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BAISER DE JUDAS

Une semaine s'était écoulée depuis le jour où nous venons de voir la fille du diable quitter le logis de la mère Moloch pour venir emprunter dix louis à la juive Déborah.

Étrange et monstrueuse infamie !

C'était avec l'or de la victime qu'Hébé allait acheter le poison !...

Il était dix heures du soir.

Pénétrons dans la maison d'Ézéchiel Nathan et dans la chambre à coucher de Déborah.

Une lampe d'argent, remplie d'une huile parfumée et placée sur une petite table d'ébène, au milieu de la pièce, répandait autour d'elle»une lueur pâle, insuffisante pour laisser distinguer parfaitement tout d'abord les objets placés hors de la zone lumineuse.

Mais, peu à peu, le regard s'habituait à cette clarté indécise, et les formes, confuses d'abord, devenaient distinctes.

Sous les lourds rideaux de lampas oriental d'un grand lit à colonnes torses, — reposant sur des oreillers d'une blancheur éclatante au milieu des masses de ses longs cheveux noirs, — se voyait une figure d'une angélique beauté, mais d'une mortelle pâleur.

Cette tête pâle et amaigrie était celle de Déborah.

La juive avait les yeux fermés. Un large cercle d'azur se dessinait au-dessous de la frange brune de ses grands cils veloutés.

Un de ses bras, placé hors du lit, étendu sur la couverture et découvert jusqu'un peu plus haut que le coude, conservait, malgré son amaigrissement, une forme digne de la'statuaire antique.

Le sommeil de Déborah semblait paisible.

Sa respiration calme et lente soulevait son sein à intervalles réguliers. Parfois une sorte de pli douloureux se dessinait à l'angle de ses lèvres décolorées; sans doute quelque rêve pénible la visitait dans son sommeil.

Trois personnes se trouvaient en ce moment dans la chambre à coucher de la jeune fille.

Ezéchiel Nathan, appuy.3 contre l'une des colonnes torses qui supportaient le baldaquin, tantôt attachait sur le visage de Déborah le regard fixe et ardent de ses yeux remplis d'angoisses, tantôt les levait vers le ciel avec une expression désespérée et suppliante.

Ce n'était plus alors le grotesque petit vieillard dont nous avons plus d'une fois tracé la silhouette bouffonne. Ce n'était plus l'usurier juif, au profil et aux instincts d'oiseau de proie.

La douleur l'avait en quelque sorte transfiguré.

C'était un père, priant et pleurant auprès du lit d'agonie de sa fille bien-aimée. Nathan était beau de désespoir.

Près du chevet de la couche mortuaire, Raoul de La Tremblay e, le fiancé de Déborah, affaissé dans un fauteuil à dossier élevé, cachait sa tête dans ses deux mains. A travers ses doigts crispés, on voyait, de temps à autre, rouler lentement une grosse larme.

Enfin, plus loin, et debout auprès de l'embrasure de l'une des fenêtres, la fille du diable tenait d'une main une coupe d'argent, et de l'autre une petite cuiller du même métal avec laquelle elle remuait doucement le liquide contenu dans la coupe.

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Hébé, disons-le. était aussi pâle que la mourante.

Cette scène muette se prolongea pendant quelques minutes encore.

Puis Déborah fit un léger mouvement. Ses yeux s'entr'ouvrirent. Sa léte se souleva. Un son vague sortit de ses lèvres.

Les mains de Raoul se disjoignirent aussitôt, et laissèrent voir son visage baigné de larmes. Nathan quitta la place qu'il occupait, et s'élança auprès du chevet de sa fille.

ITébé seule conserva la même attitude, tournant à peine la tête du côté du lit.

— Mon père... — articula Déborah d'une voix faible.

■ — Me voici, mon enfant chérie... — répondit le juif. — je suis là.

— Et... Raoul?... — demanda la jeune fille.

— ■ Ici, tout près, — dit Nathan pour la seconde fois, car l'émotion empêchait M. de La Trcmblaye de répondre lui-môme.

— Vous êtes là tous deux... — poursuivit la jeune fille. — tous deux près de moi... tant mieux...

Puis sa tète, un instant inclinée, retomba sur l'oreiller. Ce fut au tour de Nathan à interroger.

— ('omment le trouves-tu, mon enfant chérie? — demanda-t-il.

— Mieux, mon père...

— Bien vrai?

— Oui, bien vrai.

— Tu ne souffres pas?

— Non... Tout en moi est si calme qu'il me semble que je n'ai pas de corps. Je me croirais guérie, sans cette faiblesse toujours croissante qui paralyse mes mouvements et m'empêche presque de parler.

Un gémissement douloureux s'échappa des lèvres contractées de Nathan. Raoul laissa retomber sa tète dans ses mains.

C'était ce dernier symptôme dont venait de parler la jeune fille qui les épouvantait plus que tout le reste.

Ils auraient mieux aimé la voir souffrir et se plaindre, et lutter contre le mal avec toutes les forces de sa jeunesse et de sa vigoureuse organisation, que de l'entendre parler de cette faiblesse sans cesse croissante.

Le silence recommença. Pendant deux ou trois minutes on put croire que Déborah venait de se rendormir. Ptlais soudain elle dit, si bas qu'il fallait l'oreille d'un père ou d'un amant pour l'entendre :

— J'ai soif...

— Raoul, aussitôt, quitta le fauteuil sur lequel il était assis et s'empressa d'aller chercher la potion. Mais déjà Hébé avait prévu ce mouvement, et elle s'approchait du lit, tenant à la main la coupe d'argent.

Sans articuler un seul mot, elle passa son bras droit autour des épaules de la malade, et, la soulevant doucement, elle approcha la coupe

de ses lèvres. Déborah but à longs traits.

— J^Ierci, chère Hébé, dit-elle ensuite d'une voix plus forte, ce breuvage est bon... lime semble, chaque fois que je viens de boire, que la force revient en moi.

Hébé ne répondit point. Seulement elle prit celle des mains de la jeune fille qui se trouvait à découvert sur le lit, et, l'appuyant contre ses lèvres, elle la baisa à plusieurs reprises...

Judas! Judas! oii étais-tu?

Depuis huit jours, nous le savons, Hébé, qui voulait à tout prix briser l'amour de Raoul et de Déborah et qui ne pouvait y parvenir que par un crime, tuait lentement la pauvre juive avec ce poison sans remède fourni par la mère Moloch. Et, chose plus odieuse encore que le meurtre, en la tuant, elle l'embrassait!...

On frappa doucement à la porte.

— C'est sans doute Mosès, — murmura Nathan.

Il alla ouvrir, en assourdissant sur l'épais tapis le bruit de ses pas.

L'homme qu'il introduisit dans la chambre, et qu'il venait de nommer Mosès, était un vieillard de grande taille. Il s'appuyait, en marchant, sur une longue et forte canne d'ébène à poignée d'ivoire.

Ce Mosès était un médecin juif, le plus célèbre parmi tous ceux de sa religion; sa renommée était telle que bien souvent de fervents catholiques le faisaient appeler auprès de leur lit de souffrance. Mosès ne refusait point de les visiter; mais il réservait pour ses coreligionnaires les plus précieux trésors de sa science.

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