LE DOCTEUR MOSES
Le vieux médecin s'avança silencieusement jusqu'auprès du lit. Raoul quitta le fauteuil sur lequel il s'était, jusqu'à ce moment, abîmé dans sa douleur.
C'était la seconde fois, depuis le matin, que Mosès visitait Déborah. La juive avait les yeux fermés.
— Elle dort, — murmura Nathan.
La jeune lille souleva ses longues paupières et balbutia:
— Non, mon père, je ne dors pas...
— Ma fille, — dit alors Mosès, — voulez-vous me donner votre main?...
Déborah fit un effort pour soulever son bras, — mais telle était sa faiblesse toujours croissante, qu'elle ne put élever sa main jusqu'au niveau de la main ridée et tremblante du vieux docteur.
Celui-ci ne fit aucun geste, rien ne témoigna ce qui se passait en lui à l'aspect de cet effrayant symptôme, ■ — seulement, son front se plissa et un nuage sombre passa sur son visage.
Il prit cette main inerte qui était retombée sur la couverture et il interrogea longuement les lentes pulsations de l'artère. Ensuite, il appuya le doigt annulaire de sa main droite sur le côté gauche de la poitrine de Déborah. Puis, cet examen terminé, il s'assit sans prononcer une parole dans le fauteuil qu'avait quitté Raoul.
Hébé s'était rapprochée du lit.
Nathan, M. de La Tremblaye et la fille du diable se pressaient autour du vieillard et semblaient attendre avec une auxiété dévorante le premier mot qui s'échapperait de ses lèvres. Mais Mosès gardait le silence. Sa tète inclinée se penchait sur sa poitrine.
En présence de ce mutisme et de cette attitude, Nathan se décida à interroger.
— Eh bien? — demanda-t-il, — eh bien, Mosès? Il ne put formuler une question plus complète.
Le vieux médecin releva la tête et fixa sur Ezéchiel ce regard investigateur qui savait lire dans les profon-deurs du corps humain les secrels de la vie et de la mort.
— L'étal de la pauvre enfant est le même, dit-il ensuite. Elle ne soull're pas... Il n'y a rien à faire... rien, que de continuer les breuvages que j'ai ordonnés...
Puis, d'un ton beaucoup plus bas, il poursuivit :
— La science humaine ne peut rien pour voire lille, Nathan... il faut prier le Dieu de nos pères... le Dieu qui n'accepta point le sacrifice d'Abraham... il faut prier, et tout attendre de vos prières et de la jeunesse de votre Déborah...
— Quoi!... murmura Nathan, n"osl-il donc plus despoir?
— Je ne dis pas cela... je crois au contraire que jusqu'au dornior moment, l'espoir existera...
— Mais, alors, pourquoi ne rien essayer?...
Et ce poisoa laisse-t-il des traces? (P. 676.
— Essayer quoi?... Je vous le répète, la science est en défaut devant ce mal étrange et qui n'est point une maladie... Aucun des organes de Déborah n'est attaqué... le sang circule, le sommeil est calme, la douleur est absente. Seulement, une faiblesse bizarre, inexplicable, lue cette malheureuse enfant... mais, d'une minute à l'autre, la nature peut reprendre ses droits... l'étincelle de la vie peut se ranimer.
LIY. 85. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES Df PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROL'FF ET C'» . LIV. 83.
674 Li:S MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
— Mosës! s'écria Nathan, Mosës, y comptez-vous?... Mosès, ne me trompez-vous pas?...
Le visage du vieux médecin exprima un moment d'hésitation. Cependant, après quelques secondes, il répondit :
— Non, mon vieil ami, je ne vous trompe pas, et cet espoir que je vous donne, je vous afftrme qu'il est en moi...
Ensuite Mosès se leva, et se disposa à quitter la chambre. Trop abattu, trop désespéré pour le reconduire, Nathan ne put que lui serrer la main et lui demander :
— Quand revicndrez-vous?
— Demain matin, répondit le docteur.
Et il sortit.
Dans ce salon que nous avons décrit jadis et qui précédait la chambre à coucher, il trouva Raoul de la Tremblaye qui venait de l'y précéder, sans que Nathan eût remarqué sa disparition.
— Monsieur, dit le jeune homme au vieillard, après s'être assuré que la porte de la chambre à coucher était bien fermée, monsieur, veuillez, je vous en supplie, m'accorder la faveur d'un entretien de quelques instants...
Mosès inclina la tête en signe d'adhésion.
— Mon gentilhomme, — demanda-t-il ensuite, que me voulezvous?... Parlez...
— Sans doute, — fit Raoul, — vous savez qui je suis, monsieur...
— Je le sais.
— Vous n'ig^norez pas non plus que Déborah est ma fiancée?...
— Je le sais aussi, mon gentilhomme.
— Eh bien! monsieur, je viens vous supplier... vous supplier à g-enoux s'il le faut, de me dire toute la vérité sur l'état de cette jeune fille que j'aime cent fois plus que ma vie...
— La vérité? — répéta Mosès.
— Oui, monsieur, la vérité.
— Mais n'avez-vous donc pas entendu, tout à l'heure, la réponse que j'ai faite aux questions d'Ezéchiel Nathan?
— J'ai entendu.
— Eh bien?
— Mais, — poursuivit Raoul, • — avant de répondre, vous avez hésité...
• — C'est une erreur, mon gentilhomme...
— Non, monsieur, c'est une certitude... Encore une fois, je vous le répète, vous avez* hésité, et vous avez mieux aimé parler contre
votre consciencG que d'ôtcr le dernier espoir à ce pauvre père écrasé de douleur...
Raoul s'interrompit. Mosès ne répondit pas.
M. de la Tremblaye poursuivit :
— Mais, moi, je suis jeune, je suis fort, j'ai du courage; aucune douleur ne m'épouvante ; on peut broyer mon cœur sans m'arracher un cri... dites-moi donc la vérité tout entière...
— Que voulez-vous savoir?
— Ce que vous pensez réellement de la situation de Déborah? Mosès lîocha douloureusement la tête.
— Elle est perdue ! — s'écria Raoul.
— Oui.
— Sans espoir?
— Sans espoir.
— Rien ne peut la sauver?
• — Il faudrait un miracle, qui ne se fera pas.
— Et combien de semaines lui reste-t-il à vivre?
— Ne parlons pas de semaines... — ■ murmura Mosès. — ■ Combien de jours, alors?
— Ce ne sont pas des jours nan plus... Raoul fit un geste de désespoir.
— Des heures? — balbutia-t-il.
— A peine.
— Desheuresl... Combien d'heures I
— Une, au moins, deux au plus.
Raoul courba la tête sous cet arrêt terrible et sans appel.
— Ah! — continua Mosès d'une voix sourde et avec une réelle émotion, — si jeune, si belle, si riche, si forte, et si aimée 1... et mourir I... c'est horrible !... je le sais bien!...
— Mais comment, — demanda Raoul, — comment, vous, l'un des rois de la science, comment n'avez-vous pas pu la sauver?...
— Eh ! peut-on combattre un mal incompréhensible... un mal mystérieux, qui n'existe pas, et qui tue?... Depuis soixante ans, que n"ai-je pas vu? Eh bien!... c'est la première fois que ma science est en défaut... non pour guérir, mais pour comprendre...
— Ainsi, Déborah succombe, sans que vous sachiez de quoi elle meurt?...
— Je l'avoue... Une chose, une seule, pourrait m'expliquer ce que je ne devine pas...
— Une chose?
— Oui.
— Laquelle?
— A quoi bon vous le dire?
— Pourquoi me le taire?
— Eh bien ! soit. Mais d'abord, quelles sont les personnes qui, depuis une semaine, se sont approchées de Déborah?
— Son père, moi et Ilébé...
— Qu'est-ce que cette jeune fille que vous nommez Hébé?
— La seule amie de Déborah, qu'elle aime autant que Nathan et moi nous pouvons l'aimer, et à qui, il y a un an ou deux, elle a sauvé la vie au péril de la sienne...
— Et Déborah n'a pas d'ennemis?
— Elle!... la pauvre enfant! qui donc ne l'aimerait?
— • Vous avez pris soin de répondre vous-même et d'avance à ce que je vais vous dire... La seule chose, je vous le répète, qui pourrait m'expliquer le mal étrange et mystérieux qui tue votre fiancée, ce serait l'emploi d'un poison subtil, composé de certaines plantes de l'Asie et de l'Arabie... poison terrible dont je crois être le seul, à Paris et sans doulo en France, qui connaisse la composition.
— ■ Ainsi, — demanda Raoul, — ce poison dont vous parlez...
— Il attaque la vie dans sa source même, sans blesser aucun des organes. La personne empoisonnée meurt sans souffrir, comme s'éteint une lampe dont l'huile est épuisée jusqu'à la dernière goutte...
— Et ce poison laisse-t-il des traces?... — ■ Aucune.
— Peut-on le combattre?
— • Non. Le remède n'existe pas.
Raoul sembla réfléchir.
— C'est impossible, — murmura-t-il, — impossible, impossible!... un crime pareil... un crime sans but... Et, d'ailleurs, qui donc?... Impossible! impossible...
— Je le crois comme vous, — répondit Mosès. — Ce serait folie que d'admettre la possibilité d'un crime. Et, maintenant, mon gentilhomme, retournez auprès de votre triste fiancée, car, je vous l'ai dit et je vous le répète, c'est à peine s'il vous reste le temps de la revoir encore vivante...
Raoul rentra dans la chambre mortuaire en murmurant tout bas ces paroles sinistres :
— Une heure, au moins... deux, au plus.