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LE PRÉSENT DE NOCES

Au moment où Raoul franchit le seuil de la chambre sombre, Nathan et Hébé se tenaient debout, l'un au pied, l'autre au chevet de la couche mortuaire.

Le vieillard, au faible bruit de la porte qui s'ouvrait, tourna lentement la tête.

Il vit M. de La Tremblaye, Un brusque tressaillement secoua son corps et parut galvaniser sa douleur.

Il se dirigea vers Raoul, et, l'entraînant vers l'une des extrémités de la chambre, il lui dit d'une voix basse et sourde, entrecoupée par l'émotion, tout en attachant sur lui ses regards étincelants du feu sombre de l'inquiétude :

— V^ous venez de parler à Mosës?

-- Oui, — répondit M. de La Tremblaye.

— Yous l'avez interrogé?

— Oui.

— Qu'a-t-il répondu?

— Ce qu'il vous avait dit à vous-même il n'y a qu'un instant...

— Et pas autre chose?

— - Pas autre chose.

— Bien vrai?

— Je vous le jure.

— Ainsi, nous pouvons encore espérer?..,

— Nous le pouvons et nous le devons.

Nathan joignit ses deux mains osseuses et décharnées, et il les éleva vers le ciel.

— Que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob soit béni! — balbutia-t-il, — qu'il me prenne toutes mes richesses... toutes jusqu'au dernier sou!... qu'il me fasse plus pauvre que le mendiant de la rue... plus misérable et plus méprisé que Job sur son fumier... mais qu'il me laisse ma

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fille bien-aimée... l'enfant de mon cœur et de mes entrailles... mon diamant sans tache... ma perle choisie... Déborahl...

Aprcs.avoir prononcé avec exaltation cette invocation quasi-biblique, Nathan prit la main de Raoul et la serra avec force.

Ensuite, il retourna auprès du lit de la jeune fille.

Mosès ne s'était point trompé.

Déborah atteignait la dernière période de l'existence, — l'heure suprême approchait.

Déjà les battements de son cœur devenaient inégaux, un engourdissement progressif s'emparait de ses membres.

La vie était attaquée dans sa source, l'huile allait manquer à la lampe.

Quelques instants encore, sans doute, et la jeune fille, dont les yeux étaient fermés comme pour un paisible sommeil, allait s'endormir pour ne plus se réveiller.

11 n'en fut point ainsi.

Déborah ouvrit les yeux, et elle lit un eilort pour se soulever.

Hébé et Nathan vinrent à son aide, ils placèrent des oreillers derrière ses épaules, de manière à l'asseoir en quelque sorte dans son lit.

— Mon enfant bien-aimée, — lui dit alors le vieillard, — souhaitestu quelque chose?

Déborah répondit d'une voix plus ferme et mieux timbrée qu'on n'aurait pu l'attendre de son extrême faiblesse :

— Oui, mon père, je souhaite voir cette chambre mieux éclairée... — rien n'est triste comme la lueur pùle de cette petite lampe...

Hébé s'empressa d'allumer toutes les bougies des candélabres d'argent placés sur la cheminée.

Au bout de quelques minutes, une clarté rayonnante éclairait la chambre.

— Ah! — murmura la mourante, — cela fait du bien de voir ces lumières... Voyez, mon père, voyez, Raoul, comme tout prend un air de fête et de gaieté... Tout à l'heure, c'était lugubre...

Des larmes vinrent aux yeux de M. de La Tremblaye. 11 lui semblait que Déborah venait de faire allumer toutes ses bougies autour de son cercueil.

— Comment te trouves-tu, ma fille? — demanda Nathan.

— Mieux, mon père, beaucoup mieux... je sens que la force me revient... Seulement, j'ai soif..

Hébé apporta la coupe d'argent et Déborah but avidement. Ensuite, elle reprit :

— Je sens que ma convaîescence sera courte... je ne suis pas bien malade... quelques jours encore, et je pourrai quitter ce lit^ quitter cette chambre, revoir le ciel... respirer l'air pur... Quelques jours encore^ mon Raoul, et nous serons mariés... et je serai votre Déborah, monseigneur... Raoul... Raoul... êtes-vous heureux à cette pensée, autant que je le suis moi-même?

Raoul eut besoin de faire un appel à toute sa force pour comprimer les sanglots qui l'étranglaient, en présence de cette jeune fille qui, les deux pieds déjà dans la tombe, parlait avec confiance d'amour et de bonheur.

Cependant il parvint à balbutier :

— Heureux... oh! oui... bienheureux...

— ■ Raoul, mon beau seigneur, — reprit la juive dont les yeux brillaient d'une joie douce, — une fois mariés, nous quitterons Paris pendant quelque temps, si vous le voulez bien...

— Je veux tout ce que vous voulez, Déborah...

— Nous irons à la campagne, quelque part où nous trouverons de grands arbres, des fleurs et des oiseaux... Nous nous promènerons dans les bois, ma main dans votre main... mon cœur battant tout près du vôtre, n'est-ce pas, mon Raoul, que ce sera du bonheur?...

Le jeune homme ne put répondre que par un signe de tête expressif. S'il avait essayé de prononcer une parole, ses sanglots auraient débordé. La juive continua :

— Le jour de notre mariage, vous pourrez être fier de votre Déborah, mon Raoul... Je serai belle... bien belle... Rien no sera plus simple et et plus charmant que ma toilette de mariée... J'aurai une robe blanche, brodée de perles; j'aurai des perles autour de mon cou, et encore des perles dans mes cheveux... Aimez-vous les perles, Raoul?

M, de la Tremblaye fit signe que oui.

— Tant mieux! — s'écria Déborah, — moi, je les adore... Je préfère de beaucoup les perles aux diamants. Et vous?

— Moi aussi, — balbutia Raoul.

— Voulez-vous voir les miennes?

— De grand cœur...

Déborah se tourna du côté d'IIébé.

— Mon amie, — lui dit-elle, — apporte sm' le lit, je t'en prie, le coffret de mes bijoux...

— • La fille du diable obéit aussitôt à cette prière, et elle plaça sur le lit, à côté de la juive, un lourd cofi"ret d'ébène, incrusté d'argent, de corail, de nacre et d or.

Elle en souleva le couvercle, et Déborah plongeant ses deux mains dans l'intérieur du cofîret, les retira pleines de bijoux qu'elle éparpilla sur le lit. C'étaient des bracelets, des colliers, des agrafes, des boucles d'oreilles, des aigrettes, des diadèmes.

Les diamants, les rubis, les émeraudes, toutes pierres précieuses scintillaient dans un pêle-mêle étincelant, et, sous la clarté des bougies jetaient des feux de mille couleurs.

Au milieu de ce fouillis lumineux se voyaient des torsades de perles d'une forme admirable et du plus magnifique orient.

Chacune de ces perles avait une valeur considérable.

Quelques-unes représentaient des sommes énormes.

Nous croyons ne point exagérer en disant que le coffret de Déborah renfermait plus d'un million de pierreries.

— Voyez, — dit la juive en passant ses doigts amaigris sur chacune des perles d'un collier, comme sur les grains d'un rosaire. — avec cette parure, je serai belle, n'est-ce pas? Hébé tressera mes cheveux en deux longues nattes qu'elle renouera ensuite sur ma tête en façon de diadème, après les avoir enlacées de perles, et ces perles laiteuses feront bien dans mes tresses noires... Oh! Raoul... mon Raoul... pourvu que vous me trouviez belle I...

Le jeune homme ne put que prendre la main de la mourante, la porter à ses lèvres, la couvrir de baisers ardents, et, malgré lui, l'arroser de ses larmes muettes.

Déborah le regarda avec surprise.

— Mon ami, — lui de manda- t-elle, — pourquoi donc pleurer ainsi? qu'avez-vous? êtes-vous triste? souffrez-vous?

— Ma bien-aimée, — balbutia Raoul, — ne savez-vous donc pas que le bonheur fait couler autant de larmes que le chagrin et la souffrance? Seulement ces larmes-là sont plus douces...

Déborah, complètement rassurée par cette réponse, sourit et s'adressa h Hébé.

— Chère Hébé, — lui dit-elle, — bonne petite sœur... viens ici... La fille du Diable s'approcha du lit.

— Écoute, — poursuivit Déborah, — il faut que tu me rendes un service...

— De toute mon âme...

— C'est d'ailleurs facile...

— • Voyons...

— Il s'agit de me donner ton avis...

— A. quel propos?

li était plus de minuit au moment où il partit de cette maison dans laquelle il laissait son cœur enchaîné à un cadavre. (P. 688.)

UV. 86. — XAVIER DE MONTÈPU». — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFP ET C'«. LIY. 86.

— A propos d'une parure que je veux porter un jour, après mon mariage... quand Raoul souhaitera que je paraisse éblouissante...

— Eh bien?

— Eh bien, parmi tous ces bijoux, choisis les bracelets, le collier et le diadème qui te sembleront les plus beaux.

La fille du Diable se mit à fouiller dans ces masses de joyaux et de pierres précieuses entassés sur le lit, et remplissant encore les deux tiers du coflret.

Son examen fut long, minutieux, attentif. Enfin son choix s'arrêta sur un bandeau, sur un collier, et sur deux bracelets.

Ces quaire objets, d'une forme artistique ravissante, étaient enrichis de diamants de la plus grande beauté.

Ils pouvaient valoir quatre-vingt mille livres, tout au moins.

Hébé les présenta àDéborah.

— Ainsi, — demanda cette dernière, — cette parure est celle qui te plaît, entre toutes?

— Oui, — répondit la jeune fille.

— Tu me l'as choisie comme pour toi?

— Comme pour moi, — dit encore Hébé.

— Eh bien, — répliqua la juive, — gardc-la donc, je te la donne. C'est mon présent de noces...

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