‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 104 sur 183 · ROYAL, — ÉD, J. ROUFF ET C'«. LIV · texte numérisé non relu

ROYAL, — ÉD, J. ROUFF ET C'«. LIV

maisons, M. de La Tremblaye se trouva dans le quartier du Marais, où sa course vagabonde l'avait amené sans qu'il lo sût.

Un vague instinct le conduisit h la porte de son petit hôtel, situé, comme on doit s'en souvenir, dans la rue du Pas-de-la-Mule,

Raoul frappa.

Le gros suisse à rouge trogne, faisant fonctions d-e concierge, ouvrit, non sans avoir pesté contre le visiteur matinal qui venait si intcmpeslivement troubler son doux repos.

En reconnaissant le chevalier, l'Hclvélicn, honteux et confus, bondil on arrière malgré sa rotondité imposante, en se disanl qu'il avait fuit attendre son maître et qu'il allait pleuvoir des caups de canne. Mais Raoul. qui ne s'était pas même aperçu de ce retard, passa muet et chaicelant.

Le Suisse remarqua le visage gonflé de M. de La Tremblaye, ses yeiax rougis, sa démarche bèsitante, et, respectueux dans ses suppositionseloaa les louables coutuines de la valetaille de tous les étages, il se di! :

— M. le chevalier sort de quelque orgie, il a gaiemeait fêté Bacchus I . . . il est ivre à ne pouvoir se tenir... — allons nous coucher...

Que voulez-vous?... Ce Suisse avait besoin de sommeil.

Sur le perron de l'hôtel, Raoul trouva son valet de chambre qui î". lendait.

Ce valet de chambre, — on ne l'a pas oublié non plus, — était J;; qttties, le domestique fidèle et dévoué par excellence, l'ami, le compagp. n de ^on maître .

Jacques ne se trompa point, comme le Suisse, aux douloureux s'ymptômes qu'offrait le visage défait de Raoul.

Il ne prit point les sillons creusés par la douleur sur cette pâle figure pour les vestiges mal effacés de l'ivresse et de la débauche.

— Seigneur, mon Dieu ! monsieur le chevalier, mon pauvre maître — s'écria-t-il avec émotion, — qu'avez-vous?

Raoul ne parut pas entendre.

Jacques répéta sa question.

— Elle est morte! — répondit Raoul d'une voix sourde, — morte!... et je vais mourir...

— Mourir! — ■ balbutia Jacques avec désespoir, — mourir!... ah! bien, alors, par exemple, vous m'emmènerez avec vous!...

Jacques avait ouvert la porte du vestibule.

Raoul fit quelques pas en avant.

Puis il chancela, trébucha, et, poussant un léger gémissement, "il serait tombé tout de son long sur les dalles si Jacques ne s'était précipita' pour le soutenir et ne l'avait reçu dans ses bras, complètement évanoui.

Cette défaillance de fîaoul était le prélude d'une longue et dangereuse maladie.

Pendant bien des jours et pendant bien des nuits, M. de la Tremblaye no reprit pas connaissance et fut entre la vie et la mort.

Enfin, un matin, le fidèle Jacques tomba dans les excès de la joie la plus folle, en entendant le médecin lui déclarer que désormais son maître était Iiors de tout danger et que la convalescence allait commencer. En effet, vers le milieu de ce même jour, Raoul promena autour de sa chambre un regard étonné dans lequel il n'y avait plus trace d'égarement.

Il appela Jacques.

Jacques était là, tout près, n'attendant que cet appel. Il accourut.

— Mon ami, — lui demanda Raoul en tirant hors du lit une de ses mains dont la maigreur parut l'épouvanter, — j'ai été malade, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur le chevalier, bien malade.

— Pendant bien longtemps?

— Trop longtemps, hélas! mon bon maître...

— Combien de jours?

— Trois semaines.

— Trois semaines!... — répéta Raoul, auquel revenait la mémoire de la fatale nuit qui avait déterminé sa maladie, — déjà trois semaines qu'elle est morte !...

Et des larmes amères ruisselèrent avec abondance sur son visage décharné.

C'était la première fois, depuis l'agonie de Déborah, que Raoul pleurait.

Ces larmes le soulagèrent un peu.

Au bout de quelques instants, il reprit:

— Tu m'as bien soigné, mon pauvre ami...

— J'ai fait de mon mieux, monsieur le chevalier.

— Et, — demanda Raoul, — tu m'a#soigné... seul? Jacques parut hésiter avant de répondre.

— Je ne comprends pas bien la question de monsieur le chevalier... — dit-il enhn.

— Etais-tu seul, — répéta Raoul, — seul pour me prodiguer ces soins qui m'ont sauvé?

— Mais, sans cloute... — balbutia le valet de chambre avec embarras... — Oserais-je demander à monsieur le chevalier pourquoi il m'adresse cette question?

— Ahl c'est que, répliqua Raoul, en ayant l'air de fouiller dans sa mémoire, plus d'une fois, au milieu des visions incohérentes de mon délire... il m'avait semblé entrevoir, dans cette chambre, auprès de mon lit une forme vague... une femme... un fantôme. Cette forme, cependant, me semblait plus distincte que les autres apparitions enfantées par les ardeurs de la fièvre... Etait-ce un rêve aussi, cela, Jacques?

Une hésitation nouvelle se manifesta sur l'honnête figure du valet de chambre. Cependant il ne savait pas mentir, et il répondit :

— Non, monsieur le chevalier, ce n'était pas un rêve... et, si j'ai eu tort, je supplie monsieur le chevalier de vouloir bien me pardonner.

— Te pardonner?... Explique-toi... Que te reproches-tu donc el pourquoi te pardonnerais-je?...

— Je vais tout dire à monsieur le chevalier...

— J'attends...

Ici Jacques commença un récit fort long, et surtout fort embrouillé, que nous allons simplifier de notre mieux pour ne point abuser de la patience de nos lecteurs.

Jacques apprit à son maître que, le lendemain du jour O-i la maladio s'était déclarée, une jeune fille d'une grande beauté, mais qui semblait profondément triste, avait forcé la consigne et avait trouvé moyen de parvenir jusqu'à la chambre de Raoul.

Interrogée par Jacques, elle l'avait supplié de lui laisser partager les soins qu'il donnait à son maître ; et sur la réponse du valet, qu'il ne pouvait admettre une inconnue dans l'intérieur de l'hôtel et près d'une couche de souffrance, elle s'était écriée:

— Une inconnue ! mais je ne suis pas une inconnue pour M. de La Tremblaye... personne en ce monde ne lui est dévoué plus que moi, autant que moi peut-être... Et plùtauciel qu'il pût me reconnaître et vous parler... il vous dirait de me laisser auprès de lui ; il vous dirait que mes soins lui sembleront doux.

Emu par ce langage, ému par la beauté de la jeune fille, et surtout par les pleurs qui coulaient sur tes joues, Jacques céda.

A partir de ce moment, l'inconnue ne quitta, en quelque sorte ni jour ni nuit, le chevet du lit de Raoul. Dans ce corps frêle et charmant. Dieu semblait avoir caché une force qui tenait du prodige. Rien no fatiguait la

jeune fille. Durant les trois semaines qui venaient de s'écouler elle n'avait pas pris deux heures de repos, et, pas une fois, Jacques ne l'avait trouvée endormie.

— Enfin, monsieur le chevalier, — dit le valet de chambre en terminant, et comme péroraison de son récit, — ce n'est pas une femme, c'esl un ange !... Pas plus tard qu'hier au soir, le médecin me disait que c'était à elle, autant qu'au bon Dieu et à la médecine, que vous deviez la vie.

Après avoir écouté Jacques, Raoul resta rêveur.

— Quelle peut être celte femme ? — se demanda-t-il ; — quelle peut être cette mystérieuse inconnue qui se dévoue pour me sauver ?

Il chercha longtemps ; puis ses lèvres murmurèrent tout bas un nom qu'elles n'avaient pas prononcé depuis longtemps :

— Emeraude !

En ce moment, la porte s'ouvrit. Un pas léger effleura le tapis.

— La voici! s'écria Jacques.

Raoul essaya de se soulever dans son lit pour voir plus vite. L'inconnue était la fille du Diable.

— Sauvé ! — s'écria Hébé, — enfin sauvé ! oh ! Dieu soit béni !

— Vous? — balbutia Raoul avec stupeur.

— Eh ! — répondit la jeune fille, — qui serait-ce, si ce n'était moi?... Puis elle ajouta avec l'accent de l'exaltation :

— Ne vous ai-je pas conservé la vie une première fois, rue des Prouvaires ? ne devais-je pas vous la rendre une seconde, ici ? Ne me trouverez-vous pas toujours, monsieur de La Tremblaye, entre la mort et vous?

LA MATRONE d'ÉPHÈSE

C'était bien Hébé, en effet, Hébé qui, après avoir consommé son crime infâme, après avoir achevé son œuvre infernale, avait béni la maladie de Raoul qui lui offrait le seul moyen sûr de se rapprocher du jeune homme

— Mais, — demanda Raoul, — quel hasard étrange a pu vous apprendre que la morl m'appelait à clic?...

— Le hasard ne m'a rien appris...

— Comment?

— Ce n'est pas le hasard qui m'a conduite ici...

— Qu'est-ce donc?

— Ma volonté... Je voulais pleurer avec vous... pleurer votre fiancée, — Raoul... ma protectrice... ma seule amie...

En prononçant ces mots, Ilébé cacha son visage entre ses deux mains et ses larmes coulèrent longuement.

Puis elle reprit :

— Je suis venue, j'ai su que vous étiez mourant; je me suis dit : Cest Dieu qui m'envoie... VoiLàtoutce qui s'est passé... vous voyez bien que le hasard n'y est pour rien. M'en voulez-vous d'être venue?...

— Poavez-vous me le demander ! — s'écria M. de La ïremblaye en s'efTorçant d'étendre sa main débile vers la main de la jeune fille. Je vous remercie et je vous bénis.

— Me permettrez-vous de revenir? — dit ïïébé d'un;: voix tremblante.

— Je vous en supplierai...

— Quelquefois ?

— Non pas quelquefois... souvent.

— Bien vrai?

— Chaque jour.

— 0 Raoul, que vous êtes bon!...

— Ce n'est pas moi qui suis bon, Hébé, c'est vous qui êtes un ange...

— Nous parlerons d'elle... sans cesse... — reprit la jeune fille, — nous tâcherons de nous figurer qu'e//e est encore auprès de nous...

— llélasi — balbutia Raoul, nous ne la verrons plus... Et il s'abîma dans une douleur qu'il ébé sembla partager.

Ainsi que Raoul le lui avait demandé, la fille du Diable revint le lendemain...

Puis le surlendemain.

Puis chaque jour.

Raoul était complètement guéri, et cependant la jeune fille ne cessait pas devenir, et, tant que la journée durait, elle ne quittait point l'hôtel de M. de La Tremblaye, continuant avec une charité d'ange son doux rôle de consolatrice.

— Avez-vous souvenance, cher lecteur, d'un conte charment du bonhomme Jean de La Fontaine?

— Un conte de La Fontaine ?

— Oui

— Charmant?

— Oui.

— Mais ils le sont tous.

— Un surtout...

— Lequel?

— Devinez.

— La Matro7ied^Ephèse, peut-être?

— Justement.

— Eh bien ?

— Eh bien ! vous qui avez tant d'esprit, devinez encore...

— Quoi donc?

— Devinez à quel propos je vou=; parle de ce conto...

— Je l'ignore.

— Eh! si vous le saviez, je ne vous dirais pas de deviner !

— Ne serait-ce point, par hasard, que vous trouvez quoique rapport entre la situation de la veuve éplorée, s'enterrant tonte vive avec feu son époux, et celle de Raoul de La Tremblaye, prêt à mourir de désespoir et d'amour?

— Oui, le conte de la Fontaine se trouvait mis en scène dans la réalité, avec cette seule dilTérence qu'au lieu de la matrone d'Éphèse, il y avait Raoul de La Tremblaye.

Du reste, tous les détails furent les mêmes.

Ce fut de Déborah que Raoul et ïlébé parlèrent d'abord. Ils en parlèrent longuement, exclusivement, et chacune de leurs paroles était baignée de larmes. Puis, peu à peu, sans doute à l'insu de Raoul, la conversation dévia de cette route unique qu'elle avait suivie jusque-l;;.

Après avoir tant parlé de la morte, les jeunes gens en ariivèicàt à parler un peu d'eux-mêmes.

Puis, par une sorte de convention tacite, ils arrivèrent à no plus prononcer le nom de Déborah.

Alors il n'y avait plus de larmes dans les yeux, et sur leurs lèvres il y avait des sourires.

Enfin, deux mois environ après ]e jour de la guérison de Raoul, ce dernier, seul un instant et fouillant dans son cœurpour y chercher un lambeau de désespoir, y trouva, au lieu de souvenir de la juive, un violent amour pour la fille du Diable.

Nous l'avons dit, Raoul avait été de bonne foi dans sa passion pour Déborah comme dans ses regrets.

Ce ne fut donc point sans étonnement et sans épouvante qu'il fit la découverte que nous venous de signaler.

Il lui sembla d'abord qu'il était infidèle à la pauvre enfant morte, si jeune et si belle, et couchée à cette heure, dans son linceul glacé.

Mais la réflexion, ou plutôt les triomphants sophismes de l'amour, le rassurèrent bientôt.

Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il devait et même plus qu'il ne devait. Qu'après tout, ce n'était pas sa faute s'il n'était point mort pour aller rejoindre Déborah, et que, puisqu'Hébé lui avait conservé la vie, il appartenait bien légitimement à Hébé.

Il se dit bien d'autres choses encore, qu'il serait trop long de rapporter ici. Et la conclusion de tous ces beaux raisonnements fut qu'il importait de s'assurer sans retard si la fille du Diable partageait l'amour qu^elle avait inspiré...

Hébé, interrogée à cet égard par M. de LaTremblaye, lui avoua, tout naïvement et sans fausse pudeur, que depuis bien longtemps, depuis l'heure de leur première rencontre au coin de la rue Richelieu et de la rue Saint-Honoré, elle lui avait donné son cœur et son âme tout entiers.

— Sois à moi! — murmura Raoul, transporté d'une douce ivresse. Mais ce n'était point ainsi qu'Hébé l'entendait.

Sans doute elle aimait Raoul, sans doute elle sentait son cœur battre et son corps tressaillir à la pensée de lui appartenir ; mais elle ne voulait point de Raoul pour amant, elle voulait de lui pour mari... Ce qu'il lui fallait, c'était une position honorable, honorée, solide, inattaquable.

Hébé croyait Raoul grand seigneur, elle rêvait d'être grande dame.

— Le nom de La Tremblaye m'appartiendra !... — disait-elle ; — il doit m'appartenir ! je l'ai payé assez cher!..

En conséquence, elle résista à Raoul; or, la résistance, en amour, c'est de l'huile jetée sur le feu!...

Ceci est un adage vieux comme le monde et qui sera toujours nouveau, car le cœur humain et les passions ne changeront jamais.

Cependant le désappointement de M. de la Tremblaye, quand il entrevit les intentions matrimoniales d'Hébé, fut profond.

Ce n'est qu'à son corps défendant, nous le savons, qu'il s'était résolu

Hébé souleva la couverture et se glissa hors du lit lestement, doucevûeut, avec des précautions infinies. (P. 702.)

à demander Déborah en mariage. Et pom'tant, Déborah joignait à sa splendide beauté les attraits d'une fortune presque royale.

Mais épouser une aventurière, une diseuse de bonne aventure, la fille adoptive de la mère Moloch, infâme sorcière que les fagots réclameraient au premier jour, c'était tout autre chose, et Raoul, qui parfois prenait au sérieux son origine patricienne, ne s'y pouvait point décider.

LIV. 88. — XAV1EP.de MONTÉPIN. — LES MYSTÈHES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'". LIV. 83.

— Attendons... — se disait-il, allondons... Ilébé m'aime — Hébé cédera...

Mais Ilébé avait au fond do l'ûme autant d'ambition que d'amour...

Et Ilébé no cédait pas.

Et, de son coté, elle se disait :

— Attendons... il y viendra... il faudra bien qu'il y vienne... L'amour que Raoul éprouvait pour la filbi du Diable ne ressemblait

point h celui qu'il avait ressenti pour la juive Déborab.

Si nous avons su faire comprendre de quelle nature était la beauté (l'Ilébé, nos lecteurs devinent que cette beauté provocante et voluptueuse avait du allumer dans les veines de Raoul une passion toute sensuelle, pleine d'impétueux désirs et de llammes inextinguibles.

Avec une infernale rouerie, déguisée sous un grand air de naïveté et d'innocence, Ilébé attisa ces ardeurs. Peu à peu, elle lit du cœur de Raoul un brasier dévorant d où s'échappaient des jets de feu qui couraient dans ses veines au lieu de sang*.

Bientôt cet amour devint un supplice.

Raoul comprit qu'il lui fallait posséder Ilébé ou mourir.

Mais cette possession, ceci lui était prouvé maintenant, il ne la pouvait acquérir qu'en sacrifiant sa liberté. La clef d'or du mariîïge lui pouvait seule ouvrir la chambre à coucher d'Hébé.

Raoul, épuisé, céda.

La fille du Diable, triomphante, devint M""" de la Tremblaye.

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