32(y LBS urvritsm mj ««mmu paris

,^i^iitf^-'»mmmmmrmnm>^im^f^mmmmmimmÊm^mmamB

(f ici à très-peu âe jonfit jd rm» ramaltrai Vinr eeripticm de rmte.

— - Monsieur est bien bon, dit le iralet de ehani«^ bre dont la figure s'illumina^

Évidemment, il coonaiesait la fiUIlite du baiH quier, et il n'était pas sans inquiétude sur la »d^ yabilité présente de M. de Colorado. Â Paris, les domestiques sont toujours très au eourant de la mtuation financière de leurs maîtres, et Pierre savait à merveille que le sien avait tous ses fonds eho^ M. de Gondo.

n ne pouvait pas deviner que Marcel était de ceux qui font peu de cas de l'argent et qui n'hésiteraient pas à sacrifier leurs dernières ressources,, s'il le fallait, pour tenir leur parole.

Et, de fait, M. dB Colorado avait bien quelque mérite à s'exécuter, car, de ses -douze millions écornés par le fils et emportés par le père, il ne lui restait pas beaucoup plus de deux cent mflle francs, et la rente de mattre Pierre allait lui en coûter soixante-sept mille. Après lui avoir fait ce cadeau royal, il allait se trouver réduit presque à la gêne , tout au moins jusqu'à ce qu'il eût lé temps de recevoir de l'argent de Californie.

' Et de ce côté-là, il n'était .pas entièrement ras^ sure, car -les fonds qu'il avait apportés en France constituaient à peu près tout son avoir disponible. Pour se reflaire un gros capital, il lui fallait atten* Are que la mine de la Nevada eût produit beaucoups de lingots, la mine que certainement ee soé» lérat d'Âtkins convoitait toujours, et qu'il allait

peotH&tre ftebar de iHscfinqaéiir ^par la ntae <im par la force. Mais Marcel tenait moins qnepoiaÎB a la .nichfiflfie. ^Qu*en seùyi fait? Sa làohe était aceom^die. Les ennemis de son père étaient pmûsou ils allaient Tilrfi. Décile n!avait pas besoin de lui, ni Sayinien, puisgue, gràoe à madame Bortif^ ils avaiesit pu js'étaiblir* Jlt si £!laire refusait deTépottsar, iGomme il n'avait que trqpiieu de le (craindre, que lui importait d'être pamoré? U reprit donc :

•^ Vous pouvez garder aussa le reste de la somme que je vous ai remise pour les premiers frais.

— Je remercie bien monsieur, dit le valet dû chambre, mais je suis obligé d'avouer à monsieur que les vingt-cinq mille francs qu'il a bien voulu me confier sont épuisés. J'ai eu à peine de qaoni régler la note du Grand-Hôtel et j*ai même dû laisser en souffrance un compte de modiste que j'avais promis à madame de Marly de solder. Mon* sieur trouvera peut-être que j'ai été un peu vite, mais je tenais à faire honneur à monsieur, et monsieur peut-être bien sûr que je n'ai pas mis un sou de côté. H e^ vrai que j'ai perdu quelques^ milliers de francs au jeu Cliez madame de Marlj, mais je ne pouvais pas me dispenser de risquer deux ou trois centaines de louis, à moins de passer pour un goujat. Et d'ailleure, je me rappelais parfaitement les instructions de monsieur. ..

— Je ne vous reproche pas de les avoir suivies et je vous réj^èté que vous reee^vrez très-proobahnement le iStre de rente. VooB po«i«ez; tà oekTOi»

convient, rester à mon service jusqu'à ce que je vous le donne.

— Alors, monsieur ne me garde pas dans sa maison?

— Non. Je suis à la veille de retourner en Amérique et je n'emmènerai personne.

— Je me permettrai donc de faire observer à monsieur que j'aurais droit à une gratiQcation supplémentaire.

— Pour quelle raison, s'il vous plaît ? demanda sèchement Marcel, révolté de l'impudence de ce valet, qui ne se trouvait pas assez payé par une rente égale à la retraite d'un officier supérieur.

— Je vois que monsieur ignore ce qui s'est passé hier. Monsieur ne sait pas que j'ai été insulté... frappé au visage, et j'en fais juge monsieur, les soufQets doivent être payés à part, dit maître Pierre, qui était véritablement à peindre avec ses airs de laquais réclamant le prix de son honneur de gentilhomme.

— Qui vous a souffleté?

— Un jeune homme que monsieur connaît bien et que j'ai remplacé, par ordre de monsieur, dans les bonnes grâces de madame de Marly : M. René Dortis.

Marcel fit un mouvement qui n'échappa point à l'œil perspicace du valet de chambre.

— Oh I reprit le drôle, je puis assurer à monsieur que je n'ai pas provoqué M. Dortis. Je sortais tranquillement du Grand-Hôlel quand il s'est

l'omnibus du diable 229-

jeté sur moi. J'aurais pu riposter avec avantage, car je suis plus fort que lui, mais je n'ignore pas comment un gentleman doit se comporter en pareil cas... et puis je sais ce que c'est que d'être jaloux,, quand on est jeune... car c'est la jalousie qui l'a poussé à cette extrémité^ Je me suis contenté de lui donner ma carte et de lui dire qu'il recevrait mes témoins. C'était sans. inconvénients, puisque je devais rentrer ce matin chez monsieur. C'est égal. Ce garçon-là est mal élevé, et si madame d& Marly se remet avec lui, j'ose dire qu'elle perdra au change.

— Assez l dit impérieusement Marcel. Vous aurez mille francs de plus. Et maintenant, sortez.

Tout en donnant à maître Pierre ce congé trèsmérité, M. de Colorado s'était mis en devoir de décaclietcr la lettre qu'il venait de lui apporter, et il ne remarqua point que ce trop intelligent domestique ne se pressait pas de quitter la place, car à peine eut-i) jeté les yeux sur la signature, qu'il oublia tout pour lire ce billet, qui était de madame Dortis.

« Monsieur, lui écrivait la veuve, pardonnezmoi d'avoir tant tardé à vous donner une réponse. J'ai eu do grands chagrins depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir, des chagrins dont vous connaissez la cause, car la conduite de mon malheureux fils n'est pas un secret pour vous, qui aviez bien voulu entreprendre de le ramener dans la bonne voie et à qui je garde une profonde reconnaissance. C'est là mon excuse, et j'espère que

330 LBS MTSsniREs DU mnpmusr paris

¥Ous comprendrez les tovrmentff éPiimt mèra qui souffre par tous ses enfintSw

» Oui,, monsieur, par Idus^^ ear vous if ^norez pas que Texistence de ehbî filla GIâ£Lki& ^ienlt d'être profondémeut troublée" et je. crsôs: qu» désormais Il n'y ait plus pour ma fille CHaira de bonbeua* en -ce monde.

» C'est vous-, dire que.je suis obligée, quoi qu'il nf en coûte, de décliner une propositioa qui nous honore infiniment. Je suis plus touchée. que je ne saurais l'exprimer de la demande que vous m'avez adressée dans des circonstances qui en doublent le prix. Si je n'écoutaîB que mes s^timents et ceux de ma fille, j'y souscrirais de graaid cœur, mais je ne puis pas ne pas tenir compte, des raisons qui rendent ce mariage impossible.

» Ëst-il nécessaire de vous les indiquer ? Vous vous appelez M. de Colorado, et Claire porte le nom très-plébéien d'un honnête homme qui a commencé par être ouvrier. Vous êtes immensément riche, et Claire n'aura qu'une fortuna modeste. Elle pense comme moi que le bonheur ne peutexis* ter en ménage que dans une suffisante, égalité de condition entre les deux époux, quelle que soit d^ailicurs leur inclination réciproque.

» Souffrez donc, monsieur, que je voua supplie 4'oublier un projet qui ne saurait avoir de suites. Les Mies de mon iils m'ont rendu le séjour de Par ris fntolérable et je me propose de partir avec mes 4eux filles pour un voyage en Italie, aussitôt que ia santé de. mon gendra lut permettrai de nous

aceoatpagiier. n me eharge de vcfm présemiet ses complimeiits affeettiettx et de tous dire qu'à notre retour, dans d&WL oa trois mois, nous serons hen* renx de renouer avee tous des relations que d'impérieux motifs de eonvenancenous forcent à interrompre mon^ntanément.

» Recevez, monsieur, rexpressîon sincère de Bieg très^vife regrets et l'assurance de mes seûtimenls les plus distingués* n

— Elle ne m'aime pas, murmura Marcel; si elle fli'aimait, sa mère ne me parlerait pas de conveaances sociales pour déguiser son refas...

En levant la tète, il s'aperçut que Pierre était encore là et il allait le chasser violemment, lorsque le nouveau valet de chambre entra et dit:

-^ Monsieur René Dortis demande si monsieur ▼eut bien le recevoir ?

M. de Colorado ne lui répondit pas tout d'abord, maïs il prit Pierre par les épaules, le poussa dans Un petit salon contigu au fumoir et l'y enferma en lui jetant ces mots :

— Restez là et attendez que je vienne vous j ehercher.

-^ Faites entrer M. Dortis, dit ensuite Marcel au domestique, dont la mine ahurie exprimait la plus profonde stupéfaction.

Il n'en revenait pas d'avoir vu son maître enfermer Pierre dans la pièce voisine, et il n'était pas éloigné de croire que le camarade avait commûi quelque grave méfait, car M. de Colorado n'était point coutumier de ces façons despotiques à l'en-

droit de ses gens. Il s'abstint pourtant de faire ses réflexions tout haut et il s'en alla chercher le visiteur qui demandait à être introduit. (

Marcel tenait toujours à la main la lettre qui venait de le mettre au désespoir, et il se promenait avec agitation en méditant sur une idée qui l'avait frappé tout à coup.

René entra presque aussitôt. Il était boutonné * jusqu'au menton et Marcel fut frappé de sa pâleup et de l'altération de ses traits. ^

— Soyez le bienvenu, mon cher René, lui dit-il^^ ' en s'efforçant de paraître calme ; à quel heureux hasard dois-je votre visite? Mais qu'avez- vous donc? Vous semblez ému... Vous serait-il arrivé malheur... à vous ou aux vôtres?

— Non, monsieur, ce n'est pas cela, répondit le jeune homme d'un air embarrassé, je viens... vous demander un service.

— Quel qu'il soit, mon cher ami, je suis tout prêt à vous le rendre. Avez-vous besoin d'argent?

— Non, mais... j'ai... un duel, et je...

— Et vous venez me prier de vous servir de témoin, interrompit Marcel ravi d'entendre la confirmation de ses prévisions. Je vous remercie de vous être adressé à moi de préférence et je suis tout à votre disposition. Racontez-moi l'affaire.

— Mon Dieu! elle est très-simple. Vous savez que je suis... que j'étais, veux -je dire... lié avec une personne...

— Madame de Marly, n'est-ce pas? avec qui j'ai eu le plaisir de souper une fois en votre com-

l'omnibus du diable 333^

pagnie. Charmante femme, en vérité, et qui vaut bien qu'on fasse des folies pour elle. Serait-ce à son sujet que vous avez eu une querelle?

— Précisément.

— Avec quelque grossier personnage qui lui aura manqué de respect dans un lieu public?

— Non, avec un homme qui s'est permis de.., de lui faire la cour.

— Diable ! s'écria Marcel en souriant, mais ce n'est pas défendu, cela. Les jolies femmes sont fort exposées à ces inconvénients-là, surtout à Paris... et si vous vous croyiez obligé de vous couper la gorge avec tous ceux qui admireront madame de Marly et qui le lui diront, vous vous imposeriez une terrible besogne.

— Cet homme est son amant ! dit René d'un ton tragique.

— En vérité ?

— J'en suis sûr.

— Eh bien, cela prouve que madame de Marlj a mauvais goût, car je suis convaincu que le rival qu'elle vous a donné ne vous vaut pas.

— Il n'est plus mon rival, il est mon successeur, dit amèrement le jeune Dortis. Coralie m'a chassé.

— Oh ! oh ! voilà un procédé bien brutal et dont je ne l'aurais pas crue capable. Généralement, ces dames aiment à avoir plusieurs cordes à leur arc.

— Oui, chassé comme un laquais. Je me suis présenté chez elle, un soir, et elle m'a fait mettre à la porte par sa femme de chambre.

^4 LES MYSTÈRES DU TSUaVSàXl PARIS

— Vous aviez sansdoute négligé de lia. prévenir ^ 4b votre visite.

— Oui. Elle ne m'attendait pa&... elle croyait que je serais retenu toute la nuit auprès de mon beau-frère blessé et elle avait profité de la circonstance pour recevoir cet homme et ses amis... elle <ionnait une fâte...

— Afin de se consoler de votre absence. Que voulez-vous! elle s'ennuyait... elle a cherché à se -di&traire; c'est assez naturel. Je conçois votre dé* sappointement, mais j'espère que vous n'avez pas ^u.la faiblesse de faire une scène?

— Non. Je suis parti... je me suis promené longtemps sous ses fenêtres... je voulais remonter... tomber au milieu de ses. invités^ et les provoqiLier tous*., il me semblait que de la rue je les entendais rire et se moquer de moi... mais enfin j'ai pu dominer ma colère et je me suis enfui... bien décidé à me venger dès que j'en trouverais l'occasion.

— Vous venger... de Coralie?

— Non, pas d'elle, murmuraRenéen rougiSMmt.

— Je comprends, dit. Marcel. Vous l'aimez en- <5ore.

— C'est son amant que je voulais châtier, reprit vivement le jeune homme, sans laisser échapper l'aveu auquel M. de Colorado l'invitait.

— Permettez-moi de vous faire observer qu'il n'était pas très- juste de vous en prandre à lui, car je suppose que le préféré de madame de Marly n'est pas un de vos^amis^.

l'oHNIBUS Dt7 DIABLB 3311

— Il ne me connaissait même pas.

— Alors, c'est elle qui est seule coupable, car elle savait très-bien qu'elle vous trompait, tandis que ce monsieur ignorait qu'elle vous touchait de près.

— Je ne pouvais pas m'attaquer à une femme.

— Assurément, non. Et d'ailleurs, l'amour n'a rien de commun avec la logique. Vous vous êtes donc contenté, pour punir Coralie, de rompre avec elle.

— Je lui ai écrit une lettre de reproches.

— C'est une faute. Une faut jamais écrire à une femme qui vient de vous quitter. Trois fois sur quatre, elle montre la lettre à son nouvel amant pour se faire un mérite de vous avoir sacrifié à lui.

. — Elle ne m'a pas répondu.

— Et tout naturellement vous avez résolu de faire payer ce silence désolant à votre heureux successeur. A propos, qui est-ce donc?

— Un étranger... un Américain fort riche... un monsieur Jackson, de la Nouvelle-Orléans.

— Penh ! il n'y a rien là de blessant pour votre amour-propre... Vous avez été battu par les dol* lars... commeNapoléonà Woterloo succomba sous Iti nombre...

— N'importe. Ce Jackson m'a pris Coralie et je ne souffrirai pas qu'il la garde. Je me suis informé; j'ai appris qu'il habitait le Grand-Hôtel, qu'il ne recevait personne, qu'il sortait fort peu et toujours «n voiture* J'étais déterminé à le joindre. J'ai loué

un appartement au môme étage que le sien, et je m'y suis établi pour être à même de le rencontrer sûrement.

— Quoi ! mon cher René, vous avez abandonné la maison de votre mère... et ce pauvre commandant qui a été à deux doigts de la mort et qui n'a peut-être pas encore quitté son lit de douleur !

— Mon beau-frère va beaucoup mieux, balbutia René.

— Je sais bien qu'à votre âge la passion ne raisonne pas, mais je suis sûr que vous avez des remords d'avoir laissé votre mère qui vous aime tant se désoler de votre absence. Je suppose qu'elle en ignore la cause?

— J'ai dit que j'allais à la chasse... loin de Paris.

— Et madame Dortis Ta cru. Et, sans doute, elle compte les heures et elle s'inquiète. Les mères s'inquiètent toujoilrs. Avez-vous pensé... pardonnez-moi de vous demandel* cela, j'espère que vous reviendrez sain et sauf de ce duel, mais enfin il faut tout prévoir... avez-vous pensé au coup qu'elle recevrait si on vous rapportait chez elle sanglant, inanimé, comme on a rapporté M. Pouliguen? Pauvre femme! votre mort la tuerait.

René pâlit et baissa les yeux sans essayer de se justifier.

' — Y a-t-il longtemps que vous avez pris domicile au Grand-Hôlol , lui demanda doucement Marcel.

— Cinq ou six jours, répondit le jeune homme.

L*OMNIBUS DU DIABLB 337

J'ai eu beaucoup de peine à rencontrer ce Jackson. On aurait dit qu'il se cachait. Enfin, hier, je me suis trouvé en face de lui.

— Je suis curieux de savoir ce que vous avez pu lui dire, car je vous avoue qu'à votre place, j'aurais été fort embarrassé.

— Je rétais aussi et c'est pour cela que je l'ai souffleté sans explication.

— Diable! voilà ce qui s'appelle trancher le nœud cordien. Ce pauvre planteur qui vient du fond de la Louisiane s'amuser à Paris n'a pas dû trouver ce procédé de son goût et il est probable qu'il compte vous le faire payer cher. Un soufflet, c'est grave par tout pays. Mais je connais les Américains du Sud. Ce sont des gens peu endurants et passablement vindicatifs. M. Jackson exigera un duel à mort.

— Je me suis mis immédiatement à sa disposition, et je suis prêt à me battre quand et comme il voudra, dit vivement René.

— Allons, pensa Marcel, il est brave, du moins. Cette fille n'a pas eu le temps de l'avilir tout à fait. Voulez-vous me confier la direction de l'affaire? demanda-t-il.

— C'est mon plus vif désir. J'attends d'un moment à l'autre les témoins de M. Jackson, et je serai bien heureux si vous m'autorisez à vous les adresser.

— C'est convenu. Je les recevrai et je ferai pour le mieux. Mais... je suis un peu étonné qu'ils ne se soient pas déjà présentés chez vous.

:338 LES UTBTÂRSS DTJ VKSUVtAXJ PARIS

— * Et moi ftassi, je Tavoae.

— Est-ce que, par hasard, ee M. Jackson serait •un lâche ?

— Je n'ai aucun motif pour croire cela.

— Ou bien... un intrigant, un farceur qui se donnerait dès airs de gentleman et qui ne serait ^u'un chevalier d'industrie? Cela s'est vu, et plus souvent à Paris qu'ailleurs.

— C'est impossible. Coralie n'aurait pas pris |)0ur amant un goujat, encore moins un aigrefin.

— Mon Dieu ! elle a pu se tromper.

-* Non, non. Elle m'a fait bien du mal, mais je lui rends justice... elle a trop de tact... trop d'habitude du monde... elle n'a jamais fréquenté et ^Ue n'aime que les gens bien élevés..

— En êtes-vous sûr?

— Mais... oui... certainement... Pourquoi me demandez- vous cela?

Au lieu de répondre, M. de Colorado alla ouvrir la porte du salon où il avait enfermé son ancien . valet de chambre.

— Pierre, s'écria-t-il, venez débarrasser M. Dortis de son chapeau et de son pardessus^ Vous irez ensuite me chercher la botte de cigares que j'ai re- ^ue hier de la Havane.

René entendit avec indifférence Marcel donner «es ordres. Cependant, il s'étonnait un peu que M. de Colorado, qui lui témoignait tant d'amitié, songeât à fumer dans un pareil moment.

Le lendemain de la mort de Monsieur» frère de Louis XIY,. le roi voulut qu'on jouât au brelan.

i;*O9Bnf7IB0S BU DIAB&B 339

eomme de eoutunae, et, pour lui plairey un courtisan affirma gravement que le brelan éttxU de deuil. Le jeune Dortis se disait que le cigare n'était pas d£ duel, mais il n'osa pas exprimer sa pensée. Il fit même très-bonne contenance jusqu'au moment où Pierre entra pour obéir à sott maître.

Le drôle avait probablement écouté à la porte, «ar il ne parut pas surpris de se trouver en face de son adversaire de la veille. Comme il était doué d'un esprit fort alerte à la compréhension, il devinait les intentions de M. Colorado, et il entrevoyait déjà une rémunération supplémentaire pour le rôle qu'il allait jouer dans la scène qui se préparait.

René, au contraire, demeura stupéfait en reconnaissant sous la livrée M. Jackson de la Nouvelle- Orléans, le planteur millionnaire, l'amant que Cbralie lui avait préféré. Il se demandait si ce déguisenient n'était pas le résultat d'une gageure, si Marcel s'était mis d'accord avec son rival pour se* ttoquer de lui, ou bien si lui, René, était tout simplement dupe d'une ressemblance extraor-^ <Ënaire*

— Eh bien, Pierre, dit sèchement M. de Colorado, qu'attendez-vous pour débarrasser M. Dortis de: son pardessus ? Dépêchez-vous et allez me cher*^ cher les cigares que je vous ai demandés.

Le docile valet se mit aussitôt en devoir da^ pendre au jeune homme le service cemmaiuléj, wmA Bâné se- déroba à se» soîna m muvmurant :

— Quelle est cette plaisanterie, monsieur? que me voulez-vous ?

— Qu*avez-vous donc, mon cher René ? demanda Marcel avec un superbe sang-froid.

— J'ai... que... je ne comprends pas le but de cette mascarade, balbutia le jeune Dortis.

— Quelle mascarade?

— M. Jackson a pris, probablement pour me bafouer, la livrée d'un de vos domestiques... mais je déclare que je ne supporterai pas plus longtempscelte farce déplacée, et que je vais...

— Comment! c'est ce garçon que vous avez pris pour M. Jackson?

— Et je ne me suis pas trompé. Hier encore il habitait le Grand -Hôtel.

— Alors, c'est lui que vous avez souffleté ?

— Parfaitement.

— Parbleu! voilà qui est curieux, et il faut que Pierre nous explique le quiproquo. Je lui avais donné récemment la permission d'aller passer une quinzaine de jours^dans sa famille, et il est rentré ce matin à mon service. Il va nous dire pourquoi il s'est amusé à jouer au millionnaire américain. Voyons, Pierre, parlez, et surtout ne mentez pas, si vous tenez à conserver vos gages.

Pierre faisait la mine la plus curieuse du monde. Le drôle entendait à demi-mot; il avait aussitôt saisi le sens de la situation et deviné le projet de M. de Colorado. Il s'était donné tout d'abord Tair penaud d'un valet convaincu d'escapade, et il feignait maintenant d'hésiter par respect à avouer sesP

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fredaines. Il aurait joué à merveille les Frontins de rancien répertoire.

— Monsieur me pardonnera, dit-il enfin ; je n'ai eu que le tort de m'adresser sans le savoir à une personne qui était en relations avec un ami de monsieur. D'ailleurs, j'en ai été bien puni, puisque,, hier, j'ai reçu...

— Il ne s'agit pas de vous excuser, interrompit Marcel, mais de nous dire comment vousvous trouviez au Grand-Hôtel, sous un nom d'emprunt.

— Voilà ce que c'est, répondit Pierre sur un autre ton. Monsieur sait peut-être que je ne suis pas ennemi du plaisir, quand je peux le prendre sans manquer à mon service. Monsieur m'avait donné un congé et je possédais quelques économies. L'idée m'est venue de me divertir un brin, et, comme j'ai toujours eu des goûts distingués, je me suisfait Américain du Sud et je me suis mis avec madame de Marly.

Marcel ne dit rien à cette déclaration. Il regardait René, qui était rouge jusqu'aux oreilles et qui n'osait pas lever les yeux.

— Ma liaison avec elle m'a coûté un peu cher, reprit le valet de chambre encouragé par ce silence approbateur, mais je ne regrette pas mon argent. Coralie est une femme charmante... un peu mûre peut-être, mais de la dent, du cheveu et du goût dans ses toilettes. On peut affirmer hardiment qu'elle a du cachet,., et pas bégueuleavec ça...

— C'est bien. Laissez-nous, dit M. de Colorado.

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Pierre salua et sortit sans a|outef oa mot. Il était décidément très-fort.

René se laissa tomèer sur un fooleiiil , cacha sa figure dans ses mains et se mit à sangloter. Marcel Tint à loi, et de sa f oix la plus douce :

— Pourquoi pleurer» mon ami? dit-il lanternent. Pourquoi regretter cette femme qui tous préférait xm laquais ?

-^ Je ne la regrette pa&.. je la hais... et si je pleure... c'est de honte...

— Dites-vous vrai, René ?

~ Oui, je TOUS le jure, je rouiçis de l'avoir aimée... je me méprise moi-même... et je sens que TOUS devez me m^riser aussi.

— Moi, TOUS mépriser, mon enfant I Dieu m'en garde ! J'ai été jeunecomme vous, et je sais ce qu'il en coûte pour arracher de son cœur une passion indigne. Vous avez cédé à un entraînement excusable à votre âge, et moins avilissant après tout <iue l'ivrognerie ou le jeu. Que ceux qui n'ont jamai péché vous jettent la première pierre. Moi je TOUS tends la main et je tous dis : D'autres aTant TOUS ont commis la faute de mal placer leur amour ; d^autres après TOUS se laisseront prendre aux pièges de créatures qui ne Taudront pas mieux que cette drôlesse» Consolez -tous donc, mon cher René; releTez la tète, oubliez une folie passagère, et marchez d'un pas ferme dans la yie. L'avenir est à vous. Ne regardez pas en arrière. 'Songez que vous êtes maintenant un homme et

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qn») taai bomeoB doit smfiie ua^ btit . Sortez, soldat» Buurin, cooïmepçwat^ magistrat ou. labouceur, à YOtre choix ; ne s&yw. paa oiaif.. Le tpavail, René, c'est la loi de ee monde. C'est aussi le remède ans: graiideB âoaleupsL Essayez-en et ¥0us serez bientôt tout étonné de ne plus souffrir.*, car vous souffrez, je le«saia^je le vois, et je vous, jure que je vous plains de toute mon âme.

— Oui, je souffre et je suis honteux de souffrir pour une telle cause. .«^ Ah I je suis bien malheureux,, murmura Doctis en montrant à Marcel un visage inondé de larmes.

-» Qu'importe la cause I qu'importe que la main qui a tail la blessure soit HIq ou noble, quand la blessure saigne encore ! Ne vous attardez pas à la maudire^ cette main cruelle, et tâchez de vous guérir. Je vous y aiderai, si vous voulez.

— Si je le veux ! sii ! monsieur, je ne mérite pas que vous vous intéressiez à moi, mais je vous serai éternellement reconnaissant de ne pas m'abandonner,. de relever mon courage, de me permettre de m'appuyer sur vous pour rentrer dans le droit chemin...

— Il vous, est ouvert, ce chemin, et je suis prêt à vous y conduire. Et quand je vous y aurai ramené^ quelqu'un me remplacera pour y affermir vos pas, quelqu'un que vous avez bien pu négliger, mais non pas oublier.

. -— Ma mère 1 s'écria René.

— Oui, mon ami, votre mère, qui n'a pas cessé de pleurer depuis que vous l'avez quit*

tée; votre mère, qui prie Dieu de lui rendre son fils.

— Me pardonnera-t-elle? murmura le jeune homme en se parlant à lui-même.

— Elle vous ouvrira ses bras et vous serez reçu comme l'enfant prodigue dans la maison que votre absence a mise en deuil.

— Je n'oserai jamais m'y présenter.

— Pourquoi?

— Vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir... il s'est passé dans ma famille des choses... que je ne connais qu'imparfaitement... mais qui l'ont profondément troublée... d'autres chagrins sont venus s'ajouter pour ma pauvre mère à ceux que je lui causais... elle doit être au désespoir... mon beau-frère paraît irrité... ma sœur aînée est d'une tristessemortelle... Claire elle-même a changé de caractère, Claire si gaie, si douce, est devenue silencieuse et sombre... le jour où je suis parti, je l'ai vue qui s'essuyait les yeux...

— Et vous la laisseriez pleurer! s'écria Marcel. Vous prolongeriez volontairement le supplice de madame Dorlis?

— Si je leur écrivais?... dit timidement René.

— Leur écrire quand vous pouvez les embrasser I quand il dépend de vous de leur rendre à tous d'un mot le bonheur, la vie peut-être, car si elle ne vous revoit pas bientôt, votre mère mourra de votre absence ! quand vous n'avez qu'à leur dire : Je reviens, je me repensetje ne vous quitterai plus! S'il vous en coûte trop de le prononcer, ce mot, voulez-vous que je m'en charge?

l'omnibus du diable 345

— Je n'osais pas vous le demander, dit vivement le jeune Dortis. Avec vous, j'aurai du courage, et ne craignez pas de répondre de moi. Je n'ai pas encore oublié celle qui m'a fait tant de mal, mais je vous donne ma parole d'honneur que je ne la reverrai jamais. M. Jackson m'a guéri, ajouta-t-il en

baissant la voix. :

— Soit! venez, répondit Marcel après un court ' silence.

Il avait hésité un instant à se présenter de nou- j

veau devant madame Dortis. L'occasion qui s'offrait i

de ramener son fils à une mère désolée le décida, et refoulant ses scrupules, il résolut d'accompagner René à l'hôtel du quai Valmy et de revoir Claire une dernière fois, au risque de se briser le cœur.

S46 LES MITBT&ICBS HU WKPmA.15 PARIS

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La nuit Tient, une nui) claire et tiède, com«^ mt en a quelquefois à Paris, à la fin de Thiver.

Madame Dortis est assise près de la fenêtre ouverte et Glaire la regarde tristement. Elle suit, sur le visage amaigri de sa mère, les progrès du mal qui la mine et elle s'efforce de cacher ses larmes. La pauvre veuve est frappée au cœur. Elle se meurt de l'absence de son fils.

C'est rheure où Coralie s'habille pour aller dîner au café Anglais avec un boursier qui a remplacé provisoirement M. Jackson, dont l'inexplicable disparition Ta jetée dans de graves embarras, car cette nouvelle liaison n'a pas d'avenir, et la sœur de Pain-de-Blanc songe à renouer avec René. Le boursier ne fait que l'intérim.

Cependant, madame Dortis est délivrée des tour-

méats qm lui rusait le méaage de sa filie atoée» Depuis la visite de M. de Colorado, le commaiidast a reoéa % Clotikfte sa eonSaiiee et mn aâécUon. Elle ne ie quitte plus et il seioble qu'elle preane à tftche, en redoublaut de teodreme et d'atteutîcms» de lui faire oublier le passé. Lui, il ee remet leu* tement, floais enfin sa guérison est eertaioe et 16 médecin affirme qu*il entrera Hentôt en eonvaies-^ teùee.

La famille si cruellement éprouvée attend quH sdt en état de TOjager pour €eOi aller en Italie.. Car, en éerivanl à Marcel, madame Dortis a dît Im Térité. Le séjour de Paris lui est devenu <Klieux> Elle veut à tout prix partir, s'éloigner de cette ville qui lui a volé René, et Clmre n'a fait aucune opposition à ee projet.

Elle n'a manifesté ni joie, ni chagrin, quand sa mère lui a annoncé sa décision. Elle n'a même pas prononcé un mot de regret, après avoir lu la lettre que madame Dortis a adressée à Marcel. Elle s'est résignée, mais elle a beaucoup pleuré en silence, et sa douleur muette touche profondément ceux qui l'entourent

Cécile seule sait ee que souffre la pauvre enfant,. Cécile qui a reçu des confidences que Claire n'a pas osé faire à sa mère ; non qu^elle craigne des reproches, mais parce qu'elle l'aime trop, pour ne pas redouter de lui causer un nouveau chagrin. Elle la connaît. Elle sait que la veuve du fabricant a les idées, les préjugés de la bourgeoisie où elle estnéOy et qu'il lui répugne de s'allier & un homme

placé au-dessus d'elle dans la hiérarchie mondaine.

Madame Dortis ne veut pas descendre, mais eUe n'aspire pas à monter. Elle s'est forgé une chimère d'égalité dans le mariage, et elle a toujours rêvé de donner sa fille à un commerçant ou à un industriel. Ce n*est qu'à contre-cœur qu'elle a accepté pour gendre un officier de marine, et cette union n'a pas été assez heureuse pour l'encourager à tenter une seconde expérience.

. Un mariage entre Claire et Marcel lui semble encore bien plus disproportionné que celui deClotilde avec M. Pouliguen. Marcel lui apparaît comme une sorte de nabab californien, un grand seigneur d'au delà des mers, titré comme un gentilhomme de vieille souche et possesseur de fiefs immenses dans ce nouveau monde où l'aristocratie n'est pas encore née et où les droits féodaux sont inconnus. Le nom de Colorado sonne mal à ses oreilles et les millions l'effarouchent.

C'est un sentiment louable qui l'arrête, plus louable, assurément, que ceux de ces nobles ruinés qui, sous prétexte de fusionner les races, poussent le libéralisme jusqu'à rechercher les filles des enrichis véreux. Mais Claire n'en est pas moins victime d'un respect exagéré des convenances sociales.

Madame Dortis le comprend bien et elle a presque des k^emords de ce qu'elle a fait. Il y a des heures de solitude et de découragement où elle descend au fond de sa conscience, qui lui reproche

l'omnibus du diable 349

tTavoir été si prompte à rejeter l'offre d'un honnête homme. Il y a même des instants où elle se prend à souhaiter que Marcel renouvelle sa demande et lui fournisse l'occasion de revenir sub un refus qu'elle regrette en voyant la tristesse de sa fille.

Ce soir-là précisément, elle était dans une de ces crises morales et physiques où la volonté se détend, où le corps s'affaisse, où Pâme amollie par la douleur s'ouvre aux impressions douces, à l'indulgence, à l'abnégation.

— Pourquoi, pensait-elle, pourquoi faut-il que de mes trois enfants, la seule qui n'ait pas mérité de souffrir soit malheureuse par moi ?

Puis ^a pensée s'envola vers son fils et elle murmura :

— Où est-il?

— Il reviendra, mère, dit doucement Glaire en lui prenant les mains.

Dans la Rome païenne, les vierges qui se consacraient au culte de Yesta passaient pour posséder le don de prophétie. A Paris, une jeune fille pure peut bien être douée de seconde vue.

Claire avait à peine achevé de prédire le retour de son frère, que la porte s'ouvrit et que René tomba aux genoux de madame Dortis. Elle ne l'avait pas vu traverser la cour, absorbée qu'elle était dans son chagrin, et elle ne s'aperçut pas tout d'abord que M. de Colorado était entré avec lui.

Ce fut alors entre la mère et le fils une explo^ sion de tendresse où les baisers étouffaient les pain 20

3S0 LES KYSTiaB8 iDU .HQinEBA.U PARIS

toIbs, où leBreareBSOfitfioiipaiûnt fiourt suwaqpUea- >tiojUL Que &e .aéraient^ dit? tlls «nfaiîaiant »pas^ besûin^dfi mots pour^fi6(fl0iDpr6QâxB. «Madame 3ùtlis preiBait .sur son iJMBut JÀoaé iri^peBtaat de ses iauleB, vBaaé dont Les embraiaameiits stries laimes^ exprimaient mieux que toutes les protestations du monde Ja fetme résolution de.iie plus quitter la .maison .mateEnelle.

Claire aussi pleurait de joîq, onais aile disait bien xa Marcel fit, pour ^fiafiharjiQnteûublQy. elle eourut fermer la fenêtre et allumer Jas > flambeaux posés sur la cheminée.

Ce fut un coup de théâtre. .La teuve repoussa doucement :8Qn fus et ae leva.an J)albutiaiit :

— Excusez-moi, monsieur— Jïgnorais que tous fussiez là.

Claire, debout, une main sur son gcbue, i'autre appuyée sur .un .guéridou, baissait les jeuix et attendait toute tremblante. .Elle pressentait gue son sort allait se décider.

— Je.suis venu, madame, , dit lentement Marcel, parce que je tenais à remplir Jusqu'au houtia mission que vous m'aviez confiée. Ja vous avais promis de veiller sur votre fils...

— Et vous me le rendez I s'écria madame Dorlia.

— Et si je suis guéri, bien .guéri de mes erreurs, c'est à M. de Colorado que je le dois.rcu'outa Rev^r qui alla serrer la main de l'homme dont la ferme habileté l'avait délivré de Joséphine Canoche.

— Monsieur, .reprit la veuve d'une voix émuQ,

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je n'oubUami? jamais ce^ qua vcnB an^ez fait pour

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