UN RÉVEIL DE LUNE DE MIEL
Les premiers mois qui suivirent l'étrange union de M. de la Tremblaye et de la fille du Diable furent remplis par un enivi^ment des sens que Raoul, toujours passionnément amoureux, prit pour du bonheur.
Or, le bonheur, de quelque nature qu'il puisse être, ne se raconte pas.
Nous n'avons donc rien à dire de cette période, éclairée par les
lueurs voluptueuses de la lune de miel ; rien, si ce n'est qu'Hébé inculqua à Raoul un goût qui était devenu dominant chez elle : celui des sciences occultes. Seulement, il y avait une certaine conviction dans l'esprit d'Hébé, tandis que l'incrédulité de Raoul ég-alait sa curiosité. Il voulait apprendre, et, quand il avait appris, il raillait la science qu'il venait d'acquérir.
Raoul ne soupçonnait guère alors l'influence que des études ainsi faites devaient avoir sur tout le reste de sa vie.
Ilébé, après l'existence misérable qu'elle avait menée auprès de la mère Moloch, trouvait avec bonheur, ou plutôt avec ivresse, ce luxe qu'elle avait rêvé toute sa vie.
Son amour pour son mari ne semblait d'ail>urs point se démentir et elle lui témoignait cet amour avec tout l'emportement de sa nature ardente et sensuelle.
Quant à la mère Moloch, Raoul ne voulant pas exposer la mère adoplive de sa femme à être un beau matin traînée sur une claie comme une sorcière, au milieu des huées de la populace, lui avait fait une petite pension, à la condition qu'elle s'établirait dans un village à quelque distance de Paris et qu'elle y vivrait tranquillement.
La mère Moloch avait accepté avec joie et reconnaissance, et l'on n'entendait plus parler d'elle.
Voilà 011 en étaient les choses au moment oii nous retrouvons nos personnages.
Chaque soir, aumoment de se mettre au lit, les jeunes époux faisaient une légère collation.
Jacques ne manquait jamais de placer sur une petite table, dans la chambre à coucher, un large plateau d'argent, sur lequel se trouvaient quelques pâtisseries, des confitures sèches, deux carafons et deux coupes en verre de Venise, admirables de forme, de ciselure et de dorure. L'un de ces carafons contenait do l'eau claire. L'autre étaii rempli d'un vieux vin de Xérès, étincelant sous les lumières comme des topazes en fusion.
Après la collation, Hébé buvait un grand verre d'eau.
Raoul vidait une coupe pleine du breuvage doré et généreux.
Ceci était une habitude de tous les jours.
Les deux époux se couchaient ensuite, pour ne plus se réveiller qu'au matin.
Or, une nuit, il arriva quelque chose de bizarre.
Le sommeil de Raoul était plus profond qu'à l'ordinaire, et cependant, vers deux heures du matin, il fut tiré à demi de son engourdissement par une vive sensation de froid.
Nous disons à demi, car M. de La Tremblaye, en ce moment, n'était que très imparfaitement réveillé.
11 lui sembla vaguement que le drap et les couvertures avaient glissé en bas du lit et ne l'abritaient plus. Il étendit la main pour s'en assurer.
Cette main, en s'étendant, ne rencontra pas le corps d'Hébé, et la place qu^occupait ordinairement la jeune femme lui parut glacée.
Raoul, surpris, allait s'assurer qu'il ne se trompait pas; mais il n'en eut point le temps.
Son engourdissement quasi léthargique, un instant interrompu, reprit le dessus; le sommeil fut victorieux, Raoul se rendormit.
Au matin, en ouvrant les yeux, M. de La Tremblaye ne se souvint qu'à peine de la vague impression de la nuit.
Hébé, encore endormie, était auprès de lui, et, dans son sommeil, elle souriait.
Raoul, en se levant, se sentit la tête lourde comme après une orgie, et cependant il n'avait point, la veille, dépassé les limites de sa frugalité habituelle.
Il ne parla pas à Hébé de l'incident que nous avons rapporté, avant le soir, il l'avait oublié complètement.
Durant les nuits suivantes, Raoul ne se réveilla point; mais chaque matin, il éprouva cette étrange et inexplicable lourdeur de tête dont il ne pouvait deviner la cause.
Au bout d'une semaine, M. de La Tremblaye, toujours vers les deux heures du matin, se réveilla en éprouvant cette même sensation de froid qu'il avait déjà ressentie.
Gomme la première fois, il étendit la main. Comme la première fois, il lui sembla que la place d'Hébé était vide, et qu'il était seul dans son lit. Enfin, comme la première fois, un sommeil trop lourd et trop invincible pour être naturel le rejeta brusquement sur l'oreiller qu'il voulait quitter.
Au matin, les souvenirs de la nuit se retrouvèrent assez distincts pour que Raoul fût parfaitement certain qu'il n'avait pas rêvé.
— Ne m'as-tu point laissé seul un instant cette nuit? — demandat-il à M"° de La Tremblaye.
Hébé lui répondit en riant qu'elle ne savait ce qu'il voulait dire. Raoul n'insista pas; mais une sorte de soupçon vague eL de défiance instinctive prit naissance dans son esprit.
Chacun sait qu'un peu de volonté énergique peut presque toujours triompher du sommeil le plus obstiné. 11 n'est pas un chasseur et pas un voyageur qui n'en aient fait cent fois l'expérience.
— Je veux me réveiller à quatre heures du matin... se dit-on en se couchant.
Et l'on s'endort. Mais l'âme veille, servante docile; à l'heure dite, elle crie au corps d'ouvrir les yeux, et le corps obéit.
Raoul se donna l'ordre à lui-même de s'éveiller au milieu de la nuit.
Il s'éveilla. Mais un voile épais et lourd pesait sur son intelligence. Il ne pouvait ni réfléchir, ni coordonner ses idées.
Cependant il lui fut possible de s'assurer qu'il était seul dans la couche nuptiale. Il appela Hébé.
Sa voix retentit dans le silence de l'appartement désert; Hébé no répondit pas.
Raoul voulut se lever pour aller à la recherche de sa femme; mais si sa volonté était forte, cet engourdissement dont nous avons déjà parlé était plus fort qu'elle.
Le sommeil, au bout de quelques secondes, reprit tout son empire sur lui et garrotta de nouveau ses membres impuissants.
Il n'en fallait pas tant pour métamorphoser la vague défiance de Raoul en un soupçon parfaitement arrêté.
Sans doute il repoussait encore avec horreur la pensée que sa femme pouvait le tromper; mais à coup sûr cependant il y avait là un mystère qu'à tout prix il fallait éclaircir.
Pendant la journée du lendemain, Raoul s'abandonna à une préoccupation profonde. Cette préoccupation, Hébé s'efforça vainement de la combattre par ses caresses. Ses baisers ne purent chasser le nuage sombre qui obscurcissait le front de Raoul.
Une chose surtout lui semblait inexplicable ; c'était cette impuissance à rester éveillé, impuissance qu'il était bien certain de n'avoir jamais éprouvée jadis.
Enfin, après bien des heures de réflexion, une idée se présenta à l'esprit de M. de La Tremblaye, idée étrange et terrible qui le fit trembler et pâlir.
— Un narcotique, mêlé au vin de Xérès que je bois chaque soir, expliquerait tout! — se dit-il, — Mais ce narcotique, une seule personne
702 LES MYSTÈRES DU PALxVIS-RO YAL
aurait intérêt à me le faire prendre... Ilébù... Et si elle le faisait, dans quel but?
Ainsi formulés, les raisonnements de Raoul le conduisaient droit à un abîme au fond duquel il ne pouvait regarder sans frémir, et pourtant la supposition qui venait de se présenter à lui était la seule vraisemblable et acceptable.
Raoul aimait flébé. Tl l'aimait avec la même ardeur qu'au jour de leur mariage.
Qu'on juge ce qu'il dut souffrir!
Le soir arriva, et avec le soir l'heure du coucher, celte heure si douce pour M. de la ïremblaye quelques jours auparavant.
Il fît honneur à la collation ; comme de coutume, il porta à ses lèvres la coupe de verre de Venise qu'Iîébé avait voulu remplir elle-même de vin de Xérès. Seulement, profitant d'un moment où la jeune femme s'était éloignée de lui, il jeta sous la table le contenu de son verre.
Ilébé ne s'en aperçut pas.
Les deux époux se mirent au lit.
Raoul feignit de s'endormir presque aussitôt.
Combien elles lui semblèrent longues les heures qui suivirent ce moment. Vingt fois il se dit que le jour allait bientôt paraître, que la nuit entière était écoulée et qu'Hébé ne quitterait pas ses côtés.
Il se disait cela, il le croyait, et il n'y avait pas une heure que cette fiévreuse insomnie était commencée!...
Le cœur de Raoul battait si fort qu'il lui semblait parfois qu'Hébé devait en entendre les irrégulières pulsations...
La jeune femme, de son côté, semblait dormir.
Soudain le sang de Raoul s'arrêta dans ses veines.
Hébé venait de faire un mouvement. Elle se souleva sur son coude, et elle resta immobile dans celte pose pendant une seconde ou deux. Puis elle se pencha vers son mari, comme si elle eût voulu étudier son sommeil.
Raoul no respirait pas.
Ilébé souleva la couverture et se glissa hors du lit, lentement, doucement avec des précautions infinies.
La chambre était obscure.
Raoul, les yeux ouverts, regardait, mais ne voyait rien.
Le bruit des pieds nus d'flébé s'étouffait sur l'épais tapis.