‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 102 sur 183 · MORTE · texte numérisé non relu

MORTE

Les dernières paroles de Déborah, cette preuve d'une affection qui durait autant que la vie de la malheureuse jeune fille, produisirent une impression terrible sur Hébé.

Pendant quelques secondes la lumière se fit dans les ténèbres de cette âme aveuglée par la jalousie. L'assassin comprit toute l'infamie, toute la lâcheté de son crime, et il eut horreur de iLii-mùme.

La fille du Diable devint pâle, et, au lieu de prendre les bijoux que lui présentait Déborah, elle recula de deux ou trois pas.

— C'est mon présent de noces, — répéta la juive avec un sourire angéliquo, — ouvre tes mains, chère Hébé...

— Non... non... — balbutia la jeune fille avec une sorte d'ég-arement, — je ne veux pas... je ne veux pas...

— Tu refuses? — demanda Déborah, surprise.

— Oui... oui — répondit Hébé, je refuse...

— Mais pourquoi?

Hébé comprit que son trouble et son émotion allaient la trahir. Elle s'efforça donc de prendre sur elle-même, et elle répondit :

— Tout cela est trop beau... trop riche...

— Qu'importe?

— Une pauvre fille comme moi ne peut se parer de semblables joyaux...

— Eh bien, chère Hébé, prends toujours... Si lu ne veux pas porter ces diamants tu les vendras... et ce sera le commencement de ta dot, pour le jour où tu rencontreras quelqu'un à qui donner ton cœur... un beau jeune homme qui t'aimera bien... et que, toi aussi, tu aimeras, autant que moi j'aime Raoul...

De pâle qu'elle était, Hébé devint pourpre.

Un feu sinistre brilla dans sa prunelle, comme un de ces éclairs qui, dans une chaude nuit d'été, sillonnent silencieusement le bleu sombre du ciel,

— Tu acceptes, — n'est-ce pas? — demanda la juive avec une voix presque suppliante.

— Eh bien, oui, — répondit Hébé, en qui venait de se faire une brusque révolution, — eh bien! oui, puisque tu le veux, j'accepte...

— A la bonne heure, chère Hébé... Tu m'as fait de la peine tout à l'heure; mais maintenant tu me rends heureuse... bien heureuse...

La fille du Diable s'était approchée du lit. Elle prit des mains de Déborah les joyaux étincelants que cette dernière lui tendait, et, se penchant sur elle, elle lui donna un nouveau baiser de Judas.

— Figure-toi, — dit Déborah, en passant son bras autour |du cou d'Hébé, de façon que la tête de la jeune fille restât au niveau de la sienne, afin de pouvoir lui parler tout bas à l'oreille, — figure-toi que ce matin, en me réveillant, j'avais peur...

— Peur? — répéta Hébé.

— Oui.

— Et de quoi?

— D'un rêve qui m'est venu cette nuit... et dont tu étais un peu cause...

— Moi? — s'écria Hébé en tressaillant.

— Chère petite sœur, ce que je te dis n'est pas un reproche, va!...

— Mais, enfin, ce rêve... ce rêve...

— Oh! une folie... tu te souviens de cette sinistre prédiction que tu m'avais faite, après avoir étudié l'avenir dans les lignes de ma main?... Depuis lors, nous en avons reparlé plus d'une fois.

Hébé ne répondit pas, mais un mouvement de sa tête indiqua qu'elle se souvenait.

— Eh bien, chère sœur, — reprit Déborah, — cette nuit, j'ai rêvé que ta prédiction se réalisait...

— Comment? — demanda Hébé d'une voix basse et que son trouble rendait indistincte.

— Je n'épousais pas celui que j'aime...

— Et quel obstacle se dressait entre vous?

— La mort.

— La mort!... — répéta Hébé.

— Je mourais, — poursuivit Déborah, — oh! quel horrible rêve!... je mourais... ainsi que tu me l'avais annoncé dans ta prédiction... je mourais assassinée.

— Assassinée!... — balbutia Hébé, — et par qui? sais-tu par qui? — Non... je ne voyais pas la main qui me versait du poison... je me

savais empoisonnée... je me sentais mourir... mais je n'accusais personne... Quel rêve étrange et terrible, n'est-ce pas?... En me réveillant, baignée d'une sueur froide, je me suis sentie sous le coup d'une douloureuse impression... ma tête est faible... bien faible, et je confondais le rêve et la réalité... Heureusement cette impression n'a pas duré longtemps... Je me suis vue entourée de Raoul, de mon père et de toi, enfin de tous les êtres qui m'aiment... Comment craindre un crime ou même un malheur, quand on est si bien gardée?...

L'étreinte des bras de Déborah se relâcha peu à peu quand elle eut prononcé ces paroles.

Hébé put relever la tête. Mais certes, en ce moment, à la lueur des bougies, des candélabres, son visage était d'une pâleur plus livide que celui de la mourante.

Machinalement, et pour se donner une contenance, la jeune fille réunit tous les bijoux épars sur le lit, elle les entassa dans le coffret, et reporta ce coffret lui-même à la place où elle l'avait pris pour se conformer aux désirs de Déborah.

— Voici que le sommeil s'empare de moi... — dit tout à coup la mourante. — Mon père, Raoul, asseyez-vous, je vous en prie, chacun

d'un côté de mon lit, je voudrais, en m'endormant, sentir mes deux mains dans les vôtres...

Le père et le fiancé s'empressèrent do se rendre au désir de Icurbienaimée.

Nathan passa dans la ruelle.

Raoul s'ag-enouilla de côté opposé.

Le jeune homme serra entre les siennes la main gauche de Déborah, tandis que le vieillard prenait la main droite.

llébé, assise auprès de l'une des fenêtres, cachait son visai'e entre les plis des rideaux de lampas.

Bientôt Déborah s'assoupit.

On n'entendit plus, du milieu du profond silence de la nuit, que le bruit léger de sa respiration faible et irrégulière.

Une heure, à peu près, se passa ainsi.

Nathan, rassuré par ce calme sommeil, sentait des pensées d'espérance germer peu à peu dans son âme et y grandir.

M. de La Tremblaye, lui, ne pouvait oublier l'arrêt fatal et sans appel prononcé par Mosès. Aussi de grosses larmes, débordant de dessous ses paupières abaissées, tombaient une à une sur le lit.

Soudain, le père et le fiancé poussèrent un cri rauque aussitôt interrompu, et se regardèrent avec épouvante.

Ils venaient de s'apercevoir, en même temps, que ces petites mains qu'ils tenaient entre les leurs devenaient froides et se roidissaient.

Raoul, le premier, comprit la terrible vérité toute entière.

— Elle est morte!... — s'écria-t-il ; — oh! mon Dieu!... mon Dieu I... elle est morte!

— Non, — répondit Nathan avec une voix étrange et profonde comme celle des somnambules qui parlent pendant l'accès du sommeil magnétique, — non... elle n'est pas morte... c'est impossible... le Dieu de mes pères ne l'aurait pas permis. Déborah n'est pas morte... non... non... non... je vous dis que ce n'est pas vrai... je vous dis qu'elle n'est pas morte!...

Et, se précipitant avec une sorte de fureur sur le lit, ce malheureux père saisit entre ses bras le corps inanimé de son enfant, en murmurant :

— Déborah... ma fille chérie... ma Déborah... mon petit enfant... réponds-moi... parle à ton père... ouvre tes grands yeux... tes beaux yeux... parle-moi... au nom du ciel... dis-moi que tu vis... dis-le-moi vite... bien vite... ou bien c'est moi qui vais mourir...

Hélas! hélas!... le cadavre ne pouvait répondre !... Nathan poursuivit :

— Tu dors... je le vois bien... mais ce sommeil est trop profond... il m'inquiète... il m'effraye... il me tue... Déborah, éveille-toi... Déborah, ouvre tes yeux...

Et, comme le visage déjà glacé par la mort restait immobile ainsi qu'un masque de cire, Nathan appuya sur les paupières ses doigts tremblants, et los souleva.

La paupière resta soulevée, et l'on vit ces yeux muets, ces yeux sans regard, ces yeux dans lesquels n'étincelait plus le divin rayon de l'âme et de la vie.

Nathan comprit alors à son tour.

Sa douleur, surexcitée jusqu'au délire, devint une véritable folie.

Il poussa un cri terrible, et, en se roulant comme un insensé sur le tapis de la chambre mortuaire, il mit ses vêtements en pièces et il couvi'it sa tête de cendres.

Raoul, agenouillé auprès du lit, sanglotait.

Hébé se tordait les mains avec l'expression du plus effrayant désespoir, et qui sait si ce désespoir mêlé de remords et d'horreur, en ce moment n'était pas sincère?

Cette scène lugubre finit soudainement et eut un dénouement étrange.

Nathan, les vêtements en lambeaux, défiguré par la cendre qui, sur son visage, se mêlait avec les larmes, cessa ses cris et ses gémissements.

Il s'approcha du lit, et il dit à Raoul agenouillé :

— Monsieur de La Tremblaye, levez-vous... Le jeune homme obéit.

Nathan poursuivit d'une voix presque calme, mais dont les angoisses du désespoir avaient entièrement changé le timbre :

— Plût à Dieu que vous n'eussiez jamais mis les pieds dans cette demeure... — Ma Déborah, ma fille bien-aimée, serait maintenant vivante et forte sans ce fatal amour que vous lui avez inspiré... Je ne vous maudis pas, monsieur de la Tremblaye, car je crois que vous souffrez comme moi, et que, comme le mien, votre cœur est brisé. Je ne vous maudis pas, mais je vous dis : Vous avez, sans le vouloir, amené la mort dans cette demeure... Vivante, vous m'avez pris ma fille... morte, elle n'est plus rien pour vous... elle n'appartient plus qu'à moi... Quittez donc celte maison, monsieur delà Tremblaye... quittez-la vite, car si vous y restiez plus longtemps j'oublierais que vous aimiez ma fille, pour me souvenir seulement que vous l'avez tuée... et je vous tuerais!...

Raoul s'inclina silencieusement devant cette douleur terrible, menaçante, et sublime même dans son injustice. Il appuya une dernière fois ses lèvres sur la main glacée du cadavre de Déborah. Puis, sans

répondre un seul mol et sans tourner la tête en arrière, il sortit de la chambre etde la maison.

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